A MADEMOISELLE DE LENCLOS
— Élégie (1652). —
Chère Philis, qu'êtes-vous devenue?
Cet enchanteur, qui vous a retenue
Depuis trois ans, par un charme nouveau
Vous retient-il en quelque vieux château 1 ?
S'il est ainsi, je cherche une aventure,
En chevalier de la Triste-Figure ;
Et, dût Roland ici ressusciter,
Contre Roland j'oserai tout tenter.
Mais non, Philis, délivrez-vous vous-même;
Vous en avez souvent usé de même,
Ces enchanteurs cent fois plus renommés,
Malgré leur art se trouvèrent charmés ;
Et votre esprit, dégagé de leurs charmes.
Ne leur laissa que la plainte et les larmes.
Pour relever un courage abaissé, Songez, Philis, songez au temps passé.
Ce beau garçon dont vous fûtes éprise2, Mit en vos mains son aimable franchise. 11 était jeune, il n'avait point senti Ce que ressent un cœur assujetti :
1 Le marquis de Villarceaux.
8 Gaspard de Coligny, duc de Châtillon, lue devant Charenton le 9 févrie 1649. Ninon l'avait enlevé à Marion Delormo.
ŒUVR7S CHOISIES
Et jeune encor, vous ignoriez l'usage
Des mouvements qu'excite un beau visage ;
Vous ignoriez la peine et le plaisir
Qu'ont su donner l'amour et le désir.
Dans les transports d'une première flamme,
Vous vous nommiez et mon cœur et mon âmet
Noms vains et chers, que les jeunes amants
Savent mêler dans leurs contentements.
Jamais les nœuds d'une chaîne si sainte
N'eurent pour vous ni force ni contrainte ;
Une si douce et si tendre amitié
Ne vit jamais un tourment sans pitié.
Les seuls soupirs que l'amour nous envoie
Furent mêlés à l'excès de la joie ;
Et des plaisirs sans cesse renaissants
Remplirent l'âme et comblèrent les sens :
Doux fruits d'amour, cueillis en abondance '
Ah ! qu'aujourd'hui l'on fait bien pénitence !
Loin des appas de toute volupté ,
Philis languit dans l'inutilité ;
Et pour flatter sa languissante vie,
Philis n'a pas le plaisir d'une envie,
Philis à peine oseroit désirer,
Que sa raison lui défend d'espérer.
Vous qui trouviez autrefois favorable
Ce même Dieu qui vous rend misérable ,
Pour relever un courage abaissé ,
Songez, hélas ! songez au temps passé.
Un maréchal, l'ornement de la France1, Rare en esprit, magnifique en dépense, Devint sensible à tous vos agréments , Et fit son bien d'être de vos amants.
Ce jeune duc, qui gagnait des bat lille 2; Qui sut couvrir de tant de funérailles
Le maréchal d'Albret.
Le duc d'Enghien.
Les champs fameux de Nordlingue et Rocroî ; Qui sut remplir nos ennemis d'effroi :
Las de fournir les sujets de l'histoire, Voulant jouir quelquefois de sa gloire, De fier et grand, rendu civil et doux, Ce même duc allait souper chez tous.
Comme un héros jamais ne se repose , Après souper il faisait aulre chose ; Et, sans savoir s'il poussait des soupirs, Je sais au moins qu'il aimait ses plaisirs.
L'air délicat d'une exquise peinture,
Cette fraîcheur qu'inspire la nature,
Ce teint uni qui paraît sur les fleurs,
Le vif éclat des plus riches couleurs,
N'ont rien d'égal à ces belles jeunesses
Qui vous dormaient leurs plus molles caresses ;
N'ont rien d'égal à de tendres beautés,
Charmants sujets de mille voluptés,
Que leur amour, aux dépens de leurs larmes,
Assujettit autrefois à vos charmes ;
Que leur amour, par des désirs pressants.
Assujettit au pouvoir de vos sens.
Dis-je bien vrai? N'est-ce point un mensonge?
Las ! il fut vrai, mais ce n'est plus qu'un songe.
Quand un plaisir une fois est goûté,
Ce n'est plus rien que songe et vanité.
Des vieux amants si la gloire passée Vient quelquefois s'offrir à la pensée, Le souvenir de leurs traits les plus beaux- Donne un désir pour des objets nouveaux ; Et, rappelant cette première image, Touche le cœur pour un autre visage.
Les hien-aimés, les heureux successeurs, Doivent jouir, et perdre leurs douceurs. Une paisible et longue jouissance
ŒUVPcES CHOISIES
Fait les dégoûts, et détruit la constance; Car s'attacher toujours au même bien, C'est posséder, et ne sen(ir plus rien. Ainsi, Philis, il faut être inconslante : Vous passerez pour une vieille amante, En prévenant cette triste saison Où la constance est jointe à la raison. Moins de chagrins en de si longs ménages, À fait souvent rompre des mariages ; Et votre esprit, mille fois dégoûté, Se pique encor de sa fidélité?
Avoir toujours son âme accoutumée Aux vieux plaisirs dont elle fut charmée ; Avoir toujours les mêmes sentiments; Toujours sentir les mêmes mouvements ; Vivre toujours sans dessein, sans envie, C'est être morte au milieu de la vie : Laissez toucher votre inclination ; Cherchez ailleurs quelque autre passion.
Quoi! vous parlez en Corisque1 savante, Et vous aimez en bergère innocente !
Si vous aimiez, comme une Amaryllis.
D'un jeune amant les roses et les lis, J'approuverais que votre âme blessée Gardât toujours cette chère pensée ; Mais vous n'aimez que certaine langueur Qui ne vient pas des mouvements du cœur Corisque, hélas! agréable infidèle, Vous que j'ai vue, et perfide, et si belle, Laisserez -vous périr votre beauté, Pour démentir votre légèreté?
Dans vos plaisirs l'une et l'autre enchaînée Ont toujours eu les mêmes destinées ; Et la rigueur d'un semblable destin Leur va donner une pareille fin .
Personnage du Pastor fido de Guarini.
Vos yeux mourants reprochent à votre âme Qu'ils vont s'éteindre en cette vieille flamme, Et que l'amour de quelque objet nouveau Rendrait leur feu plus brillant et plus beau; Tous vos attraits s'adressent à la bouche, Pour vous parler de l'ennui qui les touche ; Mais elle-même, aujourd'hui sans couleur, N'ose parler de sa propre douleur; Ses doux appas exposés au pillage, Endurent seuls une impuissante rage :
Tant de beautés qui régnaient autrefois, Pour leur salut ont recours à ma voix. Leur mal est grand, sensible à qui vous aime; En les plaignant, c'est vous plaindre vous-même : Et, si je cherche un remède à ce mal , Au vôtre, au leur le remède est égal.
Écoutez donc un avis salutaire; Sachez de moi ce que vous devez faire : Un dieu chagrin s'irrite contre vous ; Tâchez, Philis, d'apaiser son courroux, Vous reprendrez votre premier visage, En reprenant votre premier usage ; Et le retour de vos légèretés Nous fera voir celui de vos beautés.
Il faut brûler d'une flamme légère, Vive, brillante, et toujours passagère; Être inconstante aussi longtemps qu'on peut, Car un temps vient où ne l'est pas qui veut.
LE CERCLE1 — A Monsieur *** (1656). —
On parle depuis peu de certaine ruelle,
Où la laide se rend, aussi bien que la belle :
Où tout âge, tout sexe, où la ville et la cour.
Viennent prendre séance en l'école d'amour.
A la prude, soumise au devoir légitime,
On inspire l'amour sous le beau nom d'estime ;
Et son esprit sévère enseigne la vertu,
Quand son cœur, tout facile au cbarme qu'elle a vu,
Reçoit un feu secret qui n'oserait paraître,
Et qu'elle aime à sentir sans le vouloir connaître.
L'autre, tout occupée à discourir des cieux,
Sur un simple mortel daigne abaisser les yeux,
Et trouve le moyen de partager son âme
Entre des feux humains et la divine flamme.
Celles que la nature abandonne à leur art,
Y viennent apporter l'étude d'un regard,
Et chercher vainement leur premier avantage
Dans les traits composés de leur nouveau visage.
Telle qui fut jadis le plaisir de nos yeux,
Et qui n'est aujourd'hui qu'un objet odieux,
S'expose, comme elle est, pour flatter sa mémoire
D'un mot qu'on lui dira de cette vieille gloire :
a Ton visage, Chloris, du monde respecté,
(( Laisse au bruit de ton nom l'effet de la beauté ;
« 11 change, il dépérit, et longtemps le plus sage,
« Séduit par ce grand nom, révère ce visage.
1 Le mot cercle désignait alors une réunion de précieuses ou de beaux esprits, (Voir le Roman bourgeois de Furelière.) Molière dit: Moi, j'irais me charger, d'une spirituelle, Qui ne parierait rien que cercle et que ruelle !
