‹ Œuvres choisies, pub. avec une notice biographiqueChapitre 4 sur 274 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

JOACHIM DU BELLAY

La date de la naissance de Joachim du Bellay est incertaine. On la place généralement dans Tannée 1525, quelques mois après celle de Ronsard *. Il naquit aux environs d'Angers, dans ce petit bourg de Lire qu'il a célébré dans ses vers. Son père était un simple gentilhomme de province, mais appartenait à une puissante famille d'Aiijpu, d*une illustration historique toute récente. Guillaume du Bellay, plus connu sous le nom de seigneur de Langey, s'était signalé sous François 1" par sa valeur, et s'était acquis, au dire de Brantôme, le renom d'un grand capitaine. 11 avait longtemps commandé en Piémont, où il avait repris plusieurs places importantes sur les impériaux. Malheureusement, en 1545, il mourut à Saint- Symphorien, au moment où il rentrait en France. Joachûn, alors très-jeune, perdit en lui un protecteur puissant, dont

1. Qui est elle-même incertaine. Voy. dans noire édition de Ronsard, p. xv, la note ({ne nous avons consaérée à la di8cu<^ion de cette date.

I JOACHIM DU BELLAY

le souvenir agita longtemps son imagination ^ Le frère de M. de Langey était le cardinal du Bellay, qui sous François l" avait longtemps représenté la France à la cour ponti6cale, et qui, desservi auprès du roi, disgracié, se retira à Rome, où il vécut et mourut en 1560. C'est à lui qu'avait un instant été attaché Rabelais en qualité de médecin, et c'est lui qui devait emmener en Italie Joachim du Bellay.

C'était là sans contredit de hautes protections, mais lentes à se déclarer, et qui ne facilitèrent en rien les débuts de Joachim dans la vie. Resté de bonne heure oi^helin, il grandit, sous la tutelle sévère ou dédaigneuse d'un frère ahié, comme une fleur, a-t-il dit lui-même*, que, dans un jardin verdoyant, nulle onde n'arrose, nulle main ne cultive, c'estrà-dire un peu à l'abandon, et sans que son esprit ait été soumis à la bienfaisante discipline des lettres. C'était là un malheur à cette époque de renaissance classique où les Muses chantaient non sans grâce dans la langue d'Horace; mais, dans les longues heures d*ennui d'une jeunesse peu fortunée, du Bellay ira s'abreuver lui-même à la source latine. Tout d'abord et presque encore enfant, il est tout entier aux difficultés de Texistence. Son frère aîné meurt, lui laissant les tracas et l'embarras d'une tutelle. A ceux-ci viennent se joindre les procès, et bientôt, hélas ! la maladie accompagnée de longues et cruelles souffrances. Sur son lit de douleur, où il fut retenu deux années, la muse seule fut une consolation à ses maux. Pour la première fois il lut les poètes

1. Voici l'épitaphe que du Bellay composa pour son illustre parent :

Hic situs est Langnus! ultra nil qunre, viator : Nil majus dici» ni! potuit brevius.

t. Voyez, dans TAppendiee, les extraits de l'élégie adressée à Jean Mord.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. xi

grecs et latins, et commença, dit-il, à se faire connaître dans le chœur aonien.

Quand du Bellay revint à la santé, il prit une grave détermination. Dans sa première jeunesse il s*était laissé tenter par Tépée : le grand renom de M. de Langey avait été pour lui des trophées de Miltiade ; mais à la mort du valeureux capitaine, il avait dû tourner ses espérances vers son autre parent le cardinal, et abandonner Fépée pour la robe. Heureuse détermination, qui le conduisit à Poitiers, à cette illustre université, où Ronsard et Baïf, sous la tutelle de Dorât, poursuivaient leurs études de droit.* Un jour, en 1548 où 1549, en revenant de Poitiers, du Bellay rencontra pour la première fois Ronsard dans une hôteUerie. « Environ ce temps (dit Claude binet, le biographe de Ronsard], qui estoit Tan mil cinq cens quarante neuf, ainsi qu'il retoumoit d'un voyage de Poictiers à Paris, de foi*tune il se rencontra en une mesme hôtellerie avec Joachim du Bellay jeune gentil-homme angevin et issu de ceste illustre et docte maison du du Bellay, lequel en se retournant aussi de Poictiers de Testude des lois, où il avait esté dédié, comme ordinairement les bons esprits ne se peuvent celer non plus que la lumière de Phœbus-ApoUon leur guide, ils se firent cognoistre Tun à l'autre, pour estre non-seulement aUiez de parentage. mais de mesme inclination aux Muses, qui fut cause qu'ils achevèrent le voyage ensemble et depuis l'attira Bonsard à demeurer avec luy et Baïf, pour en cest heureux triumvirat, et à la semonce les uns des autres, donner effet à l'ardent désir qu'ils avoient de réveiUer la poésie françoise, avant eux foible et languissante. i>

L'affection que les deux poëtes conçurent l'un pour l'autre fiiillit cependant être ruinée dans ses commencements par un excès d'ardeur juvénile chez du Bellay^ et

m JOAGHÏM DU BELLAY.

un excès d'amour-propre chez Ronsard. On a beaucoup exagéré d'ailleurs la portée de c^tte querelle toute littéraire, que Sainte-Beuve paraît atoir réduite à sa juste importance. Du Bellay, semble-t-il, aurait dérobé à Ronsard ridée des odes pindarîques, mince sujet de conflit, comme on le voit, qui ne méritait guère l'empressement de l'un à se l'approprier, et l'emportement que mit l'autre dans la défense de son bien. Ces deux charmants esprits s'aperçurent bien vite de l'inanité de leur querelle ; Ronsard pardonna généreusement à son jeune émule, et leur ïunitié, devenue plus étroite encore après leur réconciliation, demeura inahérable jusqu'à la mort de du Bellay. Cependant, dans leurs relations, on remarque aisément une nuance ae respectueuse admiration chez du Bellay, tandis que Ronsard prend sans effort un certain air de protection, qui ne messied point d'ailleurs à sa majesté olympienne. Et de fait, Ronsard fiit et demeura le prince des poètes de son temps ; mais du Bellay, honneur non moins grand, en fut le héraut.

Ce fut lui en effet qui jeta le premier coup de trompette dout retentirent tous les échos poétiques de la France. La Défense et illmtration de la langue française parut en 1549, un an avant la publication des premières odes de Ronsard. Ce fut la préface de toute une littérature. Un soufQe puissant anime cette belle prose française, d'une magnifique éloquence, et fièrement drapée -à la romaine ou à la castillane. Sans doute, en lisant de sangfroid cette suite de chapitres mal équilibrés entre eux, on s'aperçoit facilement d'une disproportion choquante entre les différentes parties de l'œuvre. Sans doute encore les contradictions n'y manquent pas. En outre, défaut plus grave, l'auteur s'y montre absolument ignorant des origines littéraires de la France. Mais c'est une œuvre gêné*

NOTICE BIOGRAPHIQUE. xni

reuse, et toute française, dont les accents, comme ceux de Périclès, laissent Taiguillon dans la plaie. Il ne faut pas en aborder l'étude par les détails et par les petits côtés ; il faut la juger dans son ensemble, dans ses grandes lignes, et la lire d'une haleine, avec une certaine chaleur d'âme et d'accent. A son apparition, ce dut être, parmi le peuple des poètes, comme un bruissement homérique. La Défense cependant trouva des contradicteurs, et un nommé Charles Fontaine y répondit par un pamphlet *. Critique vaine et sans hauteur, dont un mot peut donner la mesure : c'est au moment où la France allait subir tant de causes de dissolution, que le critique reprochait à du Bellay d'avoir créé ce beau mot de pairie !

Presque en même temps que la Défense, parut VOliva Dans ce recueil, pour la première fois en France, le sonnet s'y enlaçait au sonnet^formant comme une suite de guirlandes amoureuses suspendues au même portique. Le sonnet remplaçait ainsi, avec moins de naturel, mais avec une variété plus savante, l'ancienne strophe monorime ou assonante des trouvères. Mais il eut fallu, pour établir les lois de cette nouvelle forme de poëme, qu'une action en quelque sorte dramatique eût relié les uns aux autres ces sonnets, tandis que chez du Bellay, comme chez Ronsard , c'est à f eine si un fil invisible les rattache au dessein général de l'œuvre. V Olive répondait assez peu aux espérances qu'avait pu faire concevoir la Défense, La sève avait monté trop vite ; du Bellay avait poussé vers le ciel une belle cime verdoyante; mais, au-dessous, les rameaux manquaient d'air et retombaient languissants. Cependant ce premier travail

i. Le Quiniil Horatian, sur la deffence et illustration de la langue françoyse. Lyon, 1551.

XIV JOACfflM DU BELLAY.

a été jugé trop sévèrement II renferme quelques belles parties, et je ne sais guère de sonnets mieux venus, d*uno forme plus magistrale, que celui qui débute ainsi :

Tout ce qu'ici la nature environne * . . .

11 faut l'avouer cependant, malgré quelques fragments remarquables, VOHve dans son ensemble est restée parmi les productions les plus faibles de du Bellay. La pensée y .est trop souvent absente ou noyée dans un océan de fadeurs mythologiques. Avant de chanter ses amours, du Bellay ne s'est pas avisé d'aimer réellement. 11 s'est choisi une maitresse poétique, une demoiselle nommée Viole, dit-on, et dont Tanagranmie lui a fourni le titre de son livre. Qu'ils seront plus véritables et plus ardents, quoique moins purs, les accents d'amour que lui inspirera plus tard sa Faustine !

fDu Bellay se trouvait alors dans une passe singulière. Après les débuts sonores et pompeux de la Défense, il avait paru manquer de chaleur et de passion dans son premier recueil d'amour, de même qu'il avait manqué de souffle dans ses premiers essais lyriques. Il n'avait pas en effet assez d'envergure d'ailes pour s'élancer et planer, à côte de Bonsard, dans les vastes espaces de la jpoésie pure; il était susceptible de beaux et soudains coups d'ailes plus que d'un effort constant et soutenu. Que f serait->il advenu de lui si le cardinal son parent ne l'eût I pas attiré en Italie? Les fiiiits sans doute n'eussent pas tenu la promesse des fleurs. Le cardinal avait une grande ' situation à Rome ; et il pensa avec raison arracher ' Joachim du Bellay aux difficultés sérieuses de la vie, en l'appelant auprès de lui, et en lui confiant un poste de

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