SUR PLUTARQUE
Montaigne a trouvé beaucoup de rapports entre Plutarque et Sénèque1 : tous deux grands philosophes, grands prêcheurs de sagesse et de vertu; tous deux précepteurs d'empereurs romains.' L'un, plus riche et plus élevé ; l'autre, plus heureux dans l'éducation de son disciple. Les opinions de Plutarque (comme dit le même Montaigne) sont plus douces et plus accommodées à la société; celles de Sénèque, plus fermes selon lui, plus dures et plus austères selon moi. Plutarque insinue doucement la sagesse et veut rendre la vertu familière dans les plaisirs même. Sénèque ramène tous les plaisirs à la sagesse et tient le seul philosophe heureux. Plutarque, naturel et persuadé le premier, persuade aisément les autres. L'esprit de Sénèque se bande et s'anime à la vertu; et comme si ce lui était une chose étrangère, il a besoin de se surmonter lui-même. Pour le style de Plutarque, n* ayant aucune connaissance du grec, je n'en saurais faire un jugement assuré : mais je vous avouerai que parmi les traités de sa morale, il y en a beaucoup où je ne puis rien comprendre, soit par la grande différence des choses et des manières de son temps à celles du nô tre, ou que véritablement -ils soient au-dessus de mon peu d'intelligence. Le démon familier de Socrate, la création de Vâme, le rond de la lune2, peuvent être admirables à qui les entend. Je vous dirai nettement que je n'en connais pas la beauté ; et s'ils sont merveilleux, c'est une merveille qui me passe.
On peut juger par les bons mots des anciens qu'il nous a
1 Plutarque a fait trois petits traités, intitulés, selon la traduction d'Amyot : du Démon ou esprit familier de Socrate ; de la Création de Vâme, que Platon décrit dans son Tm,eus; de la Face qui apparaît dedans le rond de la lune. (Des Maizeaux.)
2 Voyez les Essais de Montaigne, 1. II, ch. x.
laissés, par ses dits qu'il ramasse avec tant de soin, par ses longs propos de table, combien il était sensible à la conversation. Cependant, ou il y avait peu de délicatesse en ces temps-là, ou son goût n'était pas tout à fait exquis. Il soutient les matières graves et sérieuses avec beaucoup de bon sens et de raison ; aux choses qui sont purement de l'esprit, il n'y a rien d'ingénieux ni de délicat.
A dire vrai, les Vies des hommes illustres sont le chef-d'œuvre de Plutarque, et à mon jugement, un des plus beaux ouvrages du monde. Vous y voyez ces grands hommes exposés en vue, et retirés chez eux-mêmes ; vous les voyez dans la pureté du naturel, et dans toute l'étendue de l'action. On y voit la fermeté de Brutus, et cette réponse fi ère au mauvais génie qui lui parla : on voit qu'il lui restait malgré lui quelque impression de ce fantôme que le raisonnement de Cassius eut de la peine à bien effacer. Peu de jours après, on lui voit disposer ses troupes et donner le combat si heureux de son côté et si funeste par l'erreur de Cassius. On lui voit retenter la fortune, perdre la bataille, faire des reproches à la vertu et trouver plus de secours dans son désespoir que chez une maîtresse ingrate qu'il avait si bien servie1.
Il y a une force naturelle dans le discours de Plutarque qui égale les plus grandes actions; et c'est de lui proprement qu'on peut dire : facta clictis exxqaata sunt. Mais il n'oublie ni les médiocres, ni les communes ; il examine avec soin le train ordinaire de la vie. Pour ses Comparaisons, que Montaigne a trouvées si admirable2, elles me paraissent véritablement lort belles; mais je pense qu'il pouvait aller plus avant et pénétrer davantage dans le fond du naturel. Il y a des replis et des détours en notre âme qui lui sont échappés. Il a jugé de l'homme trop en gros : il ne l'a pas cru si différent qu'il est de lui-même : méchant, vertueux, équitable, injuste, humain et cruel ; ce qui lui semble se démentir, il l'attribue à des causes étrangères. Enfin, s'il eût défini Catilina, il nous l'eût donné avare ou prodigue: cet alieni appetens, sui profusus, était au-dessus de sa con-
1 Voyez, dans le dictionnaire de M. Bayle l'article Brutus (Marc. Junius), Rem. (B) et (C).
8 Essais, 1. II, ch. xxxn; il s'agit des Vies parallèles.
naissance, et il n'eut jamais démêlé ces contrariétés, que Salluste a si bien séparées, et que Montaigne lui-même a beaucoup mieux entendues.