SUR LES INGRATS
Il y a beaucoup moins d'ingrats qu'on ne croit, car il y a bien moins de généreux qu'on ne pense. Celui qui tait la grâce qu'il a reçue, est un ingrat qui ne la méritait pas ; celui qui publie celle qu'il à faite, la tourne en injure: montrant le besoin que vous avez eu de lui, à votre honte, et le secours qu'il vous a donné, par ostentation. J'aime qu'un honnête homme soit un peu délicat à recevoir, et sensible à l'obligation qu'il a reçue : j'aime que celui qui oblige soit satisfait de la générosité de son action, sans songer à la reconnaissance de ceux qui sont obligés. Quand ij attend quelque retour vers lui, du bien qu'il fait, ce n'est plus une libéralité ; c'est un espèce de trafic que l'esprit d'intérêt a voulu introduire dans les grâces.
11 est vrai qu'il y a des hommes que la nature a formés purement ingrats. L'ingratitude fait le fond de leur naturel : tout est ingrat en eux ; le cœur ingrat, l'âme ingrate. On les aime, et ils
n'aiment point, moins pour être durs et insensibles, que pour être ingrats.
C'est Y ingratitude du mur, qui, de toutes les ingratitudes, est la plus contraire à l'humanité : car il arrive à des personnes généreuses de se défaire quelquefois du souvenir d'un bienfait, pour ne plus sentir la gêne importune que leur donnent certaines obligations. Mais l'amitié a des nœuds qui unissent, et non pas des chaînes qui lient; et, sans avoir quelque chose de fort opposé à la nature, il n'est pas possible de résister à ce qu'elle a déplus engageant et déplus doux. „
Je croirais qu'il n'est pas permis aux femmes de résister à un si légitime sentiment, quelque prétexte que leur donnent les égards de la vertu. En effet, elles pensent être vertueuses, et ne sont qu'ingrates, lorsqu'elles refusent leur affection, à des gens passionnés, qui leur sacrifient toutes choses. Se rendre trop favorables, serait aller contre les droits de l'honneur ; se rendre trop peu sensibles, c'est aller contre la nature du cœur, qu'elles doivent garantir du trouble, s'il est possible, et non pas défendre de l'impression.
L'ingratitude de Vâme est une disposition naturelle à ne reconnaître aucun bienfait, et cela, sans considération de l'intérêt: car l'esprit d'avarice empêche quelquefois la reconnaissance, pour ne pas laisser aller un bien que Ton veut garder. Mais l'âme purement ingrate est portée d'elle-même, sans aucun motif, à ne pas répondre aux grâces qu'elle reçoit.
Il y a une autre espèce d'ingratitude, fondée sur l'opinion de notre mérite, où l'amour propre représente une grâce que Ton nous fait, comme une justice que Ton nous rend.
L'amour de la liberté a ses ingrats, comme l'amour-propre a les siens. Toute la sujétion que cet esprit de liberté fait permettre, est seulement pour les lois. Ennemi, d'ailleurs, de la dépendance, il hait à se souvenir des obligations qui lui font sentir la supériorité du bienfaiteur. De là vient que les républicains sont ingrats : il leur semble qu'on ôte à la liberté ce qu'on donne à la gratitude. Brutus se fit un mérite de sacrifier le sentiment de la reconnaissance à celui de la liberté ; les bienfaits lui devinrent des injures, lorsqu'il commença à les regarder comme des chaînes*
Pour tout dire, il put tuer un bienfaiteur1 qui allait devenir un maître. Crime horrible, à l'égard des partisans de la reconnaissance ! Vertu admirable, au gré des défenseurs de la liberté !
Comme il y a des hommes, purement ingrats, par les véritables sentiments de l'ingratitude., il y en a de purement reconnaissants, par un plein sentiment de reconnaissance. Leur cœur est sensible, non-seulement au bien qu'on leur fait, mais à celui qu'on leur veut; et leur âme est portée, d'elle-même, à reconnaître toutes sortes d'obligations.
Suivant les diversités qui se trouvent, dans la reconnaissance, aussi bien que dans l'ingratitude, il y a des âmes basses, qui se tiennent obligées de tout, comme il y a des humeurs vaines, qui ne se tiennent obligées de rien.
Si l'amour-propre a ses ingrats présomptueux, la défiance de mérite a d'imbéciles reconnaissants, qui reçoivent, pour une faveur particulière, la pure justice qu'on leur rend. Cette défiance de mérite fait le penchant à la sujétion ; et ce penchant à la sujétion fait cette sorte de reconnaissants. Ceux-ci, embarrassés de la liberté, et honteux de la servitude, se font des obligations qu'ils n'ont pas, pour se donner un prétexte honnête de dépendance.
Je ne mettrai pas, au nombre des reconnaissants, certains misérables qui s'obligent du mal qu'on ne leur fait pas. Non-seulement ils servent, mais, dans la servitude, ils n'osent envisager aucun bien. Tout ce qui n'est pas rigueur, est pour, eux un traitement favorable : ce qui n'est pas une injure, leur semble un bienfait.
Il me reste à dire un mot d'une certaine reconnaissance des gens de la cour, où il y a moins d'égard pour le passé, que de dessein pour l'avenir. Ils se tiennent obligés à ceux que la fortune a mis dans un poste où ils peuvent les obliger. Par une gratitude affectée de grâces qu'ils n'ont point reçues, ils gagnent l'esprit des personnes qui en peuvent faire, et se mettent industrieusement en état d'en recevoir. Cet art de reconnaissance n'est pas, bien assurément, une vertu ; mais c'est moins un vice qu'une adresse, dont il n'est pas défendu de se servir, et dont il est permis de se défendre.
1 César
Les grands, à leur tour, se servent d'un ai t aussi délicat, pour s'empêcher de faire les grâces, que peut-être celui des courtisans, pour s'en attirer. Us reprochent des biens qu'ils n'ont pas faits; et, se plaignant toujours des ingrats, sans avoir presque jamais obligé personne, ils se donnent un prétexte spécieux de n'obliger qui que ce soit.
Mais laissons ces affectations de reconnaissance, et ces plaintes mystérieuses, sur les ingrats, pour vous dire ce qu'il y aurait à désirer, dans la prétention, et dans la distribution des bienfaits. Je désiierais, en ceux qui les prétendent, moins d'adresse que de mérite; et, en ceux qui les distribuent, moins d'éclat que de générosité.
La justice a des égards, surtout dans la distribution des grâces : elle sait régler la libéralité de celui qui donne ; elle considère le mérite de celui qui reçoit. La générosHé, avec toutes ces circonstances, est une vertu admirable. Sans la justice, c'est le mouvement d'une âme véritablement noble, mais mal réglée, ou une fantaisie libre et glorieuse, qui se fait une gêne de la dépendance qu'elle doit avoir de la raison.
Il y a tant de choses à examiner, touchant la distribution des bienfaits, que le plus sûr est de s'en tenir toujours à la justice, consultant la raison, également sur les gens à qui l'on donne, et sur ce que l'on peut donner. Mais, parmi ceux qui ont dessein même d'être justes, combien y en a-t-il qui ne suivent que Terreur d'un faux naturel, à récompenser et à punir? Quand on se rend aux insinuations, quand on se laisse gagner aux complaisances, Tamour-propre nous fait voir, comme une justice, la profil ion que nous faisons, envers ceux qui nous flattent ; et nous récompensons les mesures artificieuses dont on se sert, pour tromper notre jugement, et surprendre le faible de notre volonté.
Ceux-là se trompent, plus facilement encore, qui font, de l'austérité de leur naturel, une inclination à la justice. L'envie de punir est ingénieuse, en eux, à trouver du mal en toutes choses. Les plaisirs leur sont des vices, les erreurs des crimes. 11 faudrait se défaire de l'humanité, pour se mettre à couvert de leur rigueur. Trompés par une fausse opinion de vertu, ils
DE SAIiNÎ-ÉYREMOiND.
croient châtier un criminel, quand ils se plaisent à tourmenter un misérable.
Si la justice ordonne un grand châtiment (ce qui est nécessaire quelquefois), elle le proportionne à un grand crime; mais elle n'est ni sévère, ni rigoureuse. La sévérité et la rigueur ne sont jamais d'elle, à le bien prendre; elles sont de l'humeur de ceux qui pensent la pratiquer. Comme ces sortes de punition sont de la justice, sans rigueur, le pardon en est aussi, en certaines occasions, plutôt que de la clémence. Dans une faute d'erreur, pardonner est une justice, à notre nature défectueuse. L'indulgence qu'on a pour les femmes qui font l'amour, est moins une grâce à leur péché, qu'une justice à leur faiblesse