DE MADAME DE SAVOYE
Mous, et frère, ne m'ayant, comme vous sçavez, permis mon indisposition de pouvoir faire la révérence à Madame de Savoye, depuis la mort du feu roy, que Dieu absolve, j'ay pensé que pour reparer cette faute, et pour me ramentevoir ^ tousjours en sa bonne souvenance, jo ne luy pouvois faire présent plus agréable que ce que je vous envoyé pour luy présenter, s'il vous plaist, de ma part. C'est le Tumbeau latin et françois du feu roi son frère, basti des ferremens de noslre mestier, sinon de telle étoffe et artifice, qu'il eust bien peu estre d'une meilleure main
1 Subj. de pardonner, selon 2. Publiée dans l'édition d«
la conjugaison de donner^ usitée 1559, à la suilc du Tombeau du
jusqu'au XVI* siècle (Burg., I, roi Henri II.
p. 293). 5. Me rappeler*.
pour le moins de telle révérence et dévotion, que pour ce regard il ne doit céder ny à Texcellence du mausolée, ny à l'orgueil des pyi-amides égyptiennes. Je l'eusse bien peu enrichir, si j'eusse voulu (et l'œuvre en estoit bien capable, comme vous pouvez penser), de figures et inventions poétiques d'avantage qu'il n'est, et qu'il semblera peut estre à quelques admirateurs de l'antique poésie que je le devois faire : mais il m'a semblé que pour la dignité du sujet, et pour rendre l'œuvre de plus grande majesté et durée, un ouvrage dorique, c'est à dire plein et solide, estoit beaucoup plus convenable qu'un corinthien, ou autre de moindre estoffe, mais plus elabouré* d'artifice et invention d'architecture. Or, tel qu'il est, si Madame s*en contente, j'eslimeray mon labeur bien employé, ne m*eslant, comme vous sçavez mieux qu'homme du monde, amais proposé autre but ny utilité à mes estudes que l'heur de pouvoir faire chose qui lui fust agréable. J'âvois (et peut estre non sans occasion) conceu quelque espérance de recevoir un jour quelque bien et advancement de la libéralité du feu roy, plus par la faveur de Madame que pour aucun mérite que je sentisse en moy. Or Dieu a voulu que je portasse ma part de ceste perte commune, m'ayant la fortune, par le triste et inopiné accident de ceste douloureuse mort, retranché tout à un coup, comme à beaucoup d'autres, le fil de toutes mes espérances. Ce desastre, avec le partement de Madame, qui, à ce que j'entens, est pour s'en aller bien tost es p:iys de Monseigneur le duc son mary, m'a tellement estonné et fait perdre le cœur, que je suis délibéré de jamais plus ne retenter la fortune de la court, m'ayant, nescio quo faio, esté j usques icy topsjours si marastre et cnielle : mais abdere me in secessum aliquem, avec ceste brave devise pour toute consolation : spes et fortuna valete. Et qui seroit si fol de se vouloir doresnavant travailler l'esprit, pour faire quelque chose de bon et digne de la postérité, ayant