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DES BELLES -LETTRES ET DE LA JURISPRUDENCE

Quand je suis privé du commerce des gens du monde, j'ai recours à celui des savants; et si j'en rencontre qui sachent les belles-lettres, je ne crois pas beaucoup perdre de passer de la délicatesse de notre temps à celle des autres siècles. Mais, rarement on trouve des personnes de bon goût : ce qui fait que la connaissance des belles-lettres devient, en plusieurs savants, une érudition fort ennuyeuse. Je n'ai point connu d'homme à qui l'antiquité soit si obligée qu'à M. Waller. Il lui prête sa belle imagination aussi bien que sou intelligence fine et délicate; en sorle qu'il entre dans l'esprit des anciens, non-seulement' pour bien entendre ce qu'ils ont pensé, mais pour embellir enore leurs pensées2.

J'ai vu, depuis quelques années, un grand nombre de critiques et peu de bons juges. Or, je n'aime pas ces gens doctes, qui emploient toute leur étude à restituer un passage, dont la restitution ne nous plaît en rien. Ils font un mystère de savoir ce qu'on pourrait bien ignorer, et n'entendent pas ce qui mérite véritablement d'être entendu. Pour ne rien sentir, pour ne rien penser délicatement, ils ne peuvent entrer dans la délicatesse du sentiment, ni dans la finesse de la pensée. Ils réussiront à expliquer un grammairien : ce grammairien s'appliquait à leur même étude, et avait leur même esprit; mais ils ne prendront jamais celui d'un honnête homme des anciens, car le leur y est tout â fait contraire. Dans les histoires, ils ne connaissent ni les hommes, ni les affaires : ils rapportent tout à la chronologie; et, pour nous pouvoir dire quelle année est mort un consul, ils négligc-

1 Probablement le comte de Gramont et le maréchal de Créqui lui-même.

2 Edmond Waller joignait à une grande délicatesse d'esprit, soutenue de beaucoup d'érudition, un talent particulier pour la poésie. On l'estimj surtout comme poëte lyrique. Tl est le premier qui ait su donner de l'harmonie et de la douceur aux vers anglais : SainL-Evremond le regardait comme le Malherbe d'Angleterre.

ront de connaître son génie, et d'apprendre ce qui s'est fait sous son consulat. Cicéron ne sera jamais pour eux qu'un faiseur (Y Oraisons, César qu'un faiseur de Commentaires. Le consul, le général leur échappent : le génie qui anime leurs ouvrages n'est point aperçu, et les choses essentielles qu'on y traite ne sont point connues.

11 est vrai que j'estime infiniment une Critique du sens, si on peut parler de la sorte. Tel est l'excellent ouvrage de Machiavel, sûr les Décades de Tite Live; et telles seraient les réflexions de M. de Rohan sur les Commentaires de César, s'il avait pénétré plus avant dans ses desseins, et mieux expliqué les ressorts de sa conduite1. J'avouerai pourtant, qu'il a égalé la pénétration de Machiavel, dans les remarques qu'il a faites, sur la clémence de César, aux guerres civiles. Mais, on voit que sa propre expérience, en ces sortes de guerres, lui a fourni beaucoup de lumières, pour ces judicieuses observations.

Après Fétude des belles-lettres, qui me touche particulièrement, j'aime la science de ces grands jurisconsultes, qui pourraient être des législateurs eux-mêmes ; qui remontent à cette première justice qui régla la société humaine; qui connaissent ce que la nature nous laisse de liberté, dans les gouvernements établis, et ce qu'en ôte aux particuliers, pour le bien public, la nécessité de la politique. C'est dans l'entretien de M. Sluse2, qu'on pourrait trouver ces instructions, avec aulant de plaisir que d'utilité; c'est de Hobbes, ce grand génie d'Angleterre,' qu'on pourrait recevoir ces belles lumières, mais avec moins de justesse : pour être un peu outré, en quelques endroits, et extrême, en d'autres.

Que si Grotius vivait présentement, on pourrait apprendre toutes choses de ce savant universel, plus recommandable encore par sa raison que par sa doctrine. Ses livres, à son défaut, éclaircissent aujourd'hui les difficultés les plus importantes ; et, si la

1 Henri de Rohan, chef du parti calviniste en France, né en 1579, mort en 1638; auteur de divers ouvrages, et entre autres du Parfait capitaine, imprimé à Paris, 1636, in-4°.

a Chanoine de Saint-Lambert, à Liège, frère de M. Sluse, secrétaire des brefs et ensuite cardinal.

j)E SAINT-ÉVREMOND.

justice seule était écoutée, ils pourraient régler toutes les nations, dans les droits de la paix et de la guerre. Celui de Jure belli et pacis devrait faire la principale étude des souverains, des ministres, de tous ceux généralement qui ont part au gouvernement des peuples.

