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LETTRE A MADAME LA COMTESSE D'OLONNE, EN LUI ENVOYANT SON CARACTÈRE

Je vous envoie votre caractère^ qui vous explique le sentiment général, et vous apprend qu'il n'y a rien en France de beau que vous. Ne soyez pas assez rigoureuse à vous-même pour vous dénier une justice que tout le monde vous rend. La plupart des dames se laissent persuader aisément, et reçoivent avec plaisir de douces erreurs. Il serait bien étrange que vous ne voulussiez pas croire une vérité agréable.

Outre l'opinion publique, le jugement de madame de Longueville

est pour vous. Rendez-vous-y sans scrupule, et vous croyez hardiment, puisqu'elle le croit, la plus belle chose qu'on ait vue.

De votre beauté, madame, je passe aux maux qu'elle cause ; je passe aux malades, aux mourants qu'on voit pour vous. Ce n'est pas à dessein de vous rendre pitoyable ; au contraire, si vous suivez mon conseil, il en coûtera la vie à quelque malheureux. Il y a trop longtemps que les poètes et les faiseurs de romans nous entretiennent de fausses morts. Je vous en demande une véritable, et ce vous sera un fort beau titre qu'un trépas dont on ne puisse douter. De cinq ou six malades que je connais, choisissez celui que vous voudrez honorer de vos dernières rigueurs ; vous n'aurez pas beaucoup à faire pour le conduire de la maladie à la mort. Faites-le mourir promptement, pour votre satisfaction, et celle de

Votre etc.

l'idée1 de la femme qui ne se trouve point et qui ne se trouvera jamais.

En toutes les belles personnes que j'ai vues, s'il y avait des endroits à faire valoir, il y en avait qu'on ne devait pas toucher, ou qu'il fallait déguiser avec beaucoup d'artifice ; car pour dire la vérité, il est difficile de louer tout et d'être sincère. J'ai obligation à Emilie de me laisser purement dans mon naturel, aussi porté à dire le bien qu'à demeurer exactement véritable. Comme elle n'a besoin ni de faveur ni de grâce, je n'ai affaire ni de déguisements, ni de fïateries. Par elle je puis louer aujourd'hui sans complaisance, par elle les observateurs trop exacts perdent une délicatesse chagrine, qui ne s'attache qu'à connaître les défauts ; et dans un nouvel esprit qu'elle leur inspire, ils passent avec joie de leur censure ordinaire à de véritables approbations.

Il est certain que la plupart des femmes doivent plus à nos adulations, qu'à leur mérite, en toutes les louanges qui leur sont

1 C'est-à-dire portrait.

données. Emilie ri est obligée qu'à elle-même de la justice qu'on lui rend, et sûre du bien qu'on en doit dire, elle n'a proprement d'intérêt que pour celui qu'on en pourrait taire.

En effet, si ses ennemis parlent d'elle, il n'est pas en leur pouvoir de trahir leur conscience, et ils avouent avec autant de vérité que de chagrin les avantages qu'ils sont obligés d'y reconnaître : si ses amis s'étendent sur ses louanges, il ne leur est pas possible de rien ajouter au mérite qui les touche. Ainsi les premiers sont forcés de se rendre à la raison, quand ils voudraient suivre la malignité de leurs mouvements, et les autres sont purement justes avec toute leur amitié, sans pouvoir être ni officieux ni favorables. Elle n'attend donc rien de l'inclination, comme elle n'appréhende rien de la mauvaise volonté, dans les jugements qu'on fait d'elle. Mais puisque l'on est toujours libre de cacher ses sentiments, Emilie aurait à craindre la malice du silence, seule injure que des envieux et des ennemis lui puissent faire. Il faut quitter des choses un peu générales, pour venir à une description plus particulière de sa personne.

Tous ses traits sont réguliers, ce qu'on voit fort peu. Tous ses traits sont réguliers et agréables, ce qu'on ne voit quasi jamais; car il semble qu'un caprice de la nature fasse naître les agrémenls de la régularité, et que les beautés achevées qui ont toujours de quoi se faire admirer, aient rarement le secret de savoirplaire. Emilie a les yeux touchants, le teint séparé, délicat, uni : la blan-* cheur des dents, le vermeil des lèvres, sont des expressions trop générales pour un charme secret et particulier que je ne puis dépeindre. Sans elle, ce tour, ce bas dévisage où l'on mettait la grande beauté chez les anciens, ne se trouverait plus que dans l'idée de quelque peintre ou dans les descriptions que l'antiquité nous a laissées ; et pour animer de si belles choses, vous voyez sur son visage une fraîcbeur vive, un air de santé, un plein embonpoint qui n'en laisse pas appréhender davantage.

La taille d'une juste grandeur, bien prise, aisée, d'un dégagement aussi éloigné de la contrainte, que de cette excessive liberté où paraît comme une espèce de déhanchement, qui ruine la bonne grâce et la bonne mine. Ajoutez-y un port noble, un maintien sérieux, mais na'urel, qui ne se compose ni ne se déconcerte ; le

rire, le parler, Faction accompagnée d'agrément et bienséance.

Son esprit a de l'étendue sans être vaste, n'allant jamais si loin dans les pensées générales, qu'il ne puisse revenir aisément aux considérations particulières; rien n'échappe à sa pénétration: son discernement ne laisse rien à connaître ; et je ne puis dire si elle est plus propre à découvrir les choses cachées, qu'à juger sainement de celles qui nous paraissent secrètes et point mystérieuses ; sachant à propos également se taire et parler, dans sa conversation ordinaire elle ne dit rien avec étude, et rien par hasard; les moindres choses marquent de l'attention, il ne paraît aux plus sérieuses aucun effort : ce qu'elle a de vif ne laisse pas d'être juste, et ses pensées les plus naturelles s'expriment avec un tour délicat. Mais elle hait ces imaginations heureuses qui échappent à l'esprit sans choix et sans connaissance, qui se font admirer quasi toujours, et qui font peu estimer ordinairement ceux qui les ont.

Dans toute sa personne vous voyez je ne sais quoi de grand et de noble, qui se trouve par un secret rapport dans l'air du visage, dans les qualités de l'esprit, et dans celles de l'âme.

Naturellement elle serait trop magnifique, mais une juste considération de ses affaires relient ce beau sentiment, et elle aime mieux contraindre la générosité de son humeur, que de tomber dans un état où elle eût besoin de celle d'un autre : aussi fière à ne vouloir aucune grâce des siens mêmes, qu'officieuse avec des étrangers, et pleine de chaleur dans les intérêts de ses amis. Ce n'est pas que ces considérations lui fassent perdre une inclination si noble, elle la règle dans l'usage de son bien ; son naturel et sa raison forment un désintéressement sans négligence.

Elle a du bon sens et de la dextérité dans les affaires où elle entre volontiers, si elle y trouve un avantage solide pour elle ou pour ses amis : mais elle hait d'agir pour agir par esprit d'inquiétude ; également ennemie du mouvement inutile, et de la mollesse d'un repos qui se fait honneur du nom de tranquillité, pour couvrir une véritable nonchalance.

Après avoir dépeint tant de qualités si belles, il faut voir quelles impressions elles font sur notre âme, et ce qui se passe dans la sienne.

Elle a je ne sais quoi de majestueux, qui imprime du respect;

je ne sais quoi de doux et d'honnête qui gagne les inclinations. Elle vous attire, elle vous retient, et vous approchez toujours d'elle avec des désirs que vous ne sauriez faire paraître.

A pénétrer dans l'intérieur, je ne la. crois pas incapable des sentiments qu'elle donne : mais impérieuse sur elle comme sur vous, elle méprise en son cœur, par la raison, ce que le respect sait contraindre dans le vôtre.

La nature imbécile en quelques âmes, n'y laisse pas la force d'y rien désirer; impétueuse en quelques autres, elle pousse les passions emportées : juste en Émilie, elle a fait le cœur sensible, qui doit sentir; et a donné à la raison qui doit commander, un empire absolu sur ses mouvements.

Heureuse qui se laisse aller à la tendresse de ses sentiments sans intéresser la délicatesse de son choix, ni celle de sa conduite : Heureuse qui dans un commerce établi pour la douceur de sa vie, se contente de l'approbation des honnêtes gens, et de sa satisfaction propre; qui ne craint point le murmure des envieuses, jalouses de tous les plaisirs, et chagrines contre toutes les vertus.

On connaît par une infinité d'expériences, que l'esprit s'aveugle en aimant; et l'amour n'a quasi jamais bien établi son pouvoir qu'après avoir ruiné celui de notre raison. Sur le sujet d'Émilie, nos sentiments deviennent plus passionnés, à mesure que nos lumières sont plus épurées ; et la passion qui a toujours paru une marque de folie, est ici le plus véritable effet de notre bonheur.

Les grands ennemis d'Émilie sont les méchants connaisseurs, ses amis, tous ceux qui savent juger sainement des choses. On a plus d'amitié pour elle, ou on en a moins, selon qu'on a plus ou moins de délicatesse; et chacun pense être le plus délicat, connaissant chaque jour de nouveaux endroits par où l'aimer encore davantage.

Quelques-uns n'ont pas besoin de ce long discernement et d'une étude si lente. A la première vue ils sont touchés de son mérite sans le connaître, et sentent pour elle de secrets mouvements d'estime aussi bien que d'inclination. A peine a-t-elle dit six paroles, qu'ils la trouvent la plus raisonnable du monde : personne ne leur a paru ni si honnête, ni si sage, et ils ne connaissent encore

ni son procédé, ni sa conduite. On se forme comme par instinct les

sentiments les plus avantageux de sa vertu ; la raison consultée depuis, au lieu de démentir la surprise, ne fait qu'approuver de si heureuses et de si justes préventions.

Parmi les avantages d'Émilie, un des plus grands, à mon avis, c'est d'être toujours la même et toujours plaire. Car on voit que la plus belle humeur à la fin devient ennuyeuse : les esprits les plus fertiles viennent à s'épuiser, et vous font tomber avec eux dans la langueur; les vivacités les plus animées, ou vous rebutent, ou vous lassent. D'où vient que les femmes ont besoin de caprices quelquefois pour nous piquer, ou sont obligées de mêler à leur entretien des divertissements qui nous réveillent. Celle que je dépeins plaît par elle seule, et en tout temps une égalité éternelle ne donne jamais un quart d'heure de dégoût. On se réjouit de pouvoir trouver avec les autres une heure agréable ; on se plaindrait de rencontrer avec elle un fâcheux moment. Allez la voir en quelque état que ce puisse être, en quelque occasion que ce soit, vous allez à un agrément certain, et à une satisfaction assurée.

Ce n'est point une imagination qui vous surprenne, et bientôt après qui vous importune. Ce n'est point un sérieux qui fasse acheter une conversation solide par la perte de la gaieté : c'est une raison qui plaît et un bon sens agréable.

Je veux finir par la qualité qui doit être considérée devant toutes les autres. Elle est dévote sans superstition, sans mélancolie; éloignée de cette imbécilité qui se forge sur tout des miracles, et se persuade à tous moments des sottises surnaturelles; ennemie de ces humeurs retirées qui mêlent insensiblement dans l'esprit la haine du monde et l'aversion des plaisirs.

Elle ne croit pas qu'il faille se retirer de la société humaine, pour chercher Dieu dans l'horreur de la solitude : elle ne croit pas que se détacher de la vie civile, que rompre les commerces les plus raisonnables et les plus chers, soit s'unir à Dieu, mais s'attacher à soi-même, et suivre follement sa propre imagination. Elle pense trouver Dieu parmi les hommes où sa bonté agit plus, et où sa providence paraît dignement occupée ; et là elle cherche avec lui àéclairer sa raison, à perfectionner ses mœurs, à bien régler sa conduite, et dans le soin du salut, et dans les devoirs de la vie.

Voilà le portrait de la femme qui ne se trouve point ; si on peut faire le portrait d'une chose qui n'est pas. C'est plutôt l'idée d'une personne accomplie. Je ne l'ai point voulu chercher parmi les hommes, parce qu'il manque toujours à leur commerce je ne sais quelle douceur qu'on rencontre en celui des femmes; et j'ai cru moins impossible de trouver dans une femme la plus forte et la plus saine raison des hommes, que dans un homme les charmes et les agréments naturels aux femmes.

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