SCÈNE vni
piERflE. — Ma pauvre Jeannette n'étoit pas sotte : mon fils est tout son portrait.
MATnuRiN. — Ma fille la vaudra bien. Savez-vous qu'elle me gêne? oui , elle me gêne , elle me gène.... plus que feu ma femme. Si je bois , si je jure, si je dis quelque drôlerie, elle me reprend : c'est comme sa mère, et pis encore; car il faut respecter la jeunesse.
PIERRE. — Vous avez raison.
MATHURiN, en prenant la main de Pierre. — Enfin, c'est conclu, et l'e plus tôt sera le mieux.
PIERRE. — Le plus tôt, non; j'ai mes vendanges à faire.
MATHURIN. — Eh! n'ai-je pas ma moisson?
PIERRE. — C'est à cause de cela; ils en auront plus de cœur à nous aider. Remettons à l'hiver, aux Rois.
MATHURIN. — A l'hiver, c'est un mauvais temps.
PIERRE. — C'est le meilleur pour les mariages : c'est encore ce que nous chantoit le bailli.
MATHURIN. — Votre bailli, votre bailli, avec ses grandes chansons, les trois quarts du temps il ne savoit ce qu'il disoit.
PIERRE. — Écoutez, écoutez
MATHURIN. — Je sais ce que vous voulez dire.
PIERRE. — Non, non.
MATHURIN. — Eh ! tenez
CHANSON
Au printemps naissent les fleurs Dont les fruits parent l'automne; Mais, assis sur une tonne, C'est l'hiver qui se couronne Du tribut de leurs faveurs.
Ainsi l'hiver dans ses fêtes Doit s'embellir des instants, Et se parer des conquêtes Que l'amour prépare au printemps.
PIERRE. — Eh bien ! vous voyez qu'il faut remettre à cet hiver.
MATHURIN. — Une chanson n'est pas une raison.
PIERRE. — C'est la réponse à la vôtre, c'est la réponse à la vôtre : c'est.... Vous rêvez
MATHURIN. — Oui, je rêve.... Voulez-vous que je vous dise franchement la vérité?
PIERRE. — Sans doute.
MATHURIN. — Je suis uu homme, moi, je ne suis pas une femme; je ne peux pas avoir ma fille pendue à mes côtés comme un trousseau de clefs. Elle est sage, elle est sage, ah! très-sage; mais peut-être aimet-elle votre fils; et la sagesse d'une fille qui aime est plus mûre qu'il ne faut.
PIERRE. — Et moi, et moi, n'ai-je pas les mêmes appréhensions^ les n>êmes, non, mais d'autres. Mon fils est vif, bon cœur, mais
prompt; et je crains qu'il ne lui prenne une fantaisie de courir et de quitter le pays.
MATHCRiN. — Eh bien ! finissez donc.
piEHRE. — oh ! nous serons toujours à même.
MATHURiN. — Eh! ne voyez-vous pas qu'ils vont ro'JS tourmenter?
PIERRE. — Bon, tourmenter! il y a moyen à tOM. La première fois que mon fils viendra ici, mettez-le à la porte; il sera triste. Je lui dirai : a Qu'est-ce que tu as?» Il est franc, il me contera son chagrin. «Va, je parlerai au père. — Ah! je vous remercie. » Je le traîne huit jours.
MATHURIN. — Eh bien! huit jours.
PIERRE. — Après cela, ce sera vous qui n'aurez pas le temps de me parler. Encore huit jours de gagnés.
MATHURIN. -— Encore huit jours de gagnés.
PIERRE. — Ensuite nous parlons, mais nous ne convenons pas de nos faits. Encore huit jours.
MATHURIN. — Encore huit jours.
PIERRE. — Ensuite nous voilà arrangés.
MATHURIN. — Eh bien! huit et huit font seize, et huit font vingtquatre, et huit c'est....
PIERRE. — C'est trente-deux.
MATHURIN. — Nous voilà juste en pleine moisson.
PIERRE. — Ah, ah! alors c'est h nous à les occuper si bien pendant la moisson et pendant les vendanges , que le soir ils n'aient envie que de dormir.
MATHURIN. — Enfin voilà les vendanges finies.
PIERRE. — Ahl qu'ils ne sont pas encore mariés! Il arrivera que vous aurez dit quelque chose de moi dans le village , ou j'aurai dit quelque chc-e do vous. L'éclaircissement entre nous commencera par des injures; alors la rupture, alors les caquets, les femmes s'en mêleront : de là des rapports, des médisances, des calomnies. « Ne me parlez jamais de cet homme-là. — Ne me parlez jamais de cet homme-ci ; qu'il s'aille promener, lui et son fils. — Qu'ils aillent au diable, lui et sa fille. » Nos jeunes gens pleureront; ils s'en aimeront davantage. Et puis quelque honnête homme viendra s'entremettre, il nous raccommodera, et croira avoir bien de l'esprit; et puis l'hiver, et puis les Rois, et puis lo mariage.
MATHURIN. — Cela nous donnera de la peine.
PIERRE. — De la peine, de la peine! je n'en aurai pas plus qu'à tendre la corde de cet arc.
MATHURIN. — Vous n'cu aui'iez pas mal.
PIERRE. — Pas mal...? ah! que j'ai encore le poignet roidc! (Picnse met en devoir de tendre la corde de l'arc, et le donne ensuite à Ma tliurin, qui fait le môme jeu.)