Mais cette science du droit qui descend aux affaires des particuliers, n'en devrait pas être ignorée. On la laisse pour l'instruction des gens de robe, et on la rejette de celle des princes, comme honteuse, quoiqu'ils aient à donner des arrêts, à chaque moment de leur règne, sur la fortune, sur la liberté, sur la vie de leurs sujets. On parle toujours aux princes de la valeur, qui ne fait que détruire, et de la libéralité, qui ne fait que dissiper, si la justice ne les a réglées. Il est vrai qu'il faut appliquer, pour ain>i dire, l'enseignement de chaque vertu au besoin de chaque naturel ; inspirer la libéralité aux avares, animer du désir de la gloire ceux qui aiment le repos, et retenir, autant qu'on peut, les ambitieux dans la règle de la justice. Mais, quelque diversité qui se trouve dans leurs génies, la justice est toujours la plus nécessaire; car elle maintient l'ordre, en celui qui la fait, aussi bien qu'en ceux à qui elle est rendue. Ce n'est point une contrainte qui limite le pouvoir du prince, puisqu'en la rendant à autrui, il apprend à se la rendre à lui-même, et qu'il se la fait volontairement, quand nous la recevons de lui nécessairement, par sa puissance.

Je ne vois point de prince, dans l'histoire, qui ait été mieux instruit que le grand Cyrus. On ne se contentait pas de lui enseigner exactement tout ce qui regardait la justice ; on lui en faisait pratiquer les leçons, sur chaque chose qui se présentait. De sorte qu'en même temps on imprimait, dans son esprit, la science de la justice, et on formait, dans son âme, l'habitude d'être juste. L'institution d'Alexandre eut quelque chose de trop vaste, on lui fit tout connaître dans la nature, excepté lui seulement. Son ambition, ensuite, alla aussi loin que sa connaissance. Après avoir voulu tout savoir, il voulut tout conquérir : mais il eut peu de règle dans ses conquêtes, et beaucoup de désordre dans sa vie, pour n'avoir pas appris ce qu'il devait au public, aux particuliers, et à lui-même.

Tous les hommes, en général, ne sauraient se donner trop de préceptes, pour être justes ; car ils ont, naturellement, trop de penchant à ne l'être pas. C'est la jus'ice qui a établi la société, et qui la conserve. Sans la justice, nous serions encore errants et vagabonds; et, sans elle, nos impétuosités nous rejetteraient bientôt dans la première confusion dont nous sommes heureusement sortis. Cependant, au lieu de reconnaître avec agrément cet avantage, nous nous sentons gênés de l'heureuse sujétion où elle nous tient, et soupirons encore pour une liberté funeste, qui produirait le malheur de notre vie.

Quand l'Ecriture nous parle du petit nombre des justes, elle n'entend pas, à mon avis, qu'on ne se porte encore à faire de Lonnes œuvres. Elle nous veut faire comprendre le peu d'inclination qu'ont les hommes à agir, comme ils devraient, par un principe de justice. En effet, si vous examinez tout le bien qui se pratique, parmi les hommes, vous trouverez qu'il est fait, presque toujours, par le sentiment d'une autre vertu. La bonté, l'amitié, la bienveillance en font faire ; la charité court au besoin du prochain, la libéralité donne, la générosité fait obliger. La justice, qui devrait entrer en tout, est rejetée comme une fâcheuse; et la nécessité, seulement, lui fait donner quelque part en nos actions. La nature cherche à se complaire, dans ces premières vertus, où nous agissons par un mouvement agréable : mais elle trouve une secrète violence, en celle-ci, où le droit des autres exige ce que. nous devons, et où nous nous acquittons plutôt de nos obligations, qu'ils ne demeurent redevables à nos bienfaits.

C'est par une aversion secrète pour la justice, qu'on aime mieux donner que de rendre, et obliger que de reconnaître : aussi voyons-nous que les personnes libérales et généreuses ne sont pas ordinairement les plus justes. La justice o une régularité qui les gêne, pour être fondée sur un ordre constant de la raison, opposé aux impulsions naturelles, dont la libéralité se ressent presque toujours. Il y a je ne sais quoi d'héroïque, dans la grande libéralité, aussi bien que dans la grande valeur ; et ces deux vertus ont de la conformité, en ce que la première élève l'àme, au-dessus de la considération du bien, t omme la seconde pousse le courage, au delà du ménagement de la vie. Mais, avec ces beaux et

généreux mouvements, si elles ne sont toutes deux bien conduites, Tune deviendra ruineuse, et l'autre funeste.

Ceux qui se trouvent ruinés, par quelque accident de la «fortune, sont plaints d'ordinaire de tout le monde, parce que c'est un malheur, dans la condition humaine, à quoi tout le monde est sujet. Mais ceux qui tombent dans la misère, par une vaine dissipation, s'attirent plus de mépris que de pitié, pour être l'effet dune sottise particulière, dont chacun se tient exempt, par la bonne opinion qu'il a de lui-même. Ajoutez que la nature souffre toujours un peu, dans la compassion ; et, pour se délivrer d'un sentiment douloureux, elle envisage la folie du dissipateur, au lieu de s'arrêtera la vue du misérable. Toutes choses considérées, c'est assez aux particuliers d'être bienfaisants ; encore, ne faut-il pas que ce soit par une facilité de naturel, qui laisse aller nonchalamment ce qu'on n a pas la force de retenir. Je méprise une faiblesse, que Ton appelle mal à propos libéralité, et ne hais pas moins ces humeurs vaines, qui ne font jamais aucun plaisir, que pour avoir celui de le dire.

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