‹ Œuvres choisies;Chapitre 18 sur 64 · A M. LE CHEVALIER DE GRAMONT · texte numérisé non relu

A M. LE CHEVALIER DE GRAMONT

Il n'est qu'un chevalier au monde; Et que ceux de la Table ronde, Que les plus fameux aux tournois,

Aux aventures, aux exploits, Me pardonnent, si je les quitte Pour chanter un nouveau mérite 1

C'est celui qu'on vit à la^cour, Jadis si galant sans amour ; Le même qui sut à Bruxelles, Comme ici, plaire aux demoiselles Gagner tout l'argent des maris, Et puis revenir à Paris, Ayant couru toute la terre, Dans le jeu, l'amour et la guerre; Insolent en prospérité, Fort courtois en nécessité :

L'âme en fortune libérale, Aux créanciers pas trop loyale :

Qui n'a changé, ni changera, Et seul au monde qu'on verra Soutenir la blanche vieillesse Comme il a passé la jeunesse.

Rare merveille de nos jours !

N'étaient vos trop longues amours:

N était la sincère tendresse Dont vous aimez votre princesse2 ; N'était qu'ici les beaux désirs Vous font pousser de vrais soupirs; Et qu'enfin vous quittez pour elle Votre mérite d'infidèle; Cher et parfait original, Vous n'auriez jamais eu d égal !

Il est des héros pour la guerre, Mille grands hommes sur la terre; Mais, au sens de Saint-Évremond, Rien qu'un chevalier de Gramont ; Et jamais ne sera de vie Plus admirée et moins suivie.

Le comte de Gramont.

La comtesse de Gramont.

SUR LES ANNÉES DE LA RÉGENCE d'aNNE D'AUTRICHE A MADEMOISELLE DE LENCLOS

— Stances (1674j. —

J'ai vu le temps de la bonne régence, Temps où régnait une heureuse abondance, Temps où la ville aussi bien que la cour Ne respiraient que les jeux de l'amour.

Une politique indulgente De notre nature innocente Favorisait tons les désirs ; Tout goût paraissait légitime ; La douce erreur ne s'appelait point crime; Les vices délicats se nommaient des plaisirs.

Meubles, habits, repas, danses, musiques;

Un air facile avec la propreté;

Rien de contraint, pas trop de liberté ;

Peu de gens vains, presque tous magnifiques!

N'avoir chez soi que la commodité,

Faisait alors les chagrins domestiques

Qu'aux autres temps fait la nécessité.

Dans le commerce on était sociable ; Dans l'entretien, naturel, agréable, On haïssait un chagrin médisant, On méprisait un fade complaisant :

La vérité délicate et sincère Avait trouvé le secret de nous plaire.

L'art de flatter en parlant librement, L'art de railler toujours obligeamment, En ce temps seul était choses connues, Auparavant nullement entendues ; Et Ton pourrait aujourd'hui sûrement Les mettre au rang des sciences perdues.

DE SAINT-ÉVREMÔND.

Le sérieux n'avait point les défauts Des gravités qui font les importantes; Et le plaisant rien d'outré ni de faux : Femmes savaient sans faire les savantes ; Molière en vain eût cherché dans la cour

Ses ridicules affectées ; Et ses Fâcheux n'auraient pas vu le jour, Manque d'objets à fournir les idées.

Aucun amant qui ne servît son roi, Guerrier aucun qui ne servit sa dame : On ménageait l'honneur de son emploi, On ménageait la douceur de sa flamme ; Tantôt les cœurs s'attachaient aux appas Libres, tantôt ils cherchaient les combats

Un jeune duc 1 qui tenait la victoire Comme une esclave attachée à son char, Par sa valeur, par l'éclat de sa gloire, Fit oublier Alexandre et César.

Que ne mourait alors Son Éminence, Pour son bonheur et pour notre repos?

Elle eût fini ses beaux jours à propos, Laissant un nom toujours cher à la France.

ÉFIGRA31MB.

Être sans vertu précieuse , Faire la belle sans beauté Par une adresse ingénieuse Qui soutient votre vanité , Ne rien devoir à la nature ; Mais par une heureuse imposture

Le grand Condé, alors duc d'Enghien

Abuser l'esprit et les yeux, Mettre la laideur en usage, N'est-ce pas insulter aux Dieux Qui d'un dessein malicieux Avaient formé votre visage Pour être un objet odieux?

ÉPITÀPHE.

A brouiller les humains Boudet fut sans seconde ; A les vouloir servir rien ne lui fut égal : Elle aurait fait du bien, Boudet, à tout le monde, Pourvu qu'on lui permît d'en dire un peu de mal.

Je crains, pauvre Boudet, je crains de vous déplaire, Vous souhaitant au ciel une éternelle paix : Disputer contre nous serait mieux votre affaire. Que jouir de la gloire et ne parler jamais.

N'est-ce pas là, Boudet, un étrange martyre

De trouver malgré vous tout parfait dans les cieux?

Hélas ! quelle pitié de n'avoir rien à dire

Sur aucun des objets que l'on voit en ces lieux.

Être toujours en muettes louanges,

Admirer éternellement ; C'est acheter le commerce des anges

A la Boudet bien chèrement.

RETRAITE DE MONSIEUR LE DUC DE LONGUEVILLE EN SON GOUVERNEMENT DE NORMANDIE.

M. de Longueville, entrant dans le Vieux Palais, ren«

DE SAINT-ÊVREMOND.

montra d'abord M. de Saint-Luc, qu'on avait envoyé de Saint- Germain au marquis d'Hectot, pour tâcher de le remettre dans les intérêts de la cour i. Il lui dit, avec un visage plein de joie : « Saint-Luc, il n'y a pas longtemps que je vous haïssais bien. — Et moi, monsieur, repartit Saint-Luc, je ne vous hais pas moins présentement, que vous ne me haïssiez en ce temps-là. Si Ton ne m'avait trompé, vous ne seriez pus ici ; et si l'on ne vous eût trompé le premier, on ne m'y eût pas souffert. »

Ce petit discours fini, M. de Longueville voulut aller au parle* ment, qui s'assemblait pour délibérer si on le devait recevoir. Quelques-uns de ses amis s'y opposèrent, alléguant qu'en se commettant, il allait commettre toute la fortune du parti. On fit monter des gens sur une tour fort élevée, pour observer la contenance du peuple ; et comme on lui eut rapporté qu'on entendait de toutes parts des cris de joie, il sortit aussitôt, accompagné de ceux qui l'avaient suivi, et se rendit au Palais 2, après avoir reçu partout mille acclamations.

Il surprit Messieurs du parlement, qui n'attendaient pas une aventure si inopinée ; et après avoir pris sa place, il parla de cette sorte : « Vous ayant toujours beaucoup honorés et chéris, je suis venu, avec tout le péril où un homme de ma qualité se peut exposer, vous offrir mon bien et ma vie, pour votre conservation. Je sais que la plupart des gouverneurs n'en usent pas ainsi, et que tirant de vous tout le service qu'ils en peuvent tirer, dans un temps paisible, ils vous abandonnent, aussitôt qu'ils vous voient dans le danger. Pour moi, qui vous ai mille obligations, je prétends ici les reconnaître ; et en qualité de gou-

1 La cour s'était retirée à Saint-Germain. « La reine, dit madame de Motteville (1649), aussitôt qu'elle vit le duc de Longueville du parti de Paris, envoya Saint-Luc trouver le marquis d'Hectot, fils du marquis de Bcuvron, qui était au Vieux-Palais (de Rouen) pour lui porter la survivance de son père, du lieutenant du roi. Saint-Luc, qui était son oncle, le frère de sa mère, en lui donnant cette survivance, l'engagea au parti du roi, et à lui conserver cette place, selon qu'il était obligé de le faire. Le marquis d'Hectofc accepta la récompense du service qu'on lui demandait et promit à son oncle tout ce qu'il voulait de lui ; puis demeura dans le Vieux-Palais, sans beaucoup se soucier de ce qui en arriverait, » (Mémoires, t. II, p. 314 à 317, édit. de Riaux.) (Note de M. Ch. Giraud.)

2 Le Palais-de- Justice, c'était là que siégeait le parlement de Normandie

vcrneur, et comme une personne sensiblement obligée, je viens vous rendre tout le service que je pourrai, dans une conjoncture si périlleuse. »

Le premier président 1 ne répondant rien à cette harangue, et témoignant assez par le chagrin de son visage, combien la présence du duc l'affligeait, tous les Messieurs 2 lui donnèrent des témoignages de joie, qui furent animés par la bouche d'un conseiller de la grande chambre, appelé du Mesnilcôté, qui lui fit ce beau discours : « La même différence qui se rencontre entre le loup et le berger, prince débonnaire, la même se trouve entre le comte d'Harcourt et Votre Altesse, en cette occasion. Le comte d'Harcourt est venu, soit comme loup, soit comme lion, mais toujours en bête ravissante, pour nous dévorer : nous n'avons pas voulu lui ouvrir nos portes, de peur de recevoir l'ennemi dans nos entrailles ; pour toute grâce, nous lui avons laissé faire le tour de nos murs 3, ce qu'il a fait en jetant sur nous des yeux tout étincelants de colère, tanquam leo rugiens. Pour vous, grand prince, vous êtes venu en véritable berger, pour mettre à couvert toute votre bergerie ; bonus pastor ponit animant pro ovibus suis. Il est trop vrai que vous en userez de même ; atque ideo, monseigneur, nous vous commettons la garde de cette ville et le salut de toute la province ; c'est à vous à veiller à notre conservation, et à nous d'aider vos soins de toutes les assistances qui sont en notre pouvoir. »

La harangue finie, M. de Longueville se leva, et, après avoir salué chaque particulier, avec son affabilité ordinaire, il sorti du palais, accompagné de ses amis et suivi du peuple, qui le conduisait avec de nouvelles acclamations.

Messieurs du parlement, faisant réflexion sur la joie qu'avaient eue les bourgeois de recevoir leur gouverneur, commencèrent de craindre une servitude entière ; et, pour empêcher ce malheur-

1 Jean-touis Faucon de Ris.

2 C'était ainsi qu'on désignait les membres du parlement.

5 « La reine envoya aussi le comte d'Harcourt, avec les provisions du gouvernement de Normandie, pour se saisir de la ville de Rouen. Ce prince,., s'arrêta au conseil du premier président, qui le fit demeurer au faubourg, etc. » (Mémoires de madame de Motteville, t. II, p. 583, édit. citée.)

DE SAIINT-ÉVREMOND. 1 ! 7

là, ils firent dessein d'assurer leurs conditions avec lui ; mais, soit que M. de Longueville eût pénétré leur intention, soit pour établir une entière confiance, il les voulut prévenir, et les assurer qu'ils auraient toujours la même disposition de toutes choses. Il leur dit que les affaires dont il s'agissait, étaient proprement celle des parlements, et non pas les siennes ; qu'il ne voulait ni ne devait avoir autre emploi que celui de conduire nue armée, pour le bien de l'État, et pour leur service particulier ; que toutes les levées se feraient par leurs ordres ; qu'ils établiraient eux-mêmes des commissaires de leur compagnie, pour la recette et pour la distribution des deniers ; et enfin, que comme ils avaient le principal intérêt au succès des affdres, il était raisonnable qu'ils eussent une entière participation de tous les conseils.

Ces Messieurs lui rendirent grâce de l'honneur qu'il leur faisait ; l'assurèrent qu'ils donneraient autant d'Arrêts qu'il voudrait, sans rien examiner ; qu'étant tuteurs des rois, ils disposeraient à son gré du bien du pupille ; qu'ils hasarderaient toutes choses pour son service, à condition qu'il ferait supprimer le Semestre, et remettrait la compagnie dans son ancien état l. Le premier président et l'avocat général se croyant inutiles au service du roi, allèrent à Saint-Germain rendre compte de leur impuissance.

Cependant M de Longueville, qui se voyait assuré du peuple et du parlement, ne songea plus qu'à faire des troupes, mais comme il n'avait pas encore de fonds, il voulut toujours distribuer les charges, pour entretenir tout le monde ; et on commença à travailler à l'état d'une armée, qui n'était alors qu'en imagination. Les plus considérables étant assemblés, « il leur rendit grâce de la chaleur qu'ils témoignaient à son service ; que pour lui, il reconnaîtrait toute sa vie l'aiïection de ceux qui s'attachaient à sa fortune; et qu'en attendant qu'il les pût obliger, par des grâces essentielles, il était prêt de leur commettre les plus importants emplois. »>

A ces douces paroles, tant d'illustres personnes firent de pro-

1 Le Semestre avait été établi du temps de Louis XIII et du cardinal de Richelieu.

fondes révérences. Un moment après, ce ne furent que compliments, qui allèrent insensiblement aux assurances de fidélité, et aux protestations de répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Il se fit ensuite plusieurs beaux discours, sur l'état présent des affaires ; et quelques-uns, possédés du zèle qu'ils avaient pour le parti, ouvrirent un avis considérable. « Pourquoi, direntils, ne pas battre le fer tandis qu'il est chaud? Vous avez, monseigneur, quantité de jeunes gens dans la ville : vous pouvez faire un gros de gentils-hommes, un gros de leurs valets de chambre, auxquels vous joindrez la Cinquantaine 1 et les Archers, deux gros bataillons des meilleurs bourgeois, et avec ces troupes aller surprendre le roi, dans Saint-Germain. — Oui, répondit M. de Longueville, il sera bon ; mais, comme c'est notre principale entreprise, il faut penser à la bien conduire : nous en parlerons au premier conseil. Cependant pour éviter la confusion, qui ruine d'ordinaire tous les partis, il faut distribuer les charges, afin que chacun soit assuré de son emploi. »

Varicarville, si considéré des esprits forts, ne voulut prendre aucun emploi, ayant appris de son Rabbique, pour bien entendre le Vieux Testament, il y faut avoir une application entière; et même se réduire à ne manger que des herbes 2, pour se dégager de toute vapeur grossière. Néanmoins, l'aversion qu'il avait pour les favoris ne lui permettant pas d'être inutile, dans ces occasions, il voulut prendre soin de la police, et régler toutes choses, selon les Mémoires du prince d'Orange ; mais, comme il arrive toujours cent malheurs, il avait oublié à Paris un manuscrit du comte Maurice 3, dont il eût tiré de grandes lumières, pour l'artillerie et pour les vivres : ce qui fut cause, vraisemblablement, qu'il n'y eut ni munitions ni pain, dans cette armée-là.

Saint-Ibal demandait l'honneur de faire entrer les ennemis en France; et on lui répondit que MM. les généraux de Paris se le

1 La Cinquantaine était une compagnie de gardes, qui escortait le prisonnier relâché tous les ans, à Rouen, le jour de l'Ascension, après qu'il avait levé la fierté, c'est-à-dire la châsse de saint Romain. (Des Maizeaux.)

- Varicarville avait alors, disait-on, auprès de lui un rabbin qui ne lui laissait manger que des herbes.

5 Maurice, comte de Nassau, prince d'Orange, mort en 1G25.

DE SAINT-ÈVREMOND.

réservaient l. Il demanda un plein pouvoir de traiter avec les Polonais, les Tartares, les Moscovites, et l'entière disposition des affaires chimériques : ce qui lui fut accordé.

Le comte de Fiesque, fertile en visions militaires, outre la charge de lieutenant-général qu'il avait eue dès Paris, obtint une commission particulière pour les enlèvements de quartier, et autres exploits brusques et soudains, dont la résolution se peut prendre en chantant un air de la Barre 2, et dansant un pas de ballet.

Le marquis de Beuvron fut fait lieutenant général, à condition qu'il demeurerait au Vieux-Palais : la place et le gouvernement étant tous deux de si grande importance, qu'on ne pouvait les conserver avec trop de soin.

Le marquis de Matignon, toujours illustre par sa suffisance, et présentement fameux par le mémorable siège de Valogne, commandait les troupes du Cotentin : disant qu'il voulait avoir sa petite armée, et être aussi indépendant de M. Longueville, que le Wallenstein Tétait de l'empereur.

Le marquis d'Hectot demanda le commandement de la cavalerie : ce qui lui fut accordé, parce qu'il était mieux monté que les autres ; qu'il était environ de l'âge de M. de Nemours, lorsqu'il la commandait en Flandre, et qu'il avait une casaque, en broderie, toute pareille à la sienne.

On choisit Hausson ville pour gouverneur de Rouen, comme un homme entendant civilement bien la guerre, et aussi propre à haranguer militairement les peuples, que le Plessis-Besançon. Le gouverneur fut fait maréchal de camp, pour ne pas obéir aux autres ; et le maréchal de camp gouverneur, pour ne pas quitter la ville : car c'était une de ses maximes, « qu'il ne devait sortir pour quoi que ce fût ; » et il alléguait plusieurs villes considérables, qui s'étaient perdues par l'absence des gouverneurs.

Hannery et Caumesnil demandèrent qu'on les fît maréchaux de camp : Hannerj, fondé sur ce qu'il avait pensé être enseigne des gendarmes du roi ; Caumesnil, sur ce qu'il s'en était peu

1 Voyez les Mémoires du cardinal de Retz, sur Tannée 1649, t. I, liv. 2. * Fameux musicien de ce temps-là.

fallu qu'il n'eût été mestre de camp du régiment de Monsieur.

Boucaule ne pouvait pas dire qu'il eût jamais vu d'armée ; mais il alléguait qu'il avait été chasseur toute sa vie, et que « la chasse étant une image de la guerre, » selon Machiavel i, quarante ans de chasse valaient bien, pour le moins, vingt campagnes. Il voulut être maréchal de camp, et le fut.

Flavacourt* disait que, pour être bon capitaine, il fallait avoir vu des déroutes, aussi bien qu'avoir gagné des combats, suivant que Barrière 3 avait lu, dans le livre de M. de Rohan *. Cela étant, il prétendait que personne ne lui pouvait disputer l'avantage de sa propre expérience, tout le monde se souvenant assez du désordre où il se trouva, quand d'Estauge fut fait prisonnier 5.

On voulut donner le commandement de l'artillerie à Saint- Evremond ; et, à dire vrai, dans l'inclination qu'il avait pour Saint-Germain, il eût bien souhaité de servir la cour, en prenant une charge considérable où il n'entendait rien. Mais, comme il avait promis au comte d'Harcourt de ne point prendre d'emploi, il tint sa promesse, tant par honneur, que pour ne ressembler pas aux Normands, qui avaient presque tous manqué de parole. Ces considérations lui firent généreusement refuser l'argent qu'on lui offrait, et qu'on ne lui eût pas donné.

Campion ne s'attacha pas aux grands emplois : il demanda seulement d'être maréchal de bataille, pour apprendre le métier ; avouant ingénument qu'il ne le savait pas, mais se faisant fort de savoir le pays, jusqu'aux petits ruisseaux et aux moindres passages ; laquelle science il avait apprise à la chasse, avec M. de Vendôme.

Sevigny 6 se contenta du même emploi ; mais il fut la dupe de

1 Nicolo Machiavelli, discorsi sopra la prima Deca di T. Livio, lib. HT, c. xxxix. « Questa pratica ovvero questa parlicolare cognizione (de'sili e do' paesi) s'acquista più mediante le caccie, che per verun' altro esercizio. Peiô gli Antichi scrittori dicono che quelli eroi che governarono ncl loro tempo 1 mondo, si nutrirono nelle selve et nelle caccie, » etc., etc.

2 Sur Flavacourt et Barrière, voyez Tallemant, t. III, p. 421, 455, etc.

3 Son beau-frère. .

4 Le Parfait capitaine, ou V Abrégé des guerres des Commentaires de César, etc.

6 A la guerre de Paris.

c Le mari de madame de Sévigné.

DE SAINT-ÊVREMOND.

sa modération, quand il vit que, pour être maréchal de camp, il ne fallait pas être habile homme : il s'érigea de plus en goguenard, et eut l'honneur de faire rire Son Altesse.

Rucqueville S cet ancien serviteur, ne voulut rien faire ; et sa longue expérience à la guerre demeura inutile, sous prétexte de ses vapeurs. M. de Longueville, pour adoucir le chagrin qu'il avait de n'être pas gouverneur de Caen, augmenta ses pensions : mais ce lut en vain, Rucqueville disant hautement qu'il prendrait assez l'argent de son maître, mais que pour s'empêcher d'en dire du mal, il ne le ferait jamais.

Franquetot-Barberousse demeura longtemps sans prendre parti, Boncœur 2 entretenant son incertitude par l'amitié du maréchal de Gramont. Durant ses longues délibérations, il ne laissait pas de s'ériger insensiblement en rendeur de bons offices, se flattant avec joie de la vanité d'un faux crédit. Depuis, étant informé par les lettres de ses amis, qu'on travaillait sérieusement à la paix, il fit dessein de quitter le personnage neutre : il lut les Mémoires de César, pour fortifier son esprit, qui n'était pas encore bien résolu. Quand il vint au passage du Rubicon, il s'arrêta tout court, comme avait fait ce grand capitaine ; et, après avoir un peu rêvé, il s'écria comme lui : « Le Rubicon est passé : à tout perdre, il n'y a qu'un coup périlleux 3. » Il sort là-dessus avec une émotion extrême, sans regarder Boncœur, sans regarder le petit Henry 4 : sachant bien que la vue des femmes et des enfants peul amollir les plus fiers courages. Sans rien dire à pas un de ses amis, il va trouver le duc de Longueville et lui tenir ce discours : « J'ai toujours été votre serviteur, mais non pas avec un attachement si particulier, que cela m'obligeât de vous servir, en cette rencontre. Aujourd'hui, je veux entrer dans vos intérêts, et viens assurer Votre Altesse que je me donne entièrement à elle. »

La joie de ce duc fut grande, et de celles qui, ne pouvant être renfermées dans le cœur, font d'ordinaire quelque impression sur le visage ; mais elle fut modérée lorsque Barberousse se fut explî-

1 Voyez son historiette, dans Tallemant, t. VI, p. 1UJ.

2 On nommait ainsi sa femme.

3 Suétone, /. Cœs., 51, 52.

4 Fils de Franquetot.

qué de cette sorte : « La déclaration que je fais n est pas si générale que je n'y mette encore une condition. Je prétends demeurer ici, quand vous irez à la guerre : ce qu'on ne doit point attribuer à faute de courage, mais à une malheureuse rétention d'urine qui m'empêche de monter à cheval. Ce n'est pas que je veuille être inutile dans le parti : je négocierai avec madame de Matignon, pour laquelle j'ai toujours conservé quelque espèce de galanterie ; et, de plus, comme vous n'avez ici personne qui sache faire de relations, je prendrai le soin de publier vos exploits. » Ces dernières paroles remirent entièrement l'esprit du prince ; car, à dire vrai, la nécessité du gazetier était gronde? et il fut bien aise d'en trouver un,, si entendu dans la narration.

Fontrailles arriva tout à propos pour voir la grande occasion de la Bouille *. Durant son séjour en Normandie, le duc deLongueville lui communiqua toutes choses, aussi bien qu'à Varicarville et au comte de Fiesque ; mais Fontrailles ne pouvait goûter cette confiance, ayant peur de s'engager trop avant dans les intérêts du prince, et de devenir le confident d'une seconde entreprise sur Pontoise. Une si juste appréhension l'obligea de quitter et d'emmener avec lui le comte de Fiesque, auquel il représenta qu'au point qu'ils gouvernaient leur général, on leur imputerait tous les désordres qui arriveraient, s'ils portaient les choses à l'extrémité.

Le duc de Retz dont on avoit attendu de si grands secours, vint accompagné seulement du page qui portait ses armes et de ses deux fidèles écuyers 2. Quelques-uns trouvèrent à dire de le voir arriver sans troupes ; mais ils fuient bientôt satisfaits, quand il leur montra une longue liste des barons qui demandaient de l'emploi. Il ne tint qu'à deux cent mille écus qu'il ne mît les Bretons en campagne ; et, manque de ce peu d'argent, le crédit d'un si grand seigneur ne servit de rien. Il est vrai qu'il promit de payer de sa personne, et de servir de Duc et Pair, dans l'ar-

1 La Bouille est un bourg, à trois lieues de Rouen. M. de Saint-Evremond donne ici plaisamment le nom d'occasion à la retraite précipitée du duc de Longueville. (Des Maizeaux.)

2 En Flandre, il y avait toujours à ses côtés deux écuyers et un page qui portaient ses armes. (Des Maizeaux.)

mée de Rouen, avec la même assiduité qu'il avait fait, dans celle de Flandre. Il assura de plus que Montplaisir viendrait bientôt, et donna même quelque espérance du Tapinois 1. Au reste, Belle- Isle était en fort bon état ; il y avait garnison dans Machecoul, et l'on faisait bonne garde à Montmirel. Sa façon de vivre avec les officiers fut tout à fait obligeante, et quiconque était assez heureux pour avoir un buffle ou une hongreline de velours noir, pouvait s'assurer de son amitié.

Vous voyez les différents emplois des plus considérables personnes du parti. Si quelqu'un s'étonne que je ne dise rien de leurs actions, c'est que je suis exactement véritable, et comme je n'ai vu autre chose, je n'ai rien dit davantage. Cependant, je me tiens heureux d'avoir acquis la haine de ces mouvements-là, plus par observation que par ma propre expérience. C'est un métier pour les sots, et pour les malheureux, dont les honnêtes gens, et ceux qui se trouvent bien, ne se doivent point mêler.

Les dupes viennent là tous les jours en foule : les proscrits, les misérables s'y rendent des deux bouts du monde ; jamais tant d'entretiens de générosité, sans honneur ; jamais tant de beaux discours et si peu de bon sens ; jamais tant de desseins sans actions, tant d'entreprises sans effets : toutes imaginations, toutes chimères; rien de véritable, rien d'essentiel, que la nécessité et la misère. De là vient que les particuliers se plaignent des grande qui les trompent, et les grands des particuliers qui les abandonnent. Les sots se désabusent par l'expérience, et se retirent ; les malheureux, qui ne voient aucun changement dans leur condition, vont chercher ailleurs quelque autre méchante affaire : aussi mécontents du chef de parti, que des favoris.

1 Aubeterre étant à l'armée, se dérobait quelquefois de table, ou d'ailleurs, pour aller essuyer quelques coups de mousquet à la tranchée ; et ses amis, qui s'attendaient à toute autre chose, étaient surpris de le voir revenir blessé. Cela lui lit donner le nom de Tapinois. (Des Maizeaux.)

APOLOGIE DE M. LE DUC DE BEAUFÔRT CONTRE LA COUR, LA NOBLESSE ET LE PEUPLE.

Messieurs,

Si j'étais aussi éloquent que ceux qui ont écrit pour la cour ou pour les princes, vous auriez une belle apologie en faveur du duc de Beaufort ; mais, n'ayant fait que chasser toute ma vie et jouer à la longue paume avec lui, vous me dispenserez, s'il vous plaît, de la fatigue de l'éloquence, et me permettrez d'aller mon grand chemin sans barguigner 1..

Pour entrer d'abord en matière, il me semble qu'il y a trois points en mon discours, aussi bien que dans son Avis. Le premier est de le justifier à la cour, qui le croit, dit-on, mal intentionné; le second, de le rétablir auprès de la noblesse, qui l'a méprisé ; le troisième, de lui redonner Y amitié du public, qui l'abandonne. Jugez, Messieurs, si j'ai peu de chose à faire, et s'il ne serait pas plus aisé de délivrer les princes et de perdre le cardinal, que de réussir à ce que j'entreprends.

I. Je dis que la cour est tout à fait injurieuse à M. de Beaufort, de croire qu'il a de mauvais sentiments contre elle ; et voici comme je raisonne là-dessus. Si M. de Beaufort avait conservé quelque haine pour la cour, si la réconciliation de Monsieur le cardinal n'était pleine de sincérité et de franchise, il se maintiendrait en état de lui nuire, ou de s'en garantir : mais, tant s'en faut. Pour ôter tout sujet de crainte et de soupçon, pour établir une entière confiance, il se décrédite exprès dans le parlement, il s'attire le mépris des honnêtes gens et la haine des peuples. Quelle apparence donc que M. de Beaufort, faisant toutes les choses qui doivent plaire à la cour, ait dessein de la desservir ou de se brouiller avec elle ?

Davantage, s'il était vrai qu'il voulût entretenir une confédération désavantageuse à l'autorité du roi, il serait uni avec les

1 Expression ordinaire du duc de Beaufort.

Frondeurs, et tous ensemble auraient un même but et les mêmes intérêts ; mais chacun sait qu'il a rompu avec madame de Chevreuse, de peur qu'il ne semblât aller contre le testament de Louis XIII, s'il conservait quelque sorte de liaison avec elle ; quelle apparence donc qu'un homme qui a des respects si délicats pour la mémoire du feu roi, pût avoir des sentiments si pernicieux contre celui-ci?

Pour lunion du ministre et de l'amiral 1, on ne saurait apparemment la désirer ni plus forte, ni plus étroite ; et ils sont trop généreux l'un et l'autre pour croire qu'on ait donné et reçu quatre-vingt mille livres de rente comme un gage trompeur d'une fausse réconciliation.

Mais afin de laisser les conjectures où il y a mille choses concluantes, pourquoi l'aurait-on appelé Mazarin sur le Pont-Neuf, au Palais et dans tous les lieux publics ? Pourquoi dans la dernière assemblée du parlement aurait-il sollicité ce qui lui reste d'amis en sa faveur, s'il n'était véritablement dans ses intérêts ?

On l'accuse de contribuer de tout son crédit à la ruine du duc d'Epernon. Et que peut faire autre chose ce généreux prince, à moins que de souffrir les injures chrétiennement, et de s'enfermer dans un cloître? Ne faut-il pas avouer que jamais persécution ne fut pareille à celle que lui fit le duc de Candale ? et son acharnement à déshonorer un parent si proche, ne mérite-t-il pas bien cette vengeance ?

Mais, à dire vrai, ce ne sont qu'intérêts particuliers ; et en tous cas, il se venge de ses ennemis, malgré la cour ; et, par une espèce de compensation, il fait abandonner ses amis pour lui plaire. Fontrailles et Matha, autrefois si passionnés pour ses intérêts, en ont fait l'expérience ; et le comte de Fiesque, après avoir reçu le même traitement, devrait se reprocher toute sa vie l'inutile générosité qu'il eut pour lui.

Concluons donc que jamais personne n'a mieux suivi les intentions de la cour, et que la reine aurait fort mauvaise grâce de lui refuser le gouvernement de Bretagne, si elle croyait que les grands services qu'il a rendus ne sont pas bien payés par l'Amirauté.

II. Après avoir justifié ce grand duc, pour ce qui regarde la

1 Le duc de Beaufort avait la charge de grand amiral.

cour, je le veux justifier auprès de la vraie noblesse, et faire voir que rien n'est plus déraisonnable que le mépris qu'on en a fait, depuis quelque temps.

Quand je parle de la vraie noblesse, je n'entends pas ceux que le seul langage de ce prince fait ses ennemis : gens nourris dans la mollesse et dans l'oisiveté, à qui les ruelles ont donné des entretiens tout particuliers.

M. de Beaufort fait gloire d'ignorer des termes trop délicats et capables d'amollir les courages, comme d'affaiblir les esprits. Il ne sait ce que c'est de justesse, ni de discernement; il ne chercbe ni la politesse aux repas, ni la propreté aux habits ; mais il sait se faire aimer de ses voisins ; et quand il a besoin d'amis, il trouve des cent gentilshommes travestis en diable *, qui ne manquent point de brocher Bayard 2. Voilà quelle est la manière de vivre de ce grand duc. Je vois bien que j'ai à satisfaire la noblesse sur un autre point ; et qu'il y a peu de gentilshommes qui, parlant de l'affaire de Renard 3, ne parlent aussi du peu d'envie qu'on a eu de satisfaire des gens de qualité, si fort offensés. Avant que de venir au détail, je vous dirai que ce bon prince s'est repenti mille fois de cette action ; et pour vous montrer que je n'approuve pas l'affaire, ni la suite qu'il a eue, je l'accuse d'avoir eu trop d'emportement et de courage chez

1 En habit de chasse.

2 Le duc de Beaufort appelait brocher Bayard, courir à toute bride après les chiens, dans les Godis.

3 R.enard était valet de chambre du commandeur de Souvré. Il s'entendait fort bien en tapisserie, et il en faisait apporter chez lui des plus belles et les vendait aux personnes de qualité. Le cardinal de Mazarin en achetait souvent, et il avait quelquefois d'assez longues conversations avec lui sur ces sortes de choses. Il acheta une petite place, auprès des Tuileries, et on y lit un jardin extrêmement propre qui était le rendez -vous ordinaire des personnes de la cour lorsqu'elles sortaient des Tuileries. Dans le temps que les Frondeurs ne voulaient pas laisser entrer le roi dans Paris, les courtisans ne Jaisssaient pas d'aller aux Tuileries, et de là au jardin de Renard, qui y avait une entrée. Un jour que le duc de Candale, le marquis de Jarzay, Boutteville, Saint-Mesgrin et quelques autres avaient fait partie d'y souper, les Frondeurs l'ayant su, dirent qu'il ne fallait pas souffrir cela, parce que si le peuple les voyait souvent il s'accoutumerait insensiblement à voir le roi. Le duc de Beaufort partit là-dessus, suivi de beaucoup de gens ; et les ayant trouvés à table, il chassa les violons, renversa les viandes et fit tout le désordre dont il était capable. (Des Maizeaux.)

Renard, et trop de réflexion et de sagesse dans le procédé. Mais, pour peu de bonté que vous ayez, Messieurs, vous excuserez un homme qui a pris seulement une chose pour l'autre ; qui fut vaillant quand il fallait être sage, et qui fut sage quand il fallait être vaillant : si bien que ce n'est qu'un peu de mécompte ; et vous auriez trop de sévérité, si vous ne lui pardonniez cette méprise.

Et après tout, quand on voudrait prendre les choses à la rigueur, contre qui se devait battre M. de Beaufort? S'il se fût battu contre M. de Candale, qui était le vrai procédé en cette affaire, au moindre désavantage qu'il eût eu, toute la cour s'en fût réjouie : la reine était encore aigrie de la guerre de Paris ; sa réconciliation avec M. le cardinal Mazarin n'était pas encore bien faite; presque tous les gens du monde s'étaient offerts à M. de Candale : Dieu-sait quelle joie, s'il eût reçu quelque blessure ou rendu l'épée! De se battre contre Boutteville, c'était une chose presque aussi fâcheuse; il ne lui pouvait arriver du désordre, que M. le Prince et tous ses amis n'en eussent pris un merveilleux avantage. De la façon qu'il avait traité Jarzay, c'était une affaire sans quartier; pt dans le vœu qu'il a fait d'observer le précepte naturel toute sa vie, il n'avait garde de se porter à cette inhumanité.

Il est certain qu'il se fût battu contre Moret , mais celui-ci lui donna un rendez-vous, trop éloigné des chirurgiens, comme lui dit judicieusement M. de Beaufort: et quant à ce que disait làdessus M. de Palluau, qu'il devait se contenter de la poudre de sympathie1, cela est bon à des gens comme lui sans conscience; mais ce prince est trop homme de bien pour se servir de remèdes qui ne sont pas naturels : madame de Vendôme lui prêchant toujours qu'il vaut mieux mourir mille fois, que de chercher sa guérison dans la magie.

Voilà les raisons qu'il avait de ne point tirer l'épée; chacun en aura les sentiments qu'il voudra. Pour moi je croirai toujours qu'un homme généreux ne saurait apporter trop de précaution

1 Allusion à la panacée inventée par le chevalier Digby. Il avait fait làdessus un traité : Discours sur la poudre de sympathie pour la guérison des plaies. Paris, 1058, 1692, 1730, in-12. Cette poudre n'était que du sulfate de fer pulvérisé avec de la gomme arabique. Voir le Roman bourgeois de Furetière, p. 174.

pour empêcher que ses ennemis n'aient avantage sur lui ; ce qui pouvait arriver à M. de Beaufort, s'il se fût commis avec des personnes désespérées. Mais je veux qu'il ait été emporté de trop de chaleur ; et que par l'impétuosité d'un grand cœur, dont il ne fut pas le maître en cette occasion, il ait offensé mal à propos tant d'honnêtes gens ; est-ce à dire qu'un outrage ne se puisse réparer que par la mort? Et lorsqu'un grand prince a la bonté de revenir, ses civilités doivent-elles être méprisées? Quels compliments n'a-t-on pas faits aux intéressés? Et quelles satisfactions ne leur a-t-on pas données, si vous en exceptez celle de se baltre : satisfaction cruelle et sanglante que toutes les nations ont sujet de nous reprocher? Si ce généreux prince avait les sentiments aussi délicats pour les injures, que ces messieurs qui se plaignent, quels chagrins ne devait-il pas ressentir, pour faire voir qu'il n'a rien oublié qui pût gagner le cœur et l'amitié de la noblesse? Vous savez qu'aussitôt qu'il eut fait son accommodement, il commença à songer à la fortune des honnêtes gens, et résolut d'employer tout son crédit pour les autres, sans penser à ses propres intérêts. Aux uns, ce généreux prince offrit la sûreté de sa protection; aux autres, ce prince libéral offrit tous les avantages qu'on pouvait tirer de sa faveur; il distribuait les charges, les gouvernements, et ne put jamais trouver une créature parmi ces gens abusés des espérances de la cour ; il n'y en eut point qui ne refusât ses bienfaits. Le dépit qu'il eut de voir ses libéralités méprisées le força de songera ses affaires; et, malgré le dessein qu'il avait de ne rien prendre, il se vit réduit à cette fâcheuse nécessité de solliciter ses intérêts.

Voilà le premier déplaisir que le duc de Beaufort reçut des gentilshommes, et particulièrement de la cour; voilà les premières marques de leur mépris, qui a passé en fort peu de temps jusqu'aux injures les plus sanglantes. Dans la guerre de Paris, on ne parlait que de sa générosité et de sa valeur. Voyez quelle est l'injustice du siècle! On prétend le déshonorer aujourd'hui, par les mêmes actions dont est venue sa réputation.

Chacun sait que tout le monde lui fit des compliments sur la mort de Nerlieu ; et quand véritablement il ne l'eût pas tué, les plus modestes s'y fussent laissé persuader aussi bien que lui. Ce

DE SAÏNT-ÈVREMOIND.

même monde, plein dé complaisance et d'agrément en ce temps-là, devenant de mauvaise humeur présentement, lui veut ôter la gloire qu'il lui a donnée; et, par une recherche aussi exacte qu'ingénieuse, trouve, à se qu'on dit qu'il n'approcha de Nerlieu qu'après sa mort.

Son combat contre Briole était allégué comme un combat extraordinaire, qui faisait trembler tous les héros de romans : aujourd'hui Briole lui arrache son épée comme à un homme perdu que l'emportement, ou quelque autre passion avait mis hors de lui-même.

Ces messieurs se figurent-ils qu'il soit près de changer de créance aussi légèrement qu'ils ont fait, et qu'une personne qui s'est imaginée d'avoir tué Nerlieu , quand on lui en a fait des compliments, soit résolue de n'en rien croire, lorsqu'il leur prend fantaisie de se dédire? Non, non, messieurs, vous devez avoir plus de fermeté, et jamais on ne lui reprochera une pareille inconstance. Il pouvait bien être qu'il ne l'avait pas tué; mais puisque vous l'avez voulu, si à présent vous tenez le contraire, cela n'empêchera pas qu'il n'ait tué Nerlieu.

Des actions particulières on passe aux qualités de sa personne. On le fait être grossier sans franchise, artificieux sans esprit; et, par un mélange bizarre, il possède souverainement, disent-ils, les artifices de M. de Vendôme et la simplicité de madame sa mère. Si vous les croyez, il promet à tout le monde, et ne tient jamais sa parole; il envoie trois courriers, dont pas un ne monte à cheval, et se refuse lui-même, de la part de la reine, ce qu'il n'a pas demandé. Que voulez-vous de plus? Il sollicite publiquement pour un homme, et sollicite en particulier contre lui. Je ne sais ce que l'on ne dit point de son langage et de son esprit. On lui fait écrire des lettres ridicules à M. de Béthune1, où je m'assure qu'il ne pensa jamais. Les incidents des procès sont pour lui des accidents de la vie ; quand on mange de la viande en carême, il y veut mettre la politique : les chambres tendues de noir sont lubriques, et les yeux les plus lascifs sont lugubres. Laval est mort d'une confusion à la tête, et le chevalier de Chabot pour avoir été mal timpané*. Il n'y a lâcheté qu'on ne lui fasse faire,

1 François, comte de Béthune, l'un des Importants. (M. Ch. Giraud.)

2 Le duc de Beaufort ne savait pas placer les mots et parlait comme les

il n'y a sottise qu'on ne lui fasse dire ; et cependant il faut croire qu'il est sincère et spirituel, et qu'il ne manque de bonne foi ni d'intelligence.

Peut-on s'imaginer qu'une personne nourrie dans l'innocence des plaisirs des champs, soit devenue capable de tant de fourbes? Peut-on s'imaginer qu'un prince de sa naissance ignore l'usage des termes les plus communs? Pour moi, je vous avoue qu'au lieu de me figurer des choses si étranges et si désavantageuses à M. de Beaufort, j'admire toujours sa générosité, ou sa patience à pardonner ou souffrir les injures qu'on lui fait.

Si je ne craignais de passer ici pour déclamateur, je finirais ce chapitre de la noblesse en l'exhortant de vivre aussi bien avec lui qu'il est résolu de bien vivre avec elle ; et m'adressant aux gentilshommes, je leur dirais de sa part : « Quittez, messieurs, « quittez cette haine malicieuse et ce mépris affecté ; rentrez dans a les mêmes sentiments où vous étiez à la mort du feu roi ; souve- « nez-vous de ce temps généreux, où tout le monde se jetait en « foule dans ses intérêts; où le colonel des Suisses1, les officiers »( de la maison du roi et les gens de qualité renonçaient à la cour « et à leur fortune pour l'amour de lui. Si vous revenez, messieurs, « il est près de vous recevoir, et en état de faire pour vous les « mêmes choses qu'il a faites. Si vous ne revenez pas, je vous déa clare qu'il vous abandonne, et va tâcher de se rétablir dans « l'affection des peuples qui l'ont quitté. Il vous a dû les com- « mencements de sa réputation ; mais il vous doit la meilleure « partie de son mépris, et se trouve assez déchargé de toute re- « connaissance par les ressentiments où vous les poussez. Mes- « sieurs, il n'est pas besoin de barguigner davantage. »

III. Il est temps de venir à sa justification auprès des peuples; et comme il avoue lui-même qu'il leur doit son salut, sa fortune et son crédit, il n'y a rien qu'il ne fasse pour leur ôter la mauvaise impression qu'ils ont prise, ou par son propre malheur, ou par Ja malice de ses ennemis.

paysans : défaut qu'il tenait de sa mère, Françoise de Lorraine, fille unique du duc de Mercœur, la plus grossière femme qu'il y eût en France, qui Pavait élevé à la campagne, où il ne s'occupait qu'à la chasse. (Des Maizeaux.) 1 M. de la Chaslre.

Ce n'estpaSjS'ilvoulaits'exempterdereconnaissance^qu'ilnepût distinguer l'obligation ; et quiconque voudrait examiner les choses avec la dernière rigueur, trouverait sans doute que leur affection était plutôt un effet nécessaire de son étoile qu'un mouvement libre et obligeant de leurs esprits. Au nom seul de M. de Beaufort, les peuples se sont trouvés émus, sans le connaître; et, par je ne sais quelle impulsion, tous les cœurs se sont portés à cette furieuse amitié. 11 est certain qu'il est devenu leur pôle sans les avoir servis, sans les avoir pratiqués, sans avoir rien fait qui pût attirer ni leur gratitude, ni leur amitié, ni leur estime. De cette sorte, ils ont fait pour lui ce qu'ils ne se pouvaient empêcher défaire, et, à parler sainement, il est beaucoup plus obligé au bonheur de sa naissance qu'à leur bonne volonté. Cependant, il avoue qu'il leur doit toutes choses, et ne prétend point, par une méconnaissance si exquise, payer de véritables obligations. Il ne proteste pas seulement qu'il sera toujours dans le dessein de servir des peuples qui l'ont servi; il assure qu'il aura pour eux, toute sa vie, des sentiments d'amitié particuliers, une parfaite ressemblance d'humeur, un secret rapport de pensées, une conformité admirable de langage et de manières, qui doivent maintenir entre eux une liaison éternelle.

Et toutefois messieurs de Paris veulent rompre injurieusement; d'une passion qui allait jusqu'à la folie, on les voit passer à une haine qui va jusqu'à la fureur; ce ne sont que reproches d'inconstance et de perfidie. Et du moment qu'ils l'ont vu moins misérable, ils l'ont traité comme un ingrat et un corrompu. Souffrez, messieurs, que je vous parle sans passion. Si j'ai dit quelque chose en sa faveur, ne croyez pas que je sois gagné, ni prévenu, ni que je veuille m'attirer une animosité générale, pour conserver les bonnes grâces d'un particulier. Je fais ici profession d'une sincérité tout entière, et Dieu m'est témoin si je suis d'autre mouvement que celui de la raison.

Trois choses, si je ne me trompe, ont ruiné M. de Beaufort dans votre esprit; son accommodement avec M. le cardinal, l'amirauté qu'il a prise, et les sollicitations qu'il a faites dans les dernières assemblées.

Pour son accommodement, à moins que de le traiter avec beau

coup d'injustice, vous ne le sauriez trouver mauvais. S'il s'était accommodé sans considérer vos intérêts et n'avoir eu soin que des siens, vous auriez sujet de vous plaindre; mais il est certain que le but de sa réconciliation est de chercher des moyens plus sûrs U plus faciles de perdre le cardinal. Il a vu toutes les provinces soulevées sans fruit ; il a vu que la haine ouverte et déclarée ne servait de rien; il a eu recours aux apparences de l'amitié; et comme il le dit lui-même, il a fait dessein de le perdre par le cabinet.

Son esprit, aussi capable d'intrigue que de guerre, et de dextétéritê que de hardiesse, lui fournira mille moyens adroits et ingénieux, sans parler de son étoile politique, qui le destine au gouvernement de l'État, et le met au-dessus de toutes les finesses d'Italie.

Si quelque personne, un peu trop délicate sur l'honneur, ne peut approuver que M. de Beaufort conserve les sentiments de ruiner le cardinal, après en avoir reçu des bienfaits si considérables, je lui réponds qu'il n'a point traité avec lui comme son ami; mais, au contraire, je me persuade qu'en prenant l'amirauté il lui a fait le tour du plus cruel ennemi qu'il eût au monde.

Eh quoi, messieurs, ne pensez- vous pas que ce prince Ta moins incommodé dans la guerre de Paris que dans la paix? Et, à votre avis, le combat de Vitry n'était-il pas plus indifférent à la cour que la négociation de l'amirauté?

Dans cette guerre, il était toujours en état de s'enfuir ou d'être battu, et jamais son courage et sa sûreté ne s'accordaient ensemble. On n'allait à la campagne qu'avec frayeur ; on rentrait peu souvent dans Paris sans honte, et les succès les plus heureux étaient de faire venir du pain, sans combattre.

En ce temps-là M. de Beaufort, réduit avec vous aux dernières nécessités, ne faisait, pour dire le vrai, ni beaucoup de peur, ni beaucoup de mal aux troupes de Saint-Germain ; mais aujourd'hui qu'il force la cour, qu'il ôte quatre-vingt mille livres de rente à la reine même, vous appelez cela réconciliation et bonne amitié ? Non, messieurs, détrompez-vous, je vous prie, et croyez qu'il a exercé la plus fine de toutes les vengeances.

Si, dans le compliment qu'il fallut faire au cardinal pour le remercier de cette affaire, il l'assura d'avoir le même attachement

DE SAIiNT-ÉVREMOND.

à ses intérêts que Chamfîeury 1 ; il faut croire qu'il ajoutait la moquerie au premier outrage; et c'est violer le respect qu'on doit à sa qualité de prince, de s'imaginer qu'il ait été capable de cette bassesse. Ceux qui sont dans le baut rang peuvent bien se dire amis des ministres, mais de descendre à l'attachement de capitaine de leurs gardes, cela ne s'est jamais fait; et pour vous ôler tous les soupçons que vous avez injustement pris, je vous demande si les défiances de M. de Beaufort sont moindres qu'elles n'étaient auparavant. Lorsqu'une personne de qualité le fait appeler et qu'il renvoie ces messieurs à Commeny2, comme on renvoie des créanciers à un intendant, ne faut-il pas dire que c'est un artifice de la cour? Et n'a-t-on pas imprimé une lettre qui témoigne assez le sentiment qu'il a dans toutes les affaires qui se présentent? Il cherche les précautions que lui donne la défiance ; si l'on délibère au Palais -Royal, si l'on délibère à l'hôtel de Monbazon, ils ont tous leur conseil, et dans leur cabinet on résout toutes les affaires d'importance.

J'avoue que le duc de Beaufort a sollicité pour le cardinal ; mais on ne me saurait dénier que c'était moins en sa faveur que contre les princes : et si vous lui donnez moyen de perdre le cardinal par les princes, et les princes par le cardinal, il vous aura la dernière obligation. C'est le malheur de la situation où il est, plus que la malice de son naturel, qui lui fait craindre tout le monde et n'aimer personne. La bonté qui peut se conserver parmi des intérêts si délicats, lui reste encore. Il n'envie point à M. le Prince la constance qu'il témoigne, au bois de Vincennes2 ; et comme il peut arriver tel désordre qui ferait tort à sa gloire, il souhaite qu'il finisse promptement ses jours, pour mettre sa réputation à couvert.

Le tempérament du prince deConti est, à son avis, si faible et si délicat, que le moindre exercice, une chasse, une débauche, une petite agitation, seraient capables de le faire mourir s'il était en liberté. Dans la dévotion où il est, il ne se peut lasser de

1 Capitaine des gardes du cardinal Mazarin.

2 Officier d'ordonnance du duc de Beaufort. (M. Ch. Giraud.)

5 Les princes étaient à ce moment, prisonniers au château de Vincennes. [Ibid.)

ŒUVRES GHOSÏES

louer Dieu de la conversion du duc de Longueville, et la joie qu i] a de lui voir dire son bréviaire ne se saurait exprimer. Il est fâcheux que le cardinal soit occupé au gouvernement d'un peuple tumultueux comme celui de France ; et pour exercer la délicatesse de son esprit, il lui souhaite quelque bon emploi dans l'Italie. Outre les sentiments de bonté qui le portent à désirer la gloire de ces messieurs, il faut avouer que le soin du bien public ne lui laisse point de repos : l'intérêt de l'Etat lui devient si précieux, qu'il ne le saurait souffrir entre les [mains de personne, et la vie même lui semble inutile, s'il ne l'emploie charitablement à nous gouverner.

Sans le flatter, messieurs, il y a peu de chose qu'on ne doive attendre de son zèle et de sa capacité. Faut-il empêcher que l'autorité royale ne soit reconnue? Faut-il en même temps s'opposer à la liberté des princes et tirer le duc d'Épernon de son gouvernement? Faut-il exciter une sédition pour le bien de l'État, faire tendre les chaînes, armer les factieux? Faut-il se trouver à toutes sortes d'assemblées, au Palais, à l'Hôtel de Ville, à tous les conseils? Il n'y a ni fatigue ni danger qu'il refuse pour l'amour de vous. On peut attendre de lui ces grands services, et le moindre soupçon qu'on aurait de sa fidélité lui serait infiniment sensible. Il est prêt de sacrifier son repos pour le vôtre.

Il me semble néanmoins qu'on doit avoir de la considération et ne rien exiger qui soit au-dessus de ses forces. N'attendez pas qu'il aille imprudemment s'opposer à l'archiduc : on sait bien que la guerre de la campagne lui est inconnue, et combattre avec des troupes réglées est pour ce héros une chose nouvelle. C'est affaire aux Gassion et aux personnes peu considérables par leur naissance de passer leur vie comme des Cravates1, c'est-à-dire à des gens désespérés, de commettre la fortune d'un État au hasard d'une bataille. Pour lui, que sa condition et sa naissance rendent incapable de bassesse et de folie, il tiendra glorieusement sa place dans les conseils, et emploiera tout son temps à former un avis qui puisse être dans la bouche de tout le monde, après être sorti de la sienne.

1 On appelait ainsi des corps de cavalerie légère, organisés à la façon des régiments allemands recrutés en Croatie.

CONVERSATION DU MARECHAL D'ilOCQUINCOURT AVEC LE P. CANAYE»

Comme je dînais un jour1 chez M. le maréchal d'Hocquincourt, le P. Canaye, qui y dînait aussi, fit tomber le discours, insensiblement, sur la soumission d'esprit que la religion exige de nous ; et, après nous avoir conté plusieurs miracles nouveaux et quelques révélations modernes, il conclut qu'il fallait éviter, plus que la peste, ces esprits forts qui veulent examiner toutes choses par la raison.

— A qui parlez-vous des esprits forts, dit le maréchal, et qui les a connus mieux que moi ? Bardouville 2 et Saint-Ibal 3 ont été les meilleurs de mes amis. Ce furent eux qui m'engagèrent dans le parti de M. le comte 4, contre le cardinal de Richelieu. Si j'ai connu les esprits forts? Je ferais un livre de tout ce qu'ils ont dit. Bardouville mort, et Saint-Ibal retiré en Hollande, je fis amitié avec La Frette et Sauvebœuf. Ce n'étaient pas des esprits, mais de braves gens. La Frette 8 était un brave homme et fort mon ami. Je pense avoir assez témoigné que j'étais le sien, dans la maladie dont il mourut. Je le voyais mourir d'une petite fièvre, comme aurait pu faire une femme, et j'enrageais de voir La Frette, ce La Frette qui s'était battu contre Bouteville, s'éteindre ni plus ni moins qu'une chandelle. Nous étions en peine, Sauvebœuf et moi, de sauver l'honneur à notre ami ; ce qui me fit prendre la résolution de le tuer d'un coup de pistolet pour le faire périr en homme de cœur. Je lui appuyais le pistolet sur la tête, quand un b.... de jésuite, qui était dans la chambre, me poussa le bras et détourna le coup. Cela me mit en si grande colère, contre lui, que je me fis janséniste.

— Remarquez-vous, Monseigneur, dit le P. Canaye, remarquez-

1 En 1654, à Péronne, le maréchal était gouverneur de cette place.

2 Ami de Desbarreaux.

5 Henri d'Escars, sieur de Saint-Ibars, ou Saint-Ibal, parent du cardinal de Retz, ami de Bardouville.

4 Le comte de Soissons.

5 Tallemant, t. IV, p 245, 289 (éd. de P. Paris),

vous comme Satan est toujours aux aguets : circuit quxrens quem devoret. Vous concevez un petit dépit contre nos Pères : il se sert de l'occasion pour vous surprendre, pour vous dévorer ; pis que dévorer, pour vous faire jansénite. Vigilate, vigilate : on ne saurait être trop sur ses gardes, contre l'ennemi du genre humain.

— Le Père a raison, dit le maréchal . J'ai ouï dire que le diable ne dort jamais. Il faut faire de même : bonne garde, bon pied, bon œil. Mais quittons le diable, et parlons de mes amitiés. J'ai aimé la guerre, devant toutes choses ; madame de Montbazon, après la guerre; et, tel que vous me voyez, la philosophie, après madame de Montbazon.

— Vous avez raison, reprit le Père, d'aimer la guerre, Monseigneur : la guerre vous aime bien aussi ; elle vous a comblé d'honneur. Savez-vous que je suis homme de guerre aussi, moi? Le roi m'a donné la direction de l'hôpital de son armée de Flandre : n'est-ce pas être homme de guerre? Qui eût jamais cru que le P. Canaye eût dû devenir soldat? Je le suis, Monseigneur, et ne rends pas moins de services à Dieu, dans le camp, que je ne lui en rendrais, au collège de Clermont. Vous pouvez donc aimer la guerre innocemment. Aller à la guerre, est servir son prince; et servir son prince, est servir Dieu. Mais pour ce qui regarde madame de Montbazon, si vous l'avez convoitée, vous me permettrez de vous dire que vos désirs étaient criminels. Vous ne la convoitiez pas, Monseigneur, vous l'aimiez d'une amitié innocente !...

— Quoi! mon Père, vous voudriez que j'aimasse comme un sot? Le maréchal d'Hocquincourt n'a pas appris, dans les ruelles, à ne faire que soupirer. Je voulais, mon père, je voulais.... vous m'entendez bien !

— Je voulais! Quels «je voulais ! En vérité, Monseigneur, vous raillez de bonne grâce. Nos Pères de Saint-Louis seraient bien étonnés de ces je voulais ! Quand on a été longtemps dans les armées, on a appris à tout écouter. Passons, passons : vous dites cela, Monseigneur, pour vous divertir.

— Il n'y a point là de divertissement, mon Père : savez-vous à quel point je l'aimais?

— Usque ad aras, Monseigneur.

— Point d'aras, mon Père. Voyez-vous, dit le maréchal, en prenant un couteau dont il serrait le manche, voyez-vous, si elle m'avait commandé de vous tuer, je vous aurais enfoncé ce couteau dans le cœur.

Le Père, surpris du discours, et plus effrayé du transport, eut recours à l'oraison mentale, et pria Dieu secrètement qu'il le délivrât du danger où il se trouvait ; mais ne se fiant pas tout à fait à la prière, il s'éloignait insensiblement du maréchal, par un mouvement de fesses imperceptible. Le maréchal le suivait par un autre tout semblable ; et, à lui voir le couteau toujours levé, on eût dit qu'il allait mettre son ordre à exécution.

La malignité de la nature me fit prendre plaisir, quelque temps, aux frayeurs de la Révérence : mais, craignant à la fin que le maréchal, dans son transport, ne rendît funeste ce qui n'avait été que plaisant, je le fis souvenir que madame de Montbazon était morte 1, et lui dis qu'heureusement le P. Ganaye n'avait rien à craindre d'une personne qui n'était plus.

— Dieu fait tout pour le mieux, reprit le maréchal. La plus belle du monde 2 commençait à me lanterner, lorsqu'elle mourut. Il y avait toujours auprès d'elle un certain abbé de Rancé s, un petit janséniste, qui lui parlait de la grâce, devant le monde, et

1 Madame la duchesse de Montbazon, fille du comte de Vertus, était encore en vie; elle ne mourut qu'en 1657. M. de Saint-Évremond ne l'ignorait pas; mais il a cru, qu'on lui pardonnerait aisément cet anachronisme si on pensait qu'il était difficile de tirer autrement le P. Ganaye de la frayeur qui l'avait saisi. M. Bayle avait déjà fait cette remarque dans les Nouvelles de la république des lettres, décembre 1686, art. IV (Des Maizeaux). Je croirais plutôt que ce morceau piquant a été ajouté en 1662. (M. Ch. Giraud.)

2 C'est ainsi que le maréchal d'Hocquincourt appelait madame de Montbazon.

5 Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé, si connu depuis comme réformateur de la Trappe, avait été, avant sa conversion, l'amant de la duchesse de Montbazon; et il paraît certain que la mort prompte et inopinée de la duchesse décida la conversion de l'abbé de Rancé. Madame de Montbazon mourut de la petite vérole, dans une maison de campagne. On prétend que Rancé, qui était parti de Paris sur la première nouvelle de la maladie, arrivant dans cette maison, et ne trouvant personne à l'entrée, monta dans l'appartement de la duchesse par un escalier dérobé qu'il connaissait, et que le premier objet qui s'offrit à sa vue, ce fut la tête de madame de Montbazon qu'on avait coupée parce que le cercueil s'était trouvé trop court, et à côté de la tête ses yeux sur une assiette. Cette vue fit, dit-on, une impression

l'entretenait de toute autre chose, en particulier. Cela me fit quitter le parti des jansénistes. Auparavant, je ne perdais pas un sermon du P. Desmares 1, et je ne jurais que par MM. de Port- Royal. J'ai toujours été à confesse aux jésuites, depuis ce tempslà ; et, si mon fils a jamais des enfants, je veux qu'ils étudient au collège de Clermont, sur peine d'être déshérités.

— Oh ! que les voies de Dieu sont admirables ! s'écria le P. Canaye.Que le secret de sa justice est profond! Un petit coquet de janséniste poursuit une dame à qui Monseigneur voulait du bien : le Seigneur miséricordieux se sert de la jalousie, pour mettre la conscience de Monseigneur entre nos mains. Mirabilia judicia tua, Domine !

Après que le bon père eut fini ses pieuses réflexions, je crus qu'il m'était permis d'entrer en discours, et je demandai à M. le maréchal si l'amour de la philosophie n'avait pas succédé à la passion qu'il avait eue pour madame de Montbazon.

— Je ne l'ai que trop aimée la philosophie, dit le maréchal, je ne l'ai que trop aimée ; mais j'en suis revenu, et je n'y retourne pas. Un diable de philosophe m'avait tellement embrouillé la cervelle de premiers parents, de pomme, de serpent, de paradis terrestre et dé chérubins, que j'étais sur le point de ne rien croire. Le diable m'emporte si je croyais rien. Depuis ce tempslà, je me ferais crucifier pour la religion. Ce n'est pas que j'y voie plus de raison ; au contraire, moins que jamais : mais je ne saurais que vous dire, je me ferais crucifier sans savoir pourquoi.

— Tant mieux, Monseigneur, reprit le Père d'un ton de nez fort dévot, tant mieux ; ce ne sont point mouvements humains, cela vient de Dieu. Point de raison ! C'est la vraie religion cela. Point de raison ! Que Dieu vous a fait, Monseigneur, une belle grâce ! Estoie sicut infantes ; soyez comme des enfants. Les enfants ont encore leur innocence ; et pourquoi ? Parce qu'ils n'ont point de raison. Beati pauperes spiritu! bienheureux les pauvres d'esprit! ils ne pèchent point. La raison? C'est qu'ils

si vive sur Raneé, qu'il renonça au monde et qu'il établit dans son abbaye de la Trappe la réforme qu'on connaît. Il y mourut le 26 octobre 1702. (Des Maizeaux.) 1 Le P. Desmares, prédicateur renommé de l'Oratoire.

n'ont point de raison. Point de raison ; je ne saurais que vous dire ; je ne sais pourquoi ! Les beaux mots ! Ils devraient être écrits en lettres d'or. Ce n'est pas que j'y voie plus de raison ; au contraire, moins que jamais. En vérité, cela est divin, pour ceux qui ont le goût des choses du ciel. Point de raison ! Que Dieu vous a fait, Monseigneur, une belle grâce 1 ?

Le père eût poussé plus loin la sainte haine qu'il avait contre la raison : mais on apporta des lettres de la cour à M. le maréchalte qui rompit un si pieux entretien. Le maréchal les lut tout bas, et, après les avoir lues, il voulut bien dire à la compagnie ce qu'elles contenaient : « Si je voulais faire le politique, comme les autres, je me retirerais dans mon cabinet, pour lire les dépêches de la cour ; mais j'agis et je parle toujours à cœur ouvert. M, le cardinal me mande que Stenay est pris2, que la cour sera ici dans huit jours, et qu'on me donne le commandement de l'armée qui a fait le siège, pour aller secourir Arras, avec Turenne et La Ferté. Je me souviens bien que Turenne me laissa battre par M. le Prince 3, lorsque la cour était à Gien : peut-être que je trouverai l'occasion de lui rendre la pareille. Si Arras était sauvé, et Turenne battu, je serais content: j'y ferai ce que je pourrai : je n'en dis pas davantage 4. »

Il nous eût conté toutes les particularités de son combat, et le sujet de plainte qu'il pensait avoir contre M. de Turenne ; mais on nous avertit que le convoi était déjà assez loin de la ville : ce qui nous fit prendre congé, plus tôt que nous n'aurions fait.

Le P. Canaye, qui se trouvait sans monture, en demanda une qui le pût porter au camp. « Et quel cheval voulez-vous, mon père? dit le maréchal. — Je vous répondrai, Monseigneur, ce que répondit le bon P. Suarez au duc de Médina Sidonia, clans une pareille rencontre: qualem me decet esse, mansaetum; tel qu'il faut que je sois : doux, paisible. Qualem me decet esse, mansuetiim. »

1 Voyez le jugement que M. Bayle a fait de ce passage dans le troisième Éclaircissement mis à la lin de son Dictionnaire. (Des Maizeaux,)

2 Stenay fut pris le 6 d'août 1G54. 5 A Bléneau, le 7 d'avril 1652.

4 Ces trois maréchaux ayant forcé les lignes en trois endroits battirent les Espagnols, entrèrent dans Arras et obligèrent le prince de Condéà se retirer

— J'entends un peu de latin, dit le maréchal : mansuetum serait meilleur pour des brebis que pour des chevaux. Qu'on donne mon cheval au père ! j'aime son ordre, je suis son ami : qu'on lui donne mon bon cheval !

J'allai dépêcher mes petites affaires, et ne demeurai pas longtemps sans rejoindre le convoi. Nous passâmes heureusement, mais ce ne fut pas sans fatigue pour le pauvre P. Canaye. Je le rencontrai, dans la marche, sur le bon cheval de M. d'Hocquincourt : c'était un cheval entier, ardent, inquiet, toujours en action ; il mâchait éternellement son mors, allait toujours de côté, hennissait de moment en moment ; et, ce qui choquait fort la modestie du père, il prenait indécemment tous les chevaux qui approchaient de lui pour des cavales. « Eh! que vois-je, mon père, lui dis-je en l'abordant ; quel cheval vous a-t-on donné ? Où est la monture du bon P. Suarez, que vous avez tant demandée ?

— Ah ! monsieur, je n'en puis plus, je suis roué !...

11 allait continuer ses plaintes, lorsqu'il part un lièvre : cent cavaliers se débandent pour courir après, et on entend plus de coups de pistolet qu'à une escarmouche. Le cheval du père, accoutumé au feu, sous le maréchal, emporte son homme, et lui fait passer, en moins de rien, tous ces débandés. C'était une chose plaisante de voir le jésuite à la tête de tous, malgré lui. Heureusement le lièvre fut tué, et je trouvai le père au milieu de trente cavaliers qui lui donnaient l'honneur d'une chasse qu'on eût pu nommer une Occasion.

Le Père recevait la louange avec une modestie apparente, mais, en son âme, il méprisait fort le mansuetum du bon P. Suarez, et se savait le meilleur gré du monde des merveilles qu'il pensait avoir faites sur le barbe1 de M. le maréchal; il ne fut pas longtemps sans se souvenir du beau dit de Salomon : Vanitas vanitatum, et omnia vanitas. A mesure qu'il se refroidissait, il sentait un mal que la chaleur lui avait rendu insensible ; et la fausse gloire cédant à de véritables douleurs, il regrettait le repos de la société, et la douceur de la vie paisible qu'il avait quittée. Mais toutes ses réflexions ne servaient de rien. Il fallait

1 C'est-à-dire le cheval barbe ; on appelait ainsi les chevaux venus de Barbarie.

DE SAÏNT-ÉVREMOiND.

aller au camp ; et il était si fatigué du cheval, que je le vis tout prêt d'abandonner Encéphale, pour marcher à pied, à la tête des fantassins.

Je le consolai de sa première peine, et l'exemptai de la seconde, en lui donnant la monture la plus douce qu'il aurait pu souhaiter. Il me remercia mille fois, et fut si sensible à ma courtoisie, qu'oubliant tons les égards de sa profession, il me parla moins en jésuite réservé, qu'en homme libre et sincère 1. Je lui demandai quel sentiment il avait de M. d'Hocquincourt. a C'est un bon seigneur, me dit-il, c'est une bonne âme ; il a quitté les jansénistes : nos pères lui sont fort obligés ; mais, pour mon particulier, je ne me trouverai jamais à table, auprès de lui, et ne lui emprunterai jamais de cheval. »

Content de cette première franchise, je voulais m'en attirer encore une autre. « D'où vient, conlinuai-je, la grande animosité qu'on voit entre les jansénistes et vos pères? Vient-elle de la diversité des sentiments sur la doctrine de la grâce? — Quelle folie ! Quelle folie, me dit-il, de croire que nous nous haïssons, pour ne penser pas la même chose sur la grâce ! Ce n'est ni la grâce, ni les cinq propositions, qui nous ont mis mal ensemble : la jalousie de gouverner les consciences a tout fait. Les jansénistes nous ont trouvés en possession du gouvernement, et ils ont voulu nous en tirer. Pour parvenir à leurs fins, ils se sont servis de moyens tout contraires aux nôtres. Nous employons la douceur et l'indulgence ils affectent l'austérité et la rigueur. Nous consolons les âmes par des exemples de la miséricorde de Dieu ; ils effrayent par ceux de sa justice. Ils portent la crainte où nous portons l'espérance, et veulent s'assujettir ceux que nous voulons nous attirer. Ce n'est pas que les uns et les autres n'aient dessein de sauver les hommes, mais chacun veut se donner du crédit en les sauvant ; et, à vous parler franchement, l'intérêt \

du directeur va presque toujours devant le salut de celui qui est S sous la direction. Je vous parle tout autrement que je ne parlerais à M. le maréchal. J'étais purement jésuite avec lui, et j'ai la franchise d'un homme de guerre avec vous. »

1 M. de Saint-Evremond avait fait sa rhétorique, sous le P. Canaye, au collège de Clermont. (Des Maizeaux.)

Je le louai fort du nouvel esprit que sa dernière profession lui avait fait prendre, et il me semblait que la louange lui plaisait assez. Je l'eusse continuée plus longtemps; mais, comme la nuit approchait, il fallut nous séparer l'un de l'autre : le père aussi content de mon procédé, que j'étais satisfait de sa confidence.

CONVERSATION DE M. d\\UBIGNY AVEC M. DE SAINT-ÉVREMOND . — 1GG2. —

Ayant raconté un jour à M. d'Àubigny 1 la conversation que j'avais eue avec le P, Canaye : « [1 n'est pas raisonnable, me ditil, que vous rencontriez plus de franchise parmi les jésuites que parmi nous : prenez la peine de m'écouter, et je m'assure que vous ne me trouverez pas moins d'honneur qu'au révérend père dont vous me parlez.

(( Je vous dirai que nous avons de fort beaux esprits, qui font valoir le jansénisme par leurs ouvrages ; de vains discoureurs qui, pour se faire honneur d'être jansénistes, entretiennent une dispute continuelle, dans les maisons; des gens sages et habiles, qui gouvernent prudemment les uns et les autres. Vous trouverez dans les premiers, de grandes lumières, assez de bonne foi, souvent trop de chaleur, quelquefois un peu d'animosité. Il y a, dans les seconds, beaucoup d'entêtement et de fantaisie : les moins utiles fortifient le parti par le nombre; les plus considérables lui donnent de l'éclat par leur qualité. Pour les politiques, ils s'emploient, chacun selon son talent, et gouvernent la machine, par des moyens inconnus aux personnes qu'ils font agir.

(( Ceux qui prêchent ou qui écrivent sur la grâce, qui traitent cette question si célèbre et si souvent agitée ; ceux qui mettent le concile au-dessus du pape, qui s'opposent à son infaillibilité, qui

1 Louis Stuart d'Aubigny, oncle du duc de Ricliemond et de Lennox, avait été élevé, en France, à Port-Royal, et il était resté fort attaché aux jansénistes.

DE SAINT-ÈVREMCWD.

choquent les grandes prétentions de la cour de Rome, sont persuadés de ce qu'ils disent : capables toutefois de changer de sentiment, s'il arrive un jour que les jésuites trouvent à propos de changer d'opinion. Nos directeurs se mettent peu en peine de la doctrine ; leur but est d'opposer société à société, de se faire un parti dans l'Église, et, du parti dans l'Église, une cabale dans la cour. Ils font mettre la réforme dans un couvent sans se réformer : ils exaltent la pénitence sans la faire : ils font manger des herbes à des gens qui cherchent à se distinguer par des singularités, tandis qu'on leur voit manger tout ce que mangent les personnes de bon goût. Cependant nos directeurs, tels que je les dépeins, servent mieux le jansénisme par leur direction, que ne font nos meilleurs écrivains, parleurs beaux livres.

« C'est une conduite sage et prudente qui nous maintient : et, si jamais M. de Bellièvre, M. de Lègue et M. du Gué-Bagnols viennent à nous manquer, je me trompe, ou l'on verra un grand changement dans le jansénisme. La raison est, que nos opinions auront de la peine à subsister d'elles-mêmes : elles sont une violence éternelle à la nature ; elles ôtent de la religion ce qui nous console : elles y mettent la crainte, la douleur, le désespoir. Les jansénistes, voulant faire des saints de tous les hommes, n'en trouvent pas dix, dans un royaume, pour faire des chrétiens tels qu'ils les veulent. Le christianisme est divin, mais ce sont des hommes qui le reçoivent ; et, quoi qu'on fasse, il faut s'accommoder à l'humanité. Une philosophie trop austère fait peu de sages ; une politique trop rigoureuse peu de bons sujets ; une religion trop dure peu d'âmes religieuses qui le soient longtemps. Rien n'est durable, qui ne s'accommode à la nature : la GRxiCE dont nous parlons tant, s'y accommode elle-même. Dieu se sert de la docilité de notre esprit et de la tendresse de notre cœur, pour se faire aimer. Il est certain que les docteurs trop rigides donnent plus d'aversion pour eux que pour les péchés la pénitence qu'ils prêchent, fait préférer la facilité qu'il y a de demeurer dans le vice, aux difficultés qu'il y a d'en sortir.

« L'autre extrémité me paraît également vicieuse. Si je hais les esprits chagrins qui mettent du péché en toutes choses, je ne hais pas moins les docteurs faciles et complaisants qui n'en met-

tent à rien, qui favorisent le dérèglement delà nature, et se rendent partisans secrets des méchantes mœurs. L'Évangile, entre leurs mains, a plus d'indulgence que la morale : la religion ménagée par eux, s'oppose plus faiblement au crime que la raison. J'aime les gens de bien éclairés, qui jugent sainement de nos actions, qui nous exhortent sérieusement aux bonnes, et nous détournent, autant qu'il leur est possible, des mauvaises. Je veux qu'un discernement juste et délicat leur fasse connaître la véritable différence des choses ; qu'ils distinguent l'effet d'une passion et l'exécution d'un dessein ; qu'ils distinguent le vice du crime, les plaisirs du vice ; qu'ils excusent nos faiblesses, condamnent nos désordres ; qu'ils ne confondent pas des appétits légers, simples et naturels, avec de méchantes et perverses inclinations. Je veux, en un mot, une morale chrétienne, ni austère, ni relâchée. »

de l'éducation et de l'ignorance.

LETTRE A M. LE COMTE d'oLONNE4.

Vous me laissâtes , hier, dans une conversation qui devint insensiblement une furieuse dispute. On y dit tout ce que l'on peut dire, à la honte et à l'avantage des lettres. Vous devinez les acteurs, et savez qu'ils étaient tous deux fort intéressés à maintenir leur parti : Bautru2 ayant fort peu d'obligation à la nature de son génie; et le Commandeur3 pouvant dire, sans être ingrat, qu'il ne doit son talent ni aux arts ni aux sciences.

La dispute vint sur le sujet de la reine de Suède 4, qu'on louait de la connaissance qu'elle a de tant de choses. Tout d'un coup le Commandeur se leva; et ôtant son chapeau, d'un air tout particulier : « Messieurs, dit-il, si la reine de Suède n'avait su que les

4 Le comte d'Olonne était de la maison de la Trémouille.

2 Comte de Serrant, voy. le Dictionnaire de M. de Baylc, art. Bautru (Guillaume).

3 Le Commandeur de Jars, de la maison de Rochechouart»

4 La reine Christine était alors en France (1050).

coutumes de son pays, elle y serait encore. Pour avoir appris notre langue et nos manières ; pour s'être mise en é(at de réussir huit jours en France, elle a perdu son royaume. Voilà ce qu'ont, produit sa science, et ses belles lumières, que vous nous vantez. »

Bautru voyant choquer la reine de Suède quil estime tant, et les bonnes lettres qui lui sont si chères, perdit toute considération ; et commençant par un serment : « 11 faut être bien injuste, rcprit-il, d'imputer à la reine de Suède, comme un crime, la plus belle action de sa vie. Pour votre aversion aux science?, je ne m'en étonne point : ce n'est pas d'aujourd'hui que vous les avez méprisées. Si vous aviez lu les histoires les plus communes, vous sauriez que sa conduite n'est pas sans exemple. Charles-Quint n'a pas été moins admirable par la renonciation de ses États, que par ses conquêtes. Dioclétien n'a-t-il pas quitté l'Empire, et Syl'a le pouvoir souverain? Mais toutes ces choses vous sont inconnues; et c'est folie de disputer ave un ignorant. Au reste, où me trouverez-vous un homme extraordinaire, qui n'ait eu des lumières et des connaissances acquises? »

A commencer par M. le Prince, il alla jusqu'à César, de César au grand Alexandre ; et l'affaire eût été plus loin, si le Commandeur ne l'eût interrompu avec tant d'impétuosité, qu'il fut contraint de se taire. « Vous nous en contez bien, dit-il, avec votre César et votre Alexandre. Je ne sais s'ils étaient savants ou ignorants; il ne m'importe guères. Mais je sais que, de mon temps, on ne faisait étudier les gentilshommes que pour être d'Église; encore se contentaient-ils le plus souvent du latin de leur bréviaire. Ceux qu'on destinait à la cour ou à l'armée allaient honnêtement à l'Académie. Ils apprenaient à monter à cheval, à danser, à faire des armes, à jouer du luth, à voltiger, un peu de mathématiques, et c'était tout. Vous aviez en France mille beaux gendarmes, galants hommes. C'est .ainsi que se formaient les Thermes1 et les Bellegarde2. Du latin! de mon temps du latin! Un gentilhomme en eût été déshonoré. Je connais les grandes qualités de M. le Prince, et suis son serviteur; mais je vous

1 Paul de la Barlhe, maréchal de Thermes.

- Le duc de Bellegarde, grand ccuyer. Voyez les Mémoires des Hommes illustres de Brantôme, t. III.

dirai que le dernier connétable de Montmorency a su maintenir son crédit dans les provinces, et sa considération à la cour, sans savoir lire. Peu de latin, vous dis-je, et de bon français ! »

Il fut avantageux au Commandeur que le bonhomme eût la goutte ; autrement il eût vengé le latin par quelque chose de plus pressant que la colère et les injures. La contestation s'échauffa tout de nouveau : celui-ci résolu, comme Sidias1, de mourir sur son opinion ; celui-là soutenant le parti de l'ignorance, avec beaucoup d'honneur et de fermeté.

