SONNET
Nature, enseigne-moi par quel bizarre effort Notre âme, hors de nous, est quelquefois ravie ; Dis-nous comme à nos corps elle-même asservie, S'agite, s'assoupit, se réveille, s'endort !
Les moindres animaux, plus heureux dans leur sorl, Vivent innocemment, sans crainte et sans envie, Exempts de mille soins qui traversent la vie, Et de mille frayeurs que nous donne la mort.
Un mélange incertain d'esprit et de matière, Nous fait vivre avec trop ou trop peu de lumière, Pour savoir justement et nos biens et nos maux.
Change l'état douteux dans lequel tu nous ranges,
Nature! élève-nous à la clarté des anges,
Ou nous abaisse au sens des simples animaux.
A M. LE COMTE D'OLONNE — Stances. —
Tircis, que l'avenir trouble moins tes beaux jours ! Qui sait vivre ici -bas, qui suit ses destinées, Se laisse aller au temps insensible en son cours,
Et compte ses plaisirs plutôt que ses années.
Il goûte en liberté tous les biens qu'il ressent : Un malheur éloigné fait rarement ses craintes ; Et son esprit, charmé d'un repos innocent, Connaît peu de douleurs qui méritent ses plaintes.
Le passé n'a pour lui qu'un tendre souvenir; 11 se fait du présent un agréable usage, Se dérobe aux chagrins que donne l'avenir, Et n'en reçoit jamais qu'une plaisante image.
Il sait, quand il lui plaît, modérer ses désirs, Tenir ses passions sous la loi la plus dure ; Et tantôt la raison, facile à ses plaisirs, Seconde le penchant qu'inspire la nature.
La faveur est un bien qui lui semble assez doux : La gloire a des appas qui touchent son envie; Cependant il les voit sans en être jaloux, Et les assujettit au repos de sa vie.
Il vit loin du scrupule et de l'impiété,
Sans craindre ou mériter les éclats du tonnerre :
Il mêle l'innocence avec la volupté,
Et regarde les cieux sans dédaigner la terre.
Quand il faut obéir à la rigueur du sort, 11 ne murmure point contre une loi si rucle ; Mais, de ces vains discours qui combattent la mort, Il ne s'est jamais fait une fâcheuse étude.