DE SAINT-ÊVREMOND.
« Son éclat tout terni, ses traits tout languissants,
« Trouvent chez nous encor le respect de nos sens ;
« Et l'œil assujetti n'oserait reconnaître
(( Le temps où ta beauté commence à disparaître. )i
L'orgueilleuse Caliste, où se portent ses pas,
Triomphe également des cœurs et des appas ;
Elle confond son sexe où le nôtre soupire,
Et dispense à son gré la honte et le martyre.
Une jeune coquette, avec peu d'intérêt,
Va chercher à qui plaire, et non pas qui lui plaît;
Elle a mille galants, sans être bien aimée,
Contente de l'éclat que fait la renommée.
La solide, opposée à tous ces vains dehors,
Se veut instruire à fond des intérêts du corps.
L intrigueuse vient là par un esprit d'affaire ,
Écoute avec dessein, propose avec mystère,
Et tandis qu'on s'amuse à discourir d'amour,
Ramasse quelque chose à porter à la cour.
Dans un lieu plus secret on tient la précieuse.
Occupée aux leçons de morale amoureuse.
Là, se font distinguer les fiertés des rigueurs;
Les dédains des mépris, les tourments des langueurs
On y sait démêler la crainte et les alarmes,
Discerner les attraits, les appas et les charmes;
On y parle du temps qu'on forme le désir :
Mouvement incertain de peine ou de plaisir.
Des premiers maux d'amour on connoît la naissance^
On a de leurs progrès une entière science,
Et toujours on ajuste à Tordre des douleurs,
Et le temps de la plainte, et la saison des pleurs.
Par un arrêt du ciel toute chose a son terme >
Et c'est ici le temps où l'école se ferme ;
Mais avant que sortir, on déclare le jour
Où l'on viendra traiter un autre point d'amour*
La, Philis, affectée en graves bienséances,
Dédaigneuse et civile, y fait ses révérences,
Conservant un maintien de douce autorité.
Qui serve à la grandeur sans nuire à la beauté.
On voit à l'autre bout une dame engageante,
Employer tout son art à paraître obligeante :
Caresses, compliments, civilités, honneurs,
Sont les moyens adroits qui lui gagnent les cœurs.
« Loin de ces vanités, ainsi parle une chère 4,
« Pourquoi finir sitôt? Mon Dieu ! quelle misère !
« J'avais à proposer un nouveau sentiment
« Du mérite parfait que se donne un amant.
« Mais, dit l'autre, ma sœur, n'êtes-vous point troublée
« Du tumulte confus d'une grande assemblée?
« Saurait-on rien sentir de tendre, délicat,
« En des lieux où se fait tant de bruit et d'éclat?
« Cherchons, cherchons, ma sœur, de tranquilles retraites,
« Propres aux mouvements des passions secrètes.
« Le monde sait bien peu ce que c'est que d'aimer,
« Et l'on voit peu de gens qu'il nous faille estimer. »
Après la lecture de mes vers, vous me demanderez avec raison ce que c'est qu'une précieuse , et je vais tâcher, autant qu'il m'est possible, de vous l'expliquer. On dit 1 un jour à la reine de Suède, que les précieuses étaient les jansénistes de l'amour; et la définition ne lui déplut pas. L'amour est encore un Dieu pour les précieuses. Il n'excite pas de passion en leurs âmes ; il y forme une espèce de religion. Mais à parler moins mystérieusement, le corps des précieuses n'est autre chose que l'union d'un petit nombre de personnes, où quelques-unes, véritablement délicates, ont jeté les autres dans une affectation de délicatesse ridicule.
Ces fausses délicates ont ôté à l'amour ce qu'il a de plus naturel, pensant lui donner quelque chose de plus précieux. Elles ont tiré une passion toute sensible du cœur à l'esprit, et converti des mouvements en idées. Cet épurement si grand a eu son principe d'un dégoût honnête de la sensualité ; mais elles lie se sont pas moins éloignées de la véritable nature de l'amour, que les plus volup-
1 Ma chère, terme emploi § avec affectation par les précieuses, j
2 Mademoiselle dp Lenclos
tueuses ; car l'amour est aussi peu de la spéculation de l'entendement, que de la brutalité de l'appétit. Si vous voulez savoir en quoi les Précieuses font consister leur plus grand mérite, je vous dirai que c'est à aimer tendrement leurs amants sans jouissance, et à jouir solidement de leurs maris avec aversion.