Tel était l'état de la dispute, quand un prélat charitable2 voulut accommoder le différend : ravi de trouver une si belle occasion de faire paraître son savoir et son esprit. Il toussa trois fois, avec méthode, se tournant vers le docteur ; trois fois il sourit, en homme du monde, à notre agréable ignorant ; et lorsqu'il crut avoir assez bien composé sa contenance : digitis gubernantibus vocem 3, il parla de cette sorte :

— Je vous dirai, messieurs, je vous dirai que la science fortifie la beauté du naturel; et que l'agrément et la facilité de l'esprit donnent des grâces à l'érudition. Le génie seul, sans art, est comme un torrent qui se précipite avec impétuosité. La science, sans naturel, ressemble à ces campagnes sèches et arides, qui sont désagréables à la vue. Or, messieurs, il est question de concilier ce que vous avez divisé mal à propos; de rétablir l'union où vous avez jeté le divorce, La science n'est autre chose qu'une parfaite connaissance; Y art n'est rien qu'une règle qui conduit le naturel. Est-ce, monsieur (s adressant aa Commandeur), que vous voulez ignorer les choses dont vous parlez , et faire vanité d'un naturel qui se dérègle, qui s'éloigne de la perfection? Et vous, monsieur de Bautru , renoncez-vous à la beauté naturelle de l'esprit, pour vous rendre esclave de préceptes importuns, et de connaissances empruntées ?

* Le héros d'un petit ouvrage de Théophile où un pédant entêté est fort Lien caractérisé. Cet écrit de Théophile est à la tête de la IIe partie de ses Œuvres, de l'édition de Lyon, en 1077. (D. M.)

a Lavardin, évêque du Mans.

5 Expression de Pétrone parlant de Circé (ch. cxxvn). Suétone remarque que Tibère parlait avec des gestes mous et efféminés : nec sine molli quadam tiigitorum gesticulatione. (In Tiberio, c. xcvm.) (D. M.)

DE SAINT-ÉVREMOISD.

— Il faut finir la conversation, reprit brusquement le Commandeur : j'aime encore mieux sa science et son latin, que le grand discours que vous nous faites.

Le bon homme, qui n'était pas irréconciliable, s'adoucit aussitôt : et pour rendre la pareille au Commandeur, il préféra son ignorance agréable aux paroles magnifiques du prélat. Pour le prélat, il se retira avec un grand mépris de tous les deux, et une grande satisfaction de lui-même.

CONVERSATION DE M. DE SAINT— ÉVREMOND AVEC LE DUC DE CANDALE. — I660-I668. —

Je ne prétends pas entretenir le public de ce qui me regarde. Il importe peu aux hommes de savoir mes affaires et mes disgrâces ; mais on ne saurait trouver mauvais, sans chagrin, que je fasse réflexion sur ma vie passée, et que je détourne mon esprit de quelques fâcheuses considérations sur des pensées un peu moins désagréables. Cependant, comme il est ridicule déparier toujours de soi, fût-ce à soi-même , plusieurs personnes de grand mérite seront mêlées dans ce discours, qui me fera trouver plus de douceur qu'aucune conversation ne m'en peut donner, depuis que j'ai perdu celle de M. d'Aubigny1.

A la prison de M. le Prince2, j'avais un fort grand commerce avec M. de Candale. Les plaisirs l'avaient fait naître, et il était entretenu par de simples agréments, sans dessein et sans intérêt. Il avait vécu auparavant dans une étroite amitié avec Moret5 et le chevalier de la Vieuville4; et Vineuil avait donné à

1 M. d'Aubigny mourut en 1665.

2 En 1650.

5 Le comte de Moret, frère aîné du marquis de Yardes.

4 Henri de la Yieu ville, chevalier de Malle, fils de Charles de la Vieuville^ surintendant des finances, auquel succéda Fouquet en 1653. Le chevalier de la Vieuville mourut en 1652, à l'âge de vîngt-cinq ans, des blessures qu'il avait reçues au siège d'Étampes. (M. Ch. Giraud.)

cette union le nom de Ligue, par une espèce de ridicule quelle méritait assez. En effet, ils avaient mille secrets de bagatelles : ils faisaient des mystères de rien, et se retiraient en particulier dix fois le jour, sans aucun plaisir d'être ensemble, que celui d'être séparés des autres. Je ne laissais pas d'être de leur société, mais jamais de leur confidence, laquelle se rompit à la fin, sans aucun sujet de brouillerie entreux-mêmes.

M. de Vardes, en s'en allant à l'armée, avait laissé à Paris une maîtresse aussi aimable que femme du monde1; mais elle avait été aimée et avait aimé; et, comme sa tendresse s'était épuisée dans ses premières amours, elle n'avait plus de passion véritable. Ses affaires n'étaient plus qu'un intérêt de galanterie qu'elle conduisait avec un grand art, d'autant plus qu'elle paraissait naturelle, et faisait passer la facilité de son esprit pour une naïveté de sentiments. Son histoire étant connue, elle ne prenait pas le parti le faire la prude impudemment; mais elle tournait une vie de peu d'éclat où elle se voyait réduite, en une vie retirée, et ménageait, avec beaucoup de dessein une fausse négligence. Elle n'allait pas au Louvre disputer un galant contre ces jeunes beautés qui font tout le bruit dans le monde ; elle savait l'en tirer avec adresse, et n'avait pas moins d'industrie pour le conserver, qu'elle en avait eu pour se l'acquérir. Un simple commerce de bienséance ne lui eût pas été permis avec une femme tant soit peu aimable; et une amitié ordinaire avec les hommes, se reprochait comme une tendresse dérobée à son amour. Les plaisirs particuliers lui faisaient craindre un attachement. Elle appréhendait d'être oubliée dans les divertissements de foule : surtout elle criait contre les repas du commandeur 2, où l'on respirait certain air de liberté, ennemi des passions délicates. Enfin, si elle n'avait tous vos soins, elle se plaignait d'être abandonnée; et parce qu'elle se disait toute à vous, elle voulait que vous fussiez tout à elle.

M. de Vardes absent ne put maintenir longtemps une maîtresse de cette humeur. Elle se rendit à la vue du jeune M. de Caudale ; s encore dit-on que ses desseins avaient prévenu l'impression que fait la présence, et qu'elle avait songé à se le mettre entre les

1 Madame de Saint-Loup.

2 Le commandeur de Souvré

DE SAINT-ËVREMOIN'D.

mains avant que de le connaîlre. M. de Vardes fut sensible à ce changement, comme à la perle d'un plaisir qui lui était fort cher: mais en honnête homme il ne s'en fit pas une affaire, et il regarda M. de Candale avec le dépit d'un rival, sans jamais y mêler la haine d'un ennemi.

Moret, dont la gravité représentait l'honneur en toutes choses, se tint offensé en la personne de son frère, et prit pour un véritable affront ce que l'intéressé avait reçu comme un simple déplaisir. Ses plaintes furent d'abord assez fières : les voyant mal reçues dans le monde, il changea de discours sans changer de procédé. Il se disait malheureux de n'avoir pu s'attirer les égards d'une personne pour laquelle il avait eu tant de considération toute sa vie; il disait que M. de Candale était peu à plaindre, qu'il trouverait des amis plus dignesde son amitié, et qu'avec beaucoup de déplaisir il se voyait obligé d'en chercher d'autres sur lesquels il pût faire plus de fondement. C'était le langage qu'il tenait à tout le monde, avec une fausse modestie qui marque plus la bonne opinion qu'on a de soi, que ne ferait une présomption légèrement déclarée. Pour le chevalier de la Yieuville, il se tint désobligé aussitôt que Moret pensa l'être; et, tant pour lui plaire, que par la vivacité de son naturel, il anima les reproches un peu davantage.

Je voyais M. de Candale à l'ordinaire; et, comme il lui fallait toujours quelque confident, je le devins aussitôt de ses plaintes sur le procédé de ce3 messieurs , et, peu de temps après, de sa passion pour madame de Saint-Loup. Dans la chaleur de cette nouvelle confidence, il ne pouvait se passer de moi, pour me confier en secret de petites choses fort chères aux amants, et très-indifférentes à ceux qui sont obligés de les écouter. Je les recevais comme des mystères, et les sentais comme des bagatelles importunes. Mais son humeur était agréable, je trouvais son procédé obligeant, et il avait un air si noble en toute sa personne, que je prenais plaisir à le regarder, au même temps que j'en avais peu à l'entendre. Jusque-là, je n'avais pas eu le moindre dessein dans son commerce. Quand je me vis maître de son esprit, si je l'ose dire, je pensai que je ne ferais pas mal de ménager une personne qui devait être un jour fort considérable. Alors je me fis une

étude particulière de le bien connaître, et n'oubliai rien pour le

prendre par tous les endroits où il pouvait être sensible. Je louais sa maîtresse sans trahir mes sentiments, car elle me paraissait fort aimable ; et je blâmais le procédé de Moret et du chevalier de la Yieuviile, qui, selon mon sens, n'avaient aucune raison.

Il y a des insinuations honnêtes, dont le moins artificieux se peut servir; il y a des complaisances aussi éloignées de l'adulation que de la rudesse. Comme M. de Candale avait l'âme passionnée, je mêlais dans nos entretiens ce que je connaissais de plus tendre. La douceur de son esprit faisait une certaine délicatesse ; et de celte petite délicatesse il se formait assez de discernement pour les choses qui n'avaient pas besoin d'être approfondies. Outre le naturel , il y tournait son esprit par étude ; et par étude , je lui fournissais des sujets où il pouvait employer cette espèce de lumière. Ainsi, nous nous séparions sans aucun de ces dégoûts qui commencent à la fin des conversations ; et content de moi, pour l'être de lui, il augmentait son amitié à mesure qu'il se plaisait davantage.

Ceux qui cherchent de la docilité dans les esprits, établissent rarement la supériorité du leur, sans faire sentir avec chagrin une humeur impérieuse. Le mérite ne fait pas toujours des impressions sur les plus honnêtes gens; chacun est jaloux du sien jusqu'à ne pouvoir souffrir aisément celui d'un autre. Une complaisance mutuelle concilie ordinairement les volontés; néanmoins, comme on donne autant par là qu'on reçoit, le plaisir d'être flatté se paye chèrement quelquefois, par la peine qu'on se fait à flatter un autre. Mais qui veut bien se rendre approbateur, et ne se soucie pas d'être approuvé, celui-là oblige, à mon avis, doublement : il oblige de la louange qu'il donne, et de l'approbation dont il dispense. C'est un grand secret, dans la familiarité d'un commerce, de tourner les hommes, autant qu'on le peut honnêtement, à leur amour-propre. Quand on sait les rechercher à propos et leur faire trouver en eux des talents dont ils n'avaient pas l'usage, ils nous savent gré de la joie secrète qu'ils sentent de ce mérite découvert, et peuvent d'autant moins se passer de nous, qu'ils en ont besoin pour être agréablement avec eux-mêmes.

Peut-être ai-je tort de quitter des choses particulières, pour

DE SAINT-ÉYREMOND.

m'étendre sur des observations générales ; j'y serais plus scrupuleux, si j'avais à entretenir le public d'affaires de grande considération. Comme je ne parle qu'à moi seul sur une matière peu importante, je pratique à mon égard ce que j'ai fait à celui d'un autre: et, ne cherchant qu'à me plaire, je suis ingénieux à tirer de mon esprit des pensées qui me contentent. Je veux donc me laisser aller à ma fantaisie, pourvu que ma fantaisie n'aille pas tout à fait à l'extravagance, car il faut éviter le dérèglement aussi bien que la contrainte ; et pour revenir à quelque sorte de régularité, je reprends la narration que j'ai commencée.

La première chose que fit la cour, à la détention de M. le Prince, fut d'aller en Normandie, pour en chasser madame de Longueville, et ôter aux créatures de sa maison les gouvernements qui étaient entre leurs mains. Je fis le voyage avec M. de Gandale, et deux jours entiers d'un temps et d'un chemin assez fâcheux nous eûmes une conversation presque continue, et assez agréable, pour être fort variée.

Après nous être épuisés à parler de sa passion, de celle de quelques autres, et indifféremment de tous les plaisirs, nous vînmes à tomber insensiblement sur le misérable état où se trouvait M. le Prince, avec tant de gloire et après tant de grandeur. Je lui dis : — Qu'un prince si grand et si malheureux devait être plaint de tout le monde; que sa conduite, à la vérité, avait été peu respectueuse pour la reine, et un peu fâcheuse pour M. le cardinal, mais que c'étaient des fautes à l'égard de la cour et non pas des crimes contre l'État, capables de faire oublier les services qu'il tivait rendus ; que ces services avaient soutenu M. le cardinal et assuré le pouvoir dont Son Éminence venait de se servir pour le perdre ; que la France eût peut-être succombé au commencement de la régence, sans la bataille de Rocroi qu'il avait gagnée ; que la cour avait fait toutes les fautes sans lui, après la bataille de Lens, et ne s'était sauvée que par lui dans la guerre de Paris; qu'après avoir si bien servi, il n'avait fait que déplaire par l'impétuosité d'une humeur dont il n'avait pu être le maître ; mais que tous ses desseins et ses actions allaient pleinement au service du roi et à la grandeur du royaume. Je ne sais pas, ajoutai-je, ce que la cour gagnera par sa prison, mais je sr's

bien que les Espagnols ne pouvaient rien souhaiter de plus favorable.

— Je suis obligé, dit M. de Gandale, je suis obligé à M. le Prince de mille honnêtetés qu'il a eues pour moi, malgré son chagrin contre M. d'Epernon, mon père. J'ai été peut-être un peu plus sensible que je devais à des obligations si légères, et je n'ignore point qu'on m'a accusé de ne prendre pas assez de part aux intérêts de ma maison. Tous ces discours ne m'ont pas empêché d'être son serviteur, et ses disgrâces ne m'en empêchent pas encore ; mais dans l'attachement que j'ai à la cour, je ne puis donner qu'une douleur secrète à ses malheurs, inutile pour lui, en l'état qu'il est, et ruineuse pour moi, si je la fais paraître.

— Voilà, repris- je, les sentiments d'un fort honnête homme, et que je trouve d'autant plus généreux, que la prison de MM. les princes est la chose la plus avantageuse que vous puissiez désirer. Je vous regarde aujourd'hui comme le plus considérable homme de France, si vous voulez l'être. On vient de mettre nos princes du sang au. bois de Vincennes, dont apparemment ils ne sortiront pas sitôt. M. de Turenne et M. de Bouillon se sont éloignés pour les servir. M. de Nemours n'est de rien, tout honnête homme qu'il est, et ne sait présentement quel parti prendre. M. de Guise est prisonnier en Espagne. Tout le reste de nos grands seigneurs est suspect, négligé de M. le cardinal. Dans la situation où sont les choses, si vous ne savez pas faire valoir la considération de vos établissements et les bonnes qualités de votre personne, ne rejetez rien sur la fortune qui vous sert si bien ; prenez-vous-en à vous seul, car c'est vous qui manquerez à vous-même.

Il rn écouta avec la plus grande attention du monde, et plus touché de mon discours que je ne me l'étais imaginé, il me remercia avec chaleur des ouvertures que je lui avais données. II me dit bonnement que la jeunesse et les plaisirs l'avaient empêché de s'appliquer à rien de sérieux jusques-là ; mais qu'il était résolu de quitter son inutilité, et de mettre tout en usage pour se donner de la considération. — Je vais vous faire une confidence, poursuivit-il, que je n'ai jamais faite à personne : vous ne sauriez croire l'inclination que M. le cardinal a pour moi. Vous savez qu'il a quelque dessein de me faire épouser une de ses nièces ; et Ton croira

DE SAINT-ËVREMOND.

aisément que sa bonne volonté est fondée sur le projet de celte alliance; j'y en attribue moi-même une partie, mais je ne m'y connais point, ou il a pour moi quelque faible. Je vous confierai encore un plus grand secret : c'est que je ne me sens aucune amitié pour lui, et à vous parler nettement, j'ai le cœur aussi dur pour Son Éminence, que Son Éminence le saurait avoir pour le reste des courtisans.

— J'aimerais beaucoup mieux, lui dis-je, que vous eussiez quelque tendresse, car il sera difficile que vos véritables sentiments échappent à sa pénétration. Si vous m'en croyez, vous le verrez rarement en particulier ; et lorsque vous y serez obligé, entretenezle de votre dévouement en général, sans vous laisser conduire dans un détail curieux, qui lui donne le loisir de vous examiner et la facilité de vous connaître. Quand le roi et la reine seront chez lui, quand il cherchera à se divertir avec ses courtisans ordinaires, ne manquez jamais de vous y trouver; et là, par toutes sortes de complaisances et d'agréments, tâchez d'entretenir une amitié qu'il est assez disposé à entretenir de lui-même. S'il était d'humeur à se faire un vrai favori, sa familiarité vous serait avantageuse ; mais sa bonne volonté ne pouvant être si pure qu'il n'y entre du dessein, un grand commerce lui fera découvrir tous vos faibles, avant que vous ayez trouvé le moindre des siens. Quelque dissimulation qu'un homme de votre âge puisse avoir, ce ne lui est pas un petit malheur d'avoir à souffrir les observations d'un vieux ministre, supérieur par l'avantage du poste et par celui de l'expérience. Croyez-moi, monsieur, il est dangereux devoir trop souvent un habile homme, quand la différence et souvent la contrariété des intérêts ne permet pas de s'y fier. Si cette maxime peut être reçue chez les autres nations, elle est comme infaillible dans la nôtre, où la pénétration pour découvrir va plus loin que la dissimulation pour se cacher. Ne présumez donc pas de pouvoir combattre M. le cardinal par son art, ni de foire contester vos finesses avec les siennes. Contentez-vous de ménager vos agréments avec beaucoup de conduite, et laissez agir son inclination. L'inclination est un mouvement agréable qui nous est d'autant plus cher qu'il nous semble purement nôtre. Il naît dans le fond de nos tendresses et s'y entretient mollement avec plaisir :

en quoi il diffère de l'estime, laquelle est reçue comme une chose étrangère, une chose qui ne s'établit et ne se maintient point en nous par la faveur de nos sentiments, mais par la justice que nous sommes obligés de rendre aux personnes vertueuses.

« Nous allons tomber dans un temps où apparemment M. le cardinal aura besoin de ses serviteurs. Il faut vous faire considérer comme un homme utile, après vous être fait aimer comme une personne agréable. Le moyen d'être tout à fait bien avec lui, c'est de remplir ses vues d'intérêt, aussi bien que les sentiments de son affection ; et c'est ce que vous ferez infailliblement, en lui promettant une grande considération que vous vous serez donnée. Elle ne vous manquera pas, si vous vous éloignez de la conduite de M. d'Epernon, sans vous éloigner de ses intérêts, qui doivent toujours être les vôtres. Heureusement la nature vous a donné une humeur trop opposée à la sienne. Il n'y a rien de si contraire que la douceur de votre esprit et l'autorité du sien ; que votre complaisance et ses chagrins ; que vos insinuations et sa fierté. Laissezvous donc aller à votre naturel presque en toutes choses ; mais donnez-vous garde de prendre, sans y penser ,1 es sentiments d'une fausse gloire. On démêle malaisément la fausse d'avec la véritable : une hauteur mal entendue passe pour une grandeur dame; et, trop sensible à ce qui vient de la qualité, on est moins animé qu'on ne doit, pour les grandes choses. Voici le portrait de M. d'Épernon, si je ne me trompe. Dans le respect qu'il exige, dans les devoirs qu'on lui rend, il oubliera ce qu'on doit au gouverneur et au colonel1, pourvu qu'on rende à M. d'Épernon ce qu'on ne lui doit pas. Je ne dis point que la distinction ne doive être agréable aux personnes de grande qualité; mais il faut se l'attirer, et non pas se la faire présomptueusement soi-même.

« 11 serait honteux de laisser perdre les choses établies par le mérite et par le crédit de ses prédécesseurs : on ne saurait avoir trop de fermeté à maintenir ces sortes de droits, quand la possession en est laissée ; mais il n'en va pas ainsi en des prétentions nouvelles, qui doivent être établies par délicatesse et par douceur, avant que d'être aperçues. C'est là qu'il vous faut aller adroitement

1 Le duc d'Épernon était abrs gouverneur de Guyenne et colonel général de l'infanterie.

aux autres, pour les faire venir insensiblement à vous ; et au lieu de prendre avec fierté ce qu'on peut refuser avec justice, un habile homme emploie toute son industrie à se faire donner ce qu'il ne demande pas.

« Soyez honnête, officieux, libéral; que chacun trouve chei vous sa commodité et son plaisir, on vous portera volontairement ce que vous exigerez sans succès par une hauteur affectée. Per< sonne n'est blessé du respect qu'il veut bien rendre, parce qu'if peut ne le rendre pas, et qu'il pense donner des marques de son amitié, plutôt que de son devoir. La jalousie de la liberté est une chose commune à tous les hommes ; mais diverses gens la font consister en diverses choses. Les uns rejettent toute supériorité : le choix des supérieurs tient lieu de liberté à quelques autres. Le Français particulièrement est de cette humeur : impatient de votre autorité et de sa franchise, il ne saurait recevoir de maîtres sans chagrin, ni demeurer le sien sans dégoût ; ennuyé de sa propre possession, il cherche à se donner, et trop content de la disposition de sa volonté, il s'assujettit avec plaisir, si on lui laisse faire sa dépendance. C'est à peu près notre naturel que vous devez consulter, plutôt que le vôtre, dans la conduite que vous avez à tenir.

« Il y a deux choses parmi nous, qui apportent des distinctions fort considérables : la faveur du roi déclarée, et un grand mérite à la guerre bien reconnu. La faveur, qui ne diminue rien, en Espagne, de la jalousie des rangs, lève bien des contestations en France, où chacun se laisse conduire purement à l'intérêt, sous prétexte d'honorer la confiance ou l'inclination du prince. Les plus corrompus, dont le nombre est grand, portent leur servitude où ils croient trouver leur fortune, et ceux qui s'abandonnent le moins ne laissent pas de se faire un mérite de leur souplesse. On voit bien quelques faux généreux, qui mettent ridiculement leur honneur à mépriser les ministres; on voit bien des esprits rudes qui pensent être fermes, mais il est peu de gens habiles et honnêtes, qui sachent conserver de la dignité en ménageant leurs affaires. A le bien prendre, tout cède à nos favoris, si la cour rie sort pas de sa situation ordinaire.

« Pour le mérite de la guerre, il apporte une considération fort grande; et quand on a commandé dignement de grosses

armées, il reste une impression de cette autorité, qui se conserve dans la cour même. On honore avec plaisir un général qui a fait acquérir de l'honneur : ceux même qui en ont le moins acquis se souviennent agréablement des fatigues dans la mollesse. On s'entretient des actions passées dans l'inutilité présente ; on rappelle la mémoire du péril, dans la sûreté : l'image de la guerre enfin ne se présente point, dans la paix, sans un souvenir du commandement qu'on a exercé sur nous, et de l'obéissance que nous avons rendue.

« C'est à ce mérite de la guerre que l'ambition vous doit pousser ; c'est là que vous devez appliquer tous vos soins, pour arriver quelque jour aux commandements des armées. Un emploi si noble et si glorieux égale les sujets aux souverains clans l'autorité; et comme il fait quelquefois d'un particulier un conquérant, il peut faire du prince le mieux établi le dernier des misérables, s'il néglige une vertu nécessaire à soutenir sa fortune. Lorsque vous aurez bien réglé votre conduite, pour la cour, et animé voire ambition, pour la guerre, il vous restera encore à vous donner des amis, dont la réputation bien établie puisse contribuer à la vôtre, et qui fassent valoir votre application nouvelle, quand vous vous donnerez plus de mouvement.

« De tous les hommes que je connais, il n'y en a point avec qui je souhaite un commerce plus particulier qu'avec M. de Palluau1, et avec M. de Miossens 8. La grande liaison que j'ai avec l'un et l'autre, pourrait vous rendre suspect le bien que j'en dis toujours ; mais ne craignez pas en cela de déférer à mon sentiment, et croyez qu'on trouve malaisément de si honnêtes gens qu'eux dans le monde. J'avoue pourtant que l'amitié de M. le marquis de Gréqui 3 me semble préférable à toute autre : sa chaleur pour ses amis, si vive et si animée, sa fidélité si pure et si nette, me le font estimer infiniment; d'ailleurs, son ambition, son courage, son génie pour la guerre, un esprit universel qui s'étend à tout, ajou-

1 1 Philippe de Clérembaut, comte de Palluau. Fait maréchal de France en 1653, il mourut en 1665.

8 César-Phœbus d'Albret, comte de Miossens, maréchal de France en 1653; mort en 1676.

3 François de Créqui, marquis de Marines, fait maréchal de France en

DE SAIST-EVREMOND.

tent à l'amitié une considération fort particulière. On lui peut donner sans faveur ce bel éloge qu'on donnait à un ancien : Ita ut ad ici iinum nattes esse videretur quod aggrederetur. Quand son choix le détermina à sa profession, la nature Pavait préparé à toutes : capable de cent choses différentes, aussi propre à ce qui regarde le métier des autres qu'à ce qui touche le sien. Il pourrait se donner de la réputation par les lettres, s'il ne la voulait toute par les armes. Une gloire ambitieuse ne souffre point les petites vanités; mais il n'en est pis moins curieux, et cherchant dans une étude secrète le plaisir particulier de s'instruire, il joint à l'avantage de savoir beaucoup le mérite de cacher discrètement ses connaissances. Peut-être ne croyez-vous pas pouvoir rencontrer, dans la jeunesse où il est, ce qu'à peine on attend de l'âge le plus avancé; et j'avoue que nous donnons quelquefois aux jeunes gens une estime précipitée par la faveur de nos sentiments. Quelquefois aussi nous rendons une justice bien lente à leur vertu, oubliant à louer ce qu'ils font de bien, dans le temps de l'exercice et de l'action, pour donner des louanges à ce qu'ils ont fait, dans la cessation et le repos. Rarement on ajuste la réputation à la vertu, et j'ai vu mille gens en ma vie estimés, ou du mérite qu'ils n'avaient pas encore, ou de celui qu'ils n'avaient déjà plus : on trouve en M. le marquis de Créqui un ajustement si rare. Quelques grandes espérances qu'il donne de l'avenir, il fournit dans le présent de quoi contenter les plus difficiles, et il a seulement à désirer ce que les autres ont à craindre, l'attention des observateurs et la délicatesse des bons juges.

« Un premier ministre, un favori, qui chercherait dans la cour un sujet digne de sa confiance, n'en saurait trouver, à mon avis, qui la mérite mieux, que M. de Ruvigny *. Vous verrez peut-être, en quelques autres, ou un talent plus brillant, ou de certaines actions d'un plus grand éclat que les siennes. A tout prendre, à juger des hommes par la considération de toute la vie, je n'en connais point qu'on doive estimer davantage, et avec qui l'on puisse entretenir plus longtemps une confidence sans soupçon et une amitié sans dégoût. Quelques plaintes que l'on fasse de la corruption du siècle, on ne laisse pas de rencontrer encore des amis

1 Le marquis de Ruvigny, père du comte de Galway.

fidèles ; mais la plupart de ces gens d'honneur ont je ne sais quoi de rigide qui ferait préférer les insinuations d'un fourbe aune si austère fidélité. Je remarque dans ces hommes, qu'on appelle solides et essentiels, une gravité qui vous importune, ou une pesanteur qui vous ennuie. Leur bon sens même, pour vous êtreutile une fois dans vos affaires, entre mal à propos tous les jours dans vos plaisirs. Cependant, il faut ménager des personnes qui vous gênent, dans la vue que vous pourrez en avoir besoin; et parce qu'ils ne vous tromperont pas, quand vous leur confierez quelque chose, ils se font un droit de vous incommoder, aux heures que vous n'avez rien à leur confier. La probité de M. de Ruvigny, aussi propre que la leur pour la confiance, n'a rien que de facile et d'accommodant pour la compagnie : c'est un ami sûr et agréable, dont la liaison est solide, dont la familiarité est douce, dont la conversation est toujours sensée et toujours satisfaisante.

« La prison de M. le Prince a lait sortir de la cour une personne considérable que j'honore infiniment ; c'est M. de la Rochefoucauld, que son courage et sa conduite feront voir capable de toutes 1< s choses où il veut entrer. Il va trouver de la réputation, où il trouvera peu d'intérêt ; et sa mauvaise fortune fera paraître un mérite à tout le monde, que la retenue de son humeur ne laissait connaître qu'aux plus délicats. En quelque fâcheuse condition où sa destinée le réduise, vous le verrez également éloigné de la faiblesse et de la fausse fermeté : se possédant, sans crainte, dans l'état le plus dangereux, mais ne s' opiniâtrant pas dans une affaire ruineuse, par l'aigreur d'un ressentiment, ou par quelque fierté mal entendue. Dans la vie ordinaire, son commerce est honnête, sa conversation juste et polie. Tout ce qu'il dit est bien pensé; et, dans ce qu'il écrit, la facilité de l'expression égale la netteté de la pensée.

« Je ne vous parle point de M. de Turenne; ce serait trop de présomption à un particulier de croire que ses sentiments pussent être considérés parmi les témoignages publics et la justice universelle que les nations lui ont rendue. D'ailleurs, il ne faut pas vous entretenir longtemps de personnes éloignées, qui ne peuvent contribuer en rien à vos intérêts.

« Je reviens à M. de Palluau et à M. de Miossens, pour les dépeindre par des qualités qui vous seront ou agréables ou utiles.

Vous trouverez dans le commerce de M. de Palluau tous les agréments imaginables, autant de secret et de sûreté que vous en puissiez désirer. N'attendez pas de lui les empressements d'un jeune homme qui s'entête de vous servir, et dont vous avez plus à redouter l'imprudence, qu'à désirer la chaleur. Il fera toujours à propos ce que vous exigerez de lui, et ne manquera point aux offices que sait rendre un courtisan délicat. Si votre amitié est une fois bien liée, il s'intéressera dans votre conduite : plus utile pour la régler par ses conseils, que propre à pousser vos affaires à bout par sa vigueur. Je l'ai toujours vu fort opposé aux faux généreux ; et pour avoir tourné en ridicule l'ostentation d'une probité affectée, plusieurs ont cru qu'il était assez indifférent pour la véritable. Je puis dire néanmoins que je n'ai jamais connu, en personne, une honnêteté plus naturelle : sans fourbe, sans artifice, sans finesse, avec ses amis ; attaché à la cour, sans prostitution aucune, et tâchant de plaire avec une délicatesse éloignée de toute sorte d'adulation.

« Une liaison vous sera plus avantageuse pour vos affaires avec M. de Miossens, particulièrement dans une conjoncture comme celle-ci, où l'on devra presque tout à l'industrie. Il va être admirable, dans une cour où il y aura divers intérêts et beaucoup d'intrigues. Il entrera d'abord avec vous, espérant que vous lui serez bon à quelque chose; et si vous vivez bien avec lui, il se fera un honneur particulier de vous être bon à tout. Pour peu que vous soyez soigneux, vous attirerez tous ses soins ; si vous êtes complaisant, il sera flatteur; ayez quelque tendresse, il sera plus sensible qu'on ne croit, et qu'il ne pensera lui-même. Alors il quitte les vues d'intérêt, et animant son commerce de toute la chaleur de son amitié, il se charge à la fin de vos affaires comme des siennes : industrieux, ponctuel, diligent à les poursuivre, ne comptant pour rien ces offices généraux dont les liaisons ordinaires s'entretiennent , il ne croira pas que vous deviez être content de lui, et ne le sera pas lui-même, qu'il ne vous ait effectivement servi. Le seul danger qu'il y ait, c'est de choquer la délicatesse de son humeur : un oubli, une indifférence témoignée sans y penser, pourrait faire naître sérieusement la sienne ; une raillerie sur une demoiselle qu'il aime, un discours qu'il aura

nO ŒUVRES CHOISIES

lait, mal pris ou plaisamment tourné, lui seront des injures sensibles ; et sans proportion du ressentiment à l'offense, il cherchera peut-être à se venger dans les choses qui vous importent le plus. Comme il n'y a personne plus capable de faire valoir vos bonnes qualités, quand il vous aime, il n'y en a point qui sache pousser si loin vos faibles et vos défauts, quand il croit que vosis lui donnez sujet de ne vous aimer pas. Voilà ce que vous avez à craindre de son humeur ; mais il n'est pas difficile de vous en garantir. Pour être sûr de lui, vous n'avez qu'à être sûr de vousmême ; et si vous avez des égards sur ce qui le touche, j'ose assurer qu'il en aura pour vous encore davantage. »

« Pour M. de Palluau, reprit M. de Caudale, j'avoue que je m'accorderais aussi bien avec lui qu'avec homme du monde; et vous m'obligerez, vous qui êtes si fort de ses amis, de le rendre plus particulièrement des miens. J'estime les bonnes qualités de M. de Miossens autant que vous. Je sais qu'on ne peut pas en avoir de meilleures : personne n'a plus d'esprit, et il l'emploie aussi volontiers qu'utilement, pour ses amis; mais il a tenu jusqu'ici un procédé si désobligeant avec moi, que je ne me résoudrai jamais à lui faire aucune avance. S'il lui prenait envie de me rechercher , ou que vous pussiez nous unir insensiblement, avec adresse, je n'y trouverais pas moins de plaisir que d'avantage. »

Moret et le chevalier de la Vieuville avaient donné cette aversion-là à M. de Caudale ; et il l'aurait assez prise de lui-même, par un secret sentiment de gloire, qui ne pouvait souffrir la hauteur que M. de Miossens avait avec lui en toute occasion, et à laquelle son humeur molle et paresseuse ne se donnait pas la peine de s'opposer. Je ne prétends pas intéresser par là son courage : il en avait véritablement; mais la facilité de son esprit et sa nonchalance avaient un air de faiblesse, particulièrement en de petites occasions qui ne lui semblaient pas assez importantes pour troubler la douceur de son repos. Tout ce qui avait de l'éclat excitait sa gloire, et sa gloire lui faisait trouver le véritable usage de son cœur. Je l'ai vu même aller au delà de ce qu'il se devait, après avoir négligé des choses obscures, qui éclataient à la fin : capable de hasarder ses établissements et de se perdre lui-même, quand il voyait sa réputation bien engagée. Il donnait au monde trop de

prise sur lui, par ses négligences ; et le monde pouvait le pousser trop loin, par un ridicule malicieux, qui lui faisait perdre la modération de son humeur, ordinairement assez douce, et toujours moins douce que glorieuse.

Yoiià quelques traits du portrait de M. de Gandale. Comme il a eu assez d'éclat dans le monde, pour laisser la curioâté de le connaître tout à fait, il ne sera pas hors de propos d'en donner une peinture achevée. J'ai connu peu de gens qui eussent tant de qualités différentes ; mais il avait cet avantage dans le commerce des hommes, que la nature avait exposé en vue celles qui plaisaient, et caché au fond de son âme ce qui pouvait donner de l'aversion. Je n'ai jamais vu un air si nobîe que le sien. Toute sa personne était agréable, et il faisait tout ce qu'on pouvait faire d'un esprit médiocre, pour la douceur de la conversation et pour les plaisirs. Une légère habitude le faisait aimer : un profond commerce ne s'entretenait pas longtemps sans dégoût, peu soigneux qu'il était de ménager votre amitié, et fort léger en la sienne.

Dans cette nonchalance pour ses amis, les habiles gens se reliraient sans éclat, et ramenaient la familiarité à une simple connaissance ; les plus tendres se plaignaient de lui, comme d'une maîtresse ingrate dont ils ne pouvaient se détacher. Ainsi, les agréments de sa personne le soutenaient malgré ses défauts, et trouvaient encore des sentiments pour eux en des âmes irritées. Pour lui, il vivait avec ses amis, comme la plupart des maîtresses avec leurs amants. Quelque service que vous lui eussiez rendu, il cessait de vous aimer, quand vous cessiez de lui plaire : dégoûté comme elles d'une ancienne habitude, et sensible aux douceurs d'une nouvelle amitié, comme sont les dames aux délicates tendresses d'une passion naissante.

Cependant il laissait les vieux engagements sans les rompre ; et vous lui eussiez fait de la peine de vous séparer tout à fait de lui ; l'éclat des ruptures ayant je ne sais quelle violence éloignée de son humeur. D'ailleurs, il ne voulait pas se donner l'exclusion dés retours, quand vous lui aviez été ou agréable ou utile. Comme il était sensible aux plaisirs et intéressé dans les affaires, il revenait à vous par vos agréments, et vous recherchait dans ses besoins : il était fort avare et grand dépensier, aimait ce qui pa

raissait dans la dépense, blessé de ce qui se consommait pour paraître. Il était facile et glorieux ; intéressé, mais fidèle : qualités bizarrement assorties, qui se trouvaient dans un même sujet ensemble. Une de ses plus grandes peines eût été de vous tromper ; et quand l'intérêt, maître ordinaire de ses mouvements, lui fai-. sait manquer de parole, il était honteux de vous en avoir manqué, et peu content de lui, jusqu'à ce que vous eussiez oublié le tort qu'il avait. Alors il se ranimait d'une chaleur toute nouvelle pour vous, et se sentait obligé secrètement que vous l'eussiez réconcilié avec lui-même. Hors l'intérêt, il vous désobligeait rarement : mais vous vous attiriez aussi peu d'offices par son amitié, que d'injures par sa haine; et c'est un assez grand sujet de plainte entre les amis, de n'avoir à se louer que du mal qu'on ne fait pas.

Pour ce qui regarde les femmes, il fut assez longtemps indifférent, ou peu industrieux à se donner leurs bonnes grâces. Quand il leur parut si aimable, elles connurent bien qu'il y allait plus du leur que du sien, dans sa nonchalance; et très-entendues dans leurs intérêts, elles commencèrent à former des desseins sur un homme qui attendait un peu tard à en faire sur elles. On l'aima donc, et il sut aimer à la fin. Les dernières années de sa vie, toutes nos dames jetèrent les yeux sur lui. Les plus retirées ne laissaient pas de soupirer en secret : les plus galantes se le disputant, aspiraient à le posséder, comme à leur meilleure fortune. Après les avoir divisées par des intérêts de galanterie, il les réunit dans les larmes par sa mort. Toutes le sentirent aimé; et une tendresse commune fit bientôt une douleur générale. Celles qu'il avait aimées autrefois, rappelèrent leurs vieux sentiments, et s'imaginèrent de perdre encore ce qu'elles avaient déjà perdu. Plusieurs qui lui étaient indifférentes, se flattaient qu'elles ne l'auraient pas été toujours; et, se prenant à la mort d'avoir prévenu leur bonheur, elles pleuraient une personne si aimable, dont elles eussent pu être aimées. 11 y en eut qui le regrettèrent par vanité ; et on vit des inconnues s'insinuer, avec les intéressées, dans un commerce de pleurs, pour se faire quelque mérite de galanterie ; mais sa véritable maîtresse se rendait illustre par l'excès de son affliction : heureuse si elle ne se fût pas consolée! une seule passion fait honneur aux dames ; et je ne sais si ce n'est pas une

chose plus avantageuse à leur réputation, que de n'avoir rien aimé.

CARACTÈRE DE MADAME LA COMTESSE d'ûLONNE1.

Je ne pense pas être plus heureux à votre caractère, que nos peintres à votre portrait, où je puis dire que les meilleurs ont perdu leur réputation. Jusqu'ici nous n'avons point vu de beautés si achevées, qui ne soient allées chez eux, pour y chercher de certaines grâces, ou pour s'y défaire de quelques défauts. Vous seule, madame, êtes au-dessus des arts qui savent flatter et embellir. Us n'ont jamais travaillé pour vous que malheureusement : jamais sans vous avoir beaucoup intéressée, et fait perdre autant d'a\antages à une personne accomplie, qu'ils ont accoutumé d'en donner à celles qui ne le sont pas.

Si vous n'êtes guère obligée à la peinture, vous l'êtes encore moins à la curiosité des ajustements. Vous ne devez rien, ni à la science d'autrui, ni à votre propre industrie, et pouvez en repos vous remettre à la nature des soins qu'elle prend pour vous. Comme il y a peu de négligences heureuses, je ne conseillerais pas aux autres de s'y fier.

En effet, la plupart des femmes ne sont agréables que par les agréments qu'elles se font. Tout ce qu'elles mettent pour se parer cache des défauts. Tout ce que Ton vous ôte de votre parure vous rend quelque grâce ; et vous avez autant d'intérêt à revenir purement au naturel, qu'il leur est avantageux de s'en éloigner.

Je ne m'amuserai point à des louanges générales, aussi vieilles que les siècles. Le Soleil ne me fournira point de comparaison pour vos yeux, ni les Fleurs pour votre teint. Je pourrais parler de la régularité du visage, de la délicatesse des traits, des agréments de la bouche, de ce cou si poli et si bien tourné, de celte

1 Catherine-Henriette d'Angennes, comtesse d'Olonne, fille de Charles i'Angennes, seigneur de la Loupe, et de Marie de Raynies.

gorge si bien formée. Mais, au delà des plus curieuses observations, il y a mille choses en vous à penser, qu'on ne peut bien dire, et miilc choses qu'on sent mieux qu'on ne les pense.

Croyez-moi, madame, ne contiez le soin de votre gloire à personne ; car, assurément, vous n'êtes jamais si bien qu'en vousmême. Paraissez au milieu des portraits et des caractères, et vous déferez toutes les images qu'on saurait donner de vous.

Après vous avoir bien admirée, ce que je trouve de plus extraordinaire, c'est que vous ayez comme ramassé en vous les charmes divers de différentes beautés : ce qui surprend, ce qui plaît, ce qui flatte, ce qui touche.

Votre caractère proprement n'est point un caractère particulier ; c'est celui de toutes les belles personnes. Tel a résisté à des beautés fières, qui s'est laissé gagner à des beautés délicates. La délicatesse a donné du dégoût à un autre, qui a bien voulu se soumettre à la fierté.

Vous seule êtes le faible de tout le monde. Les emportés y trouvent le sujet de leurs transports; les âmes passionnées reprennent leur tendresse et leur langueur. Esprits différents, diverses humeurs, tempéraments contraires, tout est sujet à votre empire.

Ceux qui n'étaient nés ni pour donner, ni pour recevoir de l'amour, conservent la première de ces qualités, et perdent malheureusement l'autre. De là vient qu'il y a quelque ressemblance entre la chaleur de vos amis et la passion de vos amants ; qu'on ne saurait vous admirer sans intérêt; que le jugement des simples spectateurs n'est pas libre. De là vient enfin que tout aime où vous êtes, excepté vous, qui demeurez seule insensible.

Jusqu'ici, j'ai rendu une partie de ce que je devais à votre beauté, et ce n'est pas une de vos moindres louanges que j'aie pu vous louer si longtemps. Présentement, il est ju^e que je me donne quelque chose à moi-même ; et qu'en parlant de votre esprit et de votre humeur, je me laisse aller à la mienne.

Je ne dirai que des vérités ; et de peur que vous ne croyiez qu'elles vous soient toutes désavantageuses, je commencerai par les charmes de votre conversation, qni ne cèdent en rien à ceux de votre visage.

Oui, madame, on n'est pas moins touché de vous entendre que

DE SÀLNT-ÊVHEMOND.

de vôus voir. Vous pourriez donner de l'amour toute voilée, et faire voir en France, comme on a vu en Espagne, quelque aventure de la belle invisible.

On n'a jamais remarqué tant de politesse qu'en vos discours : ce qui est surprenant, rien de si vif et de si juste; des choses si heureuses et si bien pensées.

Mais finissons des louanges dont la longueur est toujours ennuyeuse, quelque véritables qu'elles soient; et préparez-vous à souffrir patiemment ce que j'ai trouvé à redire en vous. Si vous avez de la peine à l'entendre, je n'en ai pas moins eu à le découvrir. Il m'a fallu faire des recherches profondes : et, après une étude fort difficile, voici les défauts que j'ai remarqués.

Je vous ai vue souvent estimer trop des gens médiocres ; et dans certaines docilités, qui véritablement ne vous durent guères, soumettre votre jugement à celui de beaucoup de personnes qui n'en avaient point.

Il me semble aussi que vous vous laissez trop aller à l'habitude. Ce que dabord vous avez jugé grossier, fort sainement, vous paraît à la fin délicat, sans raison ; et quand vous venez à guérir de ces erreurs, c'est plutôt par un retour de votre humeur, que par les réflexions de votre esprit.

Quelquefois, madame, par un mouvement contraire, pour penser trop, vous passez la vérité du sujet; et les opinions que vous formez sont des choses plus fortement imaginées que solidement connues.

Tour vos actions, elles sont également innocentes et agréable*. Mais comme vous pouvez négliger de petites formalités, qui sont de véritables gênes dans la vie, vous avez à craindre l'opinion des sots, et le chagrin de ceux que votre mérite fait vos ennemis.

Les femmes, vos ennemies déclarées, sont contraintes de nous avouer mille avantages que vous avez reçus de la nature. Il y a des occasions où nous sommes obligés de leur confesser qu'on pourrait les ménager mieux, et que vous n'en faites pas toujours ce que d'autres en sav raient faire. j

Je finirai par vos inégalités dont vous faites vous-même une agréable peinture. Elles sont fâcheuses à ceux qui les souffrent. Tour moi, j'y trouve quelque chose de piquant ; et je vois, quand

on se plaint le plus de l'humeur, que c'est alors qu'on s'intéresse le plus pour la personne.

Quoi qu'il en soit, tant s'en faut qu'on puisse prendre avantage sur vous, qu'on n'y saurait prendre de mesure. On vous désoblige aisément, sans y penser ; et même le dessein de vous plaire a produit plus d une fois le malheur de vous avoir déplu. Croyezmoi, madame, il faudrait être bien heureux pour trouver de bons moments avec vous, et bien juste pour les prendre. Ce qu'on peut dire véritablement, après vous avoir examinée, c'est qu'il n'y a rien de si malheureux que de vous aimer, mais rien de si difficile que de ne vous aimer pas.

Voilà, madame, les observations d'un spectateur qui, pour juger de vous plus sainement, a pris soin de demeurer libre. Le moyen qu'il a tenu pour se garantir a été de vous éviter autant qu'il a pu. Encore n'est-ce pas assez de ne vous voir point, quand on vous a vue ; et ce remède, ailleurs infaillible, n'apporte pas une sûreté entière, sur votre sujet.

Peut-être, me direz-vous, qu'un homme qui a des sentiments un peu tendres n'a pas d'ordinaire un jugement si rigoureux. Mais, quand vous prendrez la peine de me dire ce qui vous déplaît, je n'en aurai point à me démentir. Un discernement qui ne vous semble pas être avantageux ne saurait subsister qu'en voire absence; car, pour répéter ce que j'ai déjà dit : Paraissez, madame, au milieu des portraits et des caractères, et vous déferez toutes les images qu'on saurait donner de vous.

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