Morlial, Épig., I, epistre au lecteur. Notes de M. M.-L
deffendre si quelqu'un l'nust voulu offenser, mesmcment au sonnet que j'ay aussi encloz cy dedans auquel en parlant apertement de vous et non par métaphore ou ailegorie... Voylà, monseigneur, comment j'ay voulu dénigrer voslre honneur, lequel tant s'en fault que je voulusse en rien offenser, qui seroit à moy non une meschanceté mais un vrai paiTicide et sacrilège, que pour le maintenir je vouldrois s'il en estoit besoing hasarder le mien avec ma propre vie et tout ce que Dieu m'a donné en ce monde. L'on vous a, à ce que je peux juger, voulu pei«uader que je me plaignois de vous ; je responds que je ne me plainds de vous, mais de mon malheur et de l'ingratitude de quelques-uns, si sur dis liceat maledicere, qui ayant receu tant de bien et d'honneur de vous l'ont si mal recogneu que vous mesmes pouvés tesmoigner et que tout le monde a peu voir. Et quand en quelque endroict de mes sonnets ofi vouldroit interpréter que les plainctes que j'y fais se doibvent nécessairement référer à vous, comme on voit ordinairement que ceux qui se sentent vrays et fidelles serviteurs sont ({uelquefois plus prompts à se plaindre et passionnés que les autres, je ne veux pas du tout nyer que voyant beaucoup d'autres qui ne vous atouchent de si près que moy, ny de parenté ni de service, recepvoir tant de bien et d'honneur de vous comme ils ont faict, il ne m'en soit eschappé quelque regret parmy les autres. Mais je pense vous avoir fait assés cognoistre par la continuation du service que je vous ay despuis faict et feray toute ma vie, s'il vous plaist, que telles plaintes ne procedoient de mauvaise volonté, et s'il m'est permis faire comparaison de moy à un si juste personnage, je pourrois alléguer à ce propos l'exemple de Job, lequel en son adversité dispute contre Dieu, alléguant son innocence et la grandeur de ses afflictions qu'il dit n'avoir méritées, et sembleroit de prime face, à qui ne prendroit bien le sens de l'escriture, ce que ses parents mesmes lui reprochent, qu'il blasphemast contre Dieu, qui toutesfois, cognoissant l'intention de Job et son infirmité, à la fin de la dispute approuve la
cause dudit Job et condamne celle de ses cousins : et Dieu jveuille qu'en cette mienne adversité je n'esprouve encore cette persécution de ceux dont par raison je debvrois attendre toute aide et consolation et non pas recepvoir tant de mal pour le bien que je pense leur avoir fait. Quant à l'inquisition, qui est le principal point dont l'on veult me faire peur, je voudrois estre aussi asseuré, Monseigneur, de debvoir regagner vostre bonne grâce que j'ay peu de crainte de tel inconvénient. Je n'ay vescu jusques icy en telle ignorance que je n'entendisse les points de nostre foy, et prie Dieu qu'il ne me laisse pas tant vivi'e que de penser seullement, non qu'escrire, chose qui soit contre son honneur et de son église. Ce qui m'a fait ainsi toucher les Caraffes en quelque endroit a esté l'indignité de quoy ils usoient en vostre endroict, dont je ne pouvois quelquefois ne me passionner que en deschargeanl ma cor 1ère sur le papier. Tout le reste ne sont que risées et choses frivoles, dont personne, ce me semble, ne se doibt scandalizer s'il n'a les oreilles bien chatouilleuses. Quant aux belles qualités qu'il vous plaist me donner par vosdittes lettres, je les prens comme de mon seigneur et maistre, avec lequel, comme dit David, je ne veux entrer en jugement ; mais je ne craindray point de vous dire, encores que Démoerite * excludat sanos Helicone poeias, que ceux qui me cognoissent et qui m'ont hanté familiercment ne m'ont, ce crois-je, en telle réputation, et ne pense cpi'en ma vie ny en mes actions il se soit encores rien trouvé digne de la cathene*. Voyla, Monseigneur, la grande meschanceté que j'ai commis en vostre endroict, vous suppliant très humblement au reste de prendre en bonne part ce qu'en une si juste deffence que celle de mon honneur j'ay respondu non à vos lettres, mais aux calumnies de ceux qui m'ont déféré envers vous sans les avoir jamais, que je sache, offencés ny de faict ny de pa-
1. Horace, Ars. poel., 20?>. 2. Chaîne, catena (L., hist. et Notes de M. M.-L. . etym.).
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rolle. Dieu leur pardoint*, car quant à moy loulo la vengeance que j'en désire c'est, qu'il me donne la grâce de prendre cette persequution en patience et à eux de cognoislre le tort qu'ils m'ont faict. Cependant, Monseigneur, cette lettre portera tesmoignage envers vous et envers tout le monde de mon innocence et de l'obéissance et servitude que je vous ay tousjours porté et porteray toute ma vie.
Monseigneur, je supplie le Créateur, etc.
Pc Paris, le dernier jour de juillet 1559.
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