‹ Œuvres choisies;Chapitre 14 sur 64 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

M. LE CHANCELIER, SERISAY, GODEAU, DESMARETS, SILHON, CHAPELAIN, GOMBAULD, BOISROBERT, L'ESTOILE, GOMBERVILLE, BAUDOUIN, etc

SERÏSAY.

Enfin, ils sont sortis. Sans tarder davantage, Réformons les défauts que l'on trouve au langage. Et d'un style trop vieux faisons-en un nouveau. Vous, parlez le premier, docte et sage Godeau.

GODEAU

C'est in obliger beaucoup ; et cette déférence Serait due à quelque autre avec plus d'apparence

SERISAY.

Vous êtes trop modeste, et votre dignité...

GODEAU

Je reçois cet honneur sans l'avoir mérité : Je le dois purement à votre courtoisie.

SERISAY.

On n'en saurait avoir aucune jalousie.

GODEAU

Je dirai donc, messieurs, qu'il est très-important D'ôter de notre langue <?r, pour ce que, et d'autant. C'est là mon sentiment : vous me voyez attendre Que quelque émulateur s'apprête à les défendre.

DESMARETS

Silhon s'oppose enfin.

SERISAY.

Parlez distinctement :

Vous, monsieur de Godeau.

GODEAU

Je dis premièrement Que ces mots sont usés, qu'ils tombent de vieillesse j Et d'ailleurs il s'y trouve une grande rudesse 4

SILHON.

Inepte sentiment ! absurde vision !

Ces mots mènent enfin à la conclusion :

L'un sert à résumer, comme à la conséquence ;

Les autres, à prouver les choses d'importance.

GODE AU

Le premier sent l'école et tient trop du pédant ; Et tous ont trop vécu.

LA TROUPE

Nous en disons autant.

SILHON.

Qu'ils soient bannis des vers et conservés en prose.

DESMARETS

Aujourd'hui prose et vers sont une même chose.

CHAPELAIN

Il est bien échauffé : qu'on lui tâte le pouls.

SERISAY.

C'est assez disputé, messieurs, asseyez-vous : Que quelque autre succède à l'évêque de Grasse. Parlez, vous, Chapelain, sans user de préface.

CHAPELAIN

Il conste, il nous appert, sont termes du barreau, Que leur antiquité doit porter au tombeau.

SILHON.

J'estime en Chapelain la bonté de nature, Qui veut donner aux mots même la sépulture.

CHAPELAIN

Horace les fait naître, et puis les fait mourir 4. Sans quelque métaphore on ne peut discourir.

SILHON.

Les mots peuvent mourir ; mais jamais métaphore N'avait dressé Tombeau pour de tels morts encore*

LA TROUPE

« Il comte, il nous appert, doivent être abolis : (( Mais on ne les voit pas encore ensevelis. »

1 Ut silvœ foliis pronos niulantur in annos

Prima cadunt : ita verborum vetus interit cetas, Et juvenum rîtu florent modo nata vigentquc.

(Horat., Epist. ad Pis]

GOMBAULD

Je dis que la coutume, assez souvent trop forte, Fait dire improprement que l'on ferme la porte. L'usage tous les jours autorise les mots, Dont on se sert pourtant assez mal à propos. Pour avoir moins de froid à la fin de décembre, On va pousser sa forte, et l'on ferme sa chambre.

SERISAY.

En matière d'État vous savez que les rois N'ôtent pas tout d'un coup les anciennes lois : De même dans les mots ce n'est pas être sage Que d oter pleinement ce qu'approuve l'usage,

LA TROUPE

« Digne raisonnement ! noble comparaison ! » (( Gombault n'a pas de tort, et vous avez raison. »

BOISROBERT

Messieurs, je veux ôter un terme de coquette ; C'est le mot d'à ravir.

l'estoile.

Il est bon en fleurette ; Cent et cent faux galants, en leur fade entretien, De ce mot d'à ravir se servent assez bien ; Et principalement dans les amours de ville, A ravir se rendra chaque jour plus utile.

LA TRODPE.

« Nous n'avons parmi nous que des auteurs de cour, « Et partant ennemis de ce dernier amour. « Les dames de quartier auront leur coterie, « A qui nous laisserons le droit de bourgeoisie. £

GOMBERVILLE

Que ferons-nous, messieurs, de car1 et de pourquoi ?

1 Gomberville, dit Pellisson, n'aimait pas à se servir du mot car, qui, à la vérité, est ennuyeux s'il est souvent répété, et qui est bien plus nécessaire dans les discours de raisonnement que dans les romans et dans les poésies, Il se vanta un jour de n'avoir jamais employé ce mot dans les cinq volumes de Polexandre, où l'on m'a dit néanmoins qu'il se trouve trois fois; on conclut aussitôt de son discours que l'Académie voulait bannir le car, et bien qu'elle n'en ait jamais eu la moindre pensée, on en fit mille railleries, el

DE SAINT-ÉVKEMOISO.

DESMARETS

Que deviendrait sans car l'autorité du roi?

GOMBERVILLE

Le roi sera toujours ce que le roi doit être, Et ce n'est pas un mot qui le rend notre maître.

GOMBAULD

Beau titre que le car au suprême pouvoir, Pour prescrire aux sujets la règle et le devoir

DESMARETS

Je vous connais Gombauld : vous êtes hérétique1 Et partisan secret de toute république.

GOMBAULD

Je suis fort bon sujet, et le serai toujours ; Prêt de mourir pour car, après un tel discours.

DESMARETS

Du car viennent les lois, sans car point d'ordonnance , Et ce ne serait plus que désordre et licence.

GOMBAULD

Je demande pardon, si trop mal à propos

J'ai parlé contre un mot qui maintient le repos

GOMBERVILLE, à Desmarest.

L'effort de votre esprit en chose imaginaire, Vous rendra, Desmarets, un grand visionnaire; Le Poète, le Vaillant, le Riche, V Amoureux, Feront de leur auteur un aussi grand fou qu'eux2.

DESMARETS

Un faiseur de romans, père de Polexandre, À corriger des fous n'a pas droit de prétendre.

ce fut le sujet de cette agréable lettre de Voiture qui commence ainsi ; « Mademoiselle, car étant d'une si grande considération dans notre langue, etc. »

1 Gombauld était protestant.

' 2 Desmarets Saint-Sorlin a fait une comédie intitulée les Visionnaires, qui est son chef-d'œuvre, et dont les quatre principaux personnages sont un capitan, un poëte extravagant, un amoureux en idée, et un riche imaginaire. Sur la fin de sa vie, il donna dans le fanatisme et se remplit la tête de visions prophétiques. 11 est auteur du Clovis, ou la France chrétienne. (D M)

M. LE CHANCELIER

Ni vous autres, messieurs, droit de vous quereller. Laissez le car en paix : il n'en faut plus parler.

GOMBERVILLE

Et le pourquoi, messieurs?

LA TROUPE

(( Sans cesse il questionne :

« Qu'il soit moins importum, ou bien on l'abandonne. »

l'estoile.

Je ne saurais souffrir le vieux auparavant, Qui se trouve cent fois à la place d'avant,

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