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Je consacrais aussi quelques-unes de mes heures à ce cahier, et quelquefois même toute une journée ou toute une nuit. 11 me servait à des compositions littéraires. Ce fut alors que j'écrivis V Ester d'Engaddi , Vlginia d'Asli, les chants intitulés: Tancreda, Rosilde, ElUji e Valafrido, et Adello, indépendamment de plusieurs canevas de tragédies et autres productions , telles qu'un poëme sur la Ligue lombarde , et un autre sur Christophe Colomb.
Comme je n'obtenais ni aisément ni promptement la
permission de renouveler mon cahier lorsqu'il était épuisé , je jetais la première idée de toute composition sur la table ou sur du mauvais papier , dans lequel je me faisais apporter des figues sèches ou d'autres fruits. Quelquefois, faisant croire à l'un des secondini que je n'avais pas d'appétit, je lui abandonnais mon diner, et l'amenais à me faire présent de quelques feuilles de papier. Ceci n'arrivait toutefois que lorsque la table était couverte d'écritures , et que je ne pouvais me décider encore à la racler. Alors je souffrais la faim, et, bien que le geôlier eût mon argent en dépôt , je ne lui demandais pas à manger de toute la journée, de peur qu'il ne soupçonnât que j'avais donné mon dîner, ou que le seconcUno ne s'aperçût que j'avais menti en lui assurant que je n'avais pas d'appétit. Le soir je prenais, pour me soutenir, du café très-fort et je suppliais, qu'il fût fait par la siora Zanze. C'était la (ille du geôlier, qui, lorsqu'elle pouvait le faire à l'insu de sa mère, le chargeait à tel point , que, grâce à mon estomac vide, j'éprouvais une sorte d'agitation nerveuse sans douleurs, qui me tenait éveillé toute la nuit.
Dans cet état de douce ivresse, je sentais doubler mes forces intellectuelles, je poétisais, je philosophais et je priais jusqu'au point du jour avec un merveilleux plaisir. Pris ensuite d'une soudaine faiblesse , je me jetais sur mon lit, et, en dépit des cousins, qui trouvaient encore mojen, quoique je fusse bien enveloppé , de venir me sucer le sang, je dormais profondément une heure ou deux.
Ces nuits , que le café fort pris à jeun rendait si agitées, mais qui se passaient dans une si douce exaltation , mo semblaient trop bienfaisantes pour que je ne cherchasse pas à me les procurer souvent. Aussi, sans avoir besoin
84 MES PRISOISS.
du papier du secondino, je prenais souvent le parti de ne pas toucher à mon dîner, pour obtenir, le soir, le charme tant désiré du magique breuvage. Heureux quand j'atteignais mon but ! