‹ Œuvres choisies, pub. avec une notice biographiqueChapitre 5 sur 274 · Voyei page 8t · texte numérisé non relu

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confiance dans sa maison, celui d'économe ou d'intendant. Les Muses alors ne vivaient que de miettes recueillies à , la table des rois et des grands : on était domestique d'un prince, chanoine ou curé par état, et poëte à ses heures de loisir. Du Bellay passa les monts, enthousiasmé à l'idée de voir cette Rome, conquérante du monde, et de prendre pied sur ce capitole à l'assaut duquel il avait convié toutes la phalange des Muses françaises. Mais son enthousiasme dura peu ; et ici nous touchons au caractère particulier du génie de du Bellay.

A son arrivée, il fut saisi et absorbé par le charme pé- | nétrant et mélancolique des grandes ruines romaines ; et, ; dans son premier livre des Antiquités^,}! célébra le grand cadavre dont les majestueux débris jonchent les plaines du Latium. Mais il en resta à ce premier aspect un peu sombre, en garda en lui comme une amertume latente, et se laissa entraîner par le courant quotidien des affaires, des tracas et des chagrins. Enfermé dans un cercle de sensations personnelles, il rétrécit en quelcpie sorte son horizon poétique. Il n'eut pas le courage ou la force de s'abstraire au milieu des réalités qui le pressaient de toutes parts, et de s'échapper dans ce ciel libre où planent les purs esprits. Du Bellay n'était pas de cette race supérieure de poètes, qui se jouent de l'espace et du temps, et à qui toute douleur ou toute joie arrache un cri impersonnel et humain. ^

De nos jours nous avons pu saisir sur le vif ce double phénomène de la nature poétique. Si l'Ânio ou les flots

1. Les Antiquités de Hume, et le Songe qui leur fait suite, furent traduits, en 1â91, parle grand poète anglais, Ëdm. Spencer, sous le titre de Ruines of Rome. Déjà, en 1569, Spencer, qui n'avait alors que dix-sept ans, avait donné une première traduction du Songe,

XVI JOACHIM DU BELLAY

qui baignent Ischia murmurent amom^eusement dans les vers de Lamartine, Tâme du poëte plane avec sérénité audessus des éléments qui bercent son coi*ps, et ses chants n'ont ni âge ni patrie ; tout être qui souffre ou qui aime reconnaît dans les accents du chantre d'Elvire et ses sanglots et ses soupirs. Musset, au contraire, traîne partout les chaines des poignantes réalités, et il traverse l'Italie, emportant et retournant dans sa plaie le dard qui déchire ses flancs. Cette comparaison, qu'il ne faut pas trop presser, peut aider à nous faire comprendre du Bellay. Si la chute ; de Ronsard fut retentissante, c'est qu'il était de la race des aigles qui montent dans les feux du soleil et qui, éblouis, perdent de vue la terre qui tourne au-dessous d'eux. Du Bellay n'avait point dépareille crainte à avoir; son idéal était en lui, et autour de lui ; il vit les yeux fixés sur son cœur, victime de lui-même et des réalités préi sentes; il est sensible au moindre contact de la foule, ( comme aux moindres piqûres de la vie. Le cri d'amertume ou de joie que lui arrache l'événement actuel trouve sur les cordes de sa lyre un écho immédiat ; il ne se donne pas le temps ou la peiiie de tamiser'la poussière que soulèvent ses pas : il recueille l'ambre et les scories. Mafs (et c'est là le seci'et d'un succès qui n'eut pas d'éclipsé) il est en quelque sorte plus près de nous, ou pom* ainsi dire plus nous-mêmes; son idéal est à notre portée et ne s'élève que rarement au-dessus de l'intelligence commune des hommes. Ce qu'il perd en hauteur de vues, en profondeur de pensées, il le regagne en vérité. 11 n'est pas sublime, mais il est naturel, et il plait par toutes sorte de grâces exquises et faciles; son style, que ne tourmente point l'ambition, charme par la facilité et l'aisance du langage, par la justesse de l'impression et de l'expression. On dirait qu'il a déjà trouvé par instinct la méthode de

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Gœthe : se laisser aller à la sensation pi*ésente, saisir pour le fixer dans ses vers Févénement moral de chaque jour, borner là sa tâche quotidienne et s'en contenter, sans se préoccuper de l'au-delà, qui ne livre ses secrets qu'à de rares instants de la vie.

Une fois qu'on a bien saisi et apprécié la poétique de du Bellay, on n'a qu'à se laisser aller au charme qu'il inspire. C'est un grand peintre, sm*tout fidèle, qui, à. défont d'une vaste toile, nous a laissé une suite incomparables d'études d'après nature. Ses RegreU ne sont auti^ chose qu'un journal poétique, écrit avec beaucoup de sensibilité, quand le souvenir de la France et de son cher Lire traverse son âme, avec une malice qui s'élève parfois jusqu'à l'éloquence satirique, lorsqu'il nous peint la vie romaine ou qu'il burine 'en quelques ti'aits souvent dignes de Juvénal les portraits du monde pontifical qui l'entoure. Ici il faudrait tout citer, mais les poésies de du Bellay sont soBS les yeux du lecteur et doivent m'en dispenser.

Dans les RegreU la passion est absente; pendant quatre ans le poëte circule indifférent au milieu des courtisanes romaines, non sans doute sans se laisser vaincre par tant d'irrésistibles sourires, mais sans abjurer sa liberté aux pieds d'une belle ennemie. Quatre ans ! il se croyait sûremant invulnérable, lorsque lui apparut Faustine. Ce fut une comédie amoureuse, un drame même dans lequel apparaît un mari jaloux et se dressent à l'horizon les sombres murailles d'un cloître. Mais, comme dit Schakespeare, tout est bien qui finit bien : comme par enchantement les murailles tombent et la belle martyre est aux bras de son amant. Du Bellay chante sa passion, mais il en voile les accents ti*op tendres dans la langue de Catulle * . Le portrait

1. Toutes ces poésies latines de Du Bellay sont rassemblées dans

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qu'il nous trace de sa maîtresse est flatteur; c'est celui même de Vénus, seins de neige et lèvres de rose. Elle avait toutes les séductions, et, conmie nous le laisse entendre le poète, toutes les grâces des amoureuses colombes.

La fin de cette aventure un peu romanesque est entourée d'obscurité. Faustine lui fut-elle ravie une seconde fois? Quelque jaloux influent obtint-il Téloignement de du Bellay? Toujours est-il qu'il quitte Rome un peu précipitamment et rentre en France sans motif bien apparent. Le séjour de du Bellay à Rome se ferme sur une scène d'amour. Mais le grand air, les attraits et les soins du voyage le raniment bien vite, car, en passant, il lance à Venise une épigranune qui montre qu'il a retrouvé toute sa liberté d'esprit.

On fixe généralement à l'année 1556 le retour de du Bellay. Il resta quelque temps encore attaché au cardinal, s'occupant des affaires que celui ci avait en France ; mais sa santé ébranlée exigeait un repos presque absolu, aussi dût-il bientôt résigner entre les mains de son protecteur les fonctions de confiance dont celui-cf l'avait investi. D'ailleurs il était préoccupé du soin de publier ses œuvres; il conunença par ses poésies latines, qui parurent en 1558; et l'année suivante il publia ses Regrets. Ce fut pour le poëte une source de tracasseries et d'ennuis, au milieu desquels les lettres conservées à Montpellier et récemment publiées nous permettent de pénétrer. Et encore ne nous livrent-elles pas le fond des choses. Le cardinal, qui vivait à Rome au miUeu de ce monde qu'avait peint du BeUay sous des couleurs un peu libres, eut peur sans

un volume intiiulé : Joachimi Bellaii AruUni poematum libri quatuor, Paris, 1558, iM*.

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doute de voir sa dignité compromise et de se voir accuser ' d'une sorte de complicité morale, et il réprimanda sévèrement le poëte. Celui-ci se défendit comme il put, avec chaleur et sincérité, et avec force protestations de dévouement envers son protecteur.

Du Bcv^ay n'avait pas encore trente-cinq ans, et déjà il avait usé sa>:e. D'un tempérament apoplectique, il s'était vu dès sa ieuncbC*» affligé (Tune gênante surdité. Selon l'état général du malade cette infinnité augmentait ou diminuait. Tantôt elle lui arrache des cris désespérés, tantôt il en fait un jeu de sa muse, comme dans cette hymne de la Surdité adressée à Ronsard qui était affecté de la même incommodité. Mais dans le fond il en avait conçu un profond chagrin ; et, pour se faire une juste idée de sa tristesse morale, il faut relire cette touchante lettre, trempée de vraies larmes, qu'il écrivit à son ami Morel, le 5 octobre 1559, pour s'excuser de n'avoir pu faire ses adieux à sa protectrice, Mme Marguerite, la sœur de Henri II, qui partait pour la Savoie, après son mariage avec le duc Emmanuel-Philibert .

L'état de du Bellay s'était alors aggravé et le retenait loin du monde, enfermé dans une crueU'e solitude. Il ne se faisait pas d'iUusions sur sa faiblesse et sentait approcher sa fin. Cependant il parut un instant se ranimer, il put quitter la chambre, visiter ses amis, et renouer avec eux les poétiques entretiens d'autrefois ; mais le 1" janvier 1560, en rentrant chez lui après souper, il fut frappé d'une attaque d'apoplexie. On a dit, mais cela n'est pas bien assuré, qu'il avait été inhumé dans une des chapeUes de Notre-Dame de Paris*.

* Goujet paraît avoir pris pour le tombeau de Joachim du Bellay celui de Louis du Bellay, archifliacre de Notre-Dame, qui se trouvait en effet dans la chapelle de Sainl-Crépin^

XX JOÂCHIM DU BELLAY

Douze ans au plus s'étaient écoulés enti'c sa première rencontre avec Ronsard et sa mort. C'est dans ce court espace de temps qu'il avait fait son œuvre. La Défense, les Regrets et les Jeux rustiqtiês, sans compter bien des pièces charmantes ou touchantes, ont suffi pour assurer sa mémoire. Dans le désenchantement de la vie, il avait pris, dit-il, cette mélancolique devise : Spes et fortuna valete! On s'ignore toujours soi-même. Le seul peut-être de tous les poëtes de la Pléiade, du Bellay eut pu, sans crainte d'être démenti par la postérité, inscrire au fronton de son œuvre cette devise plus consolante : Spes et forluna salvete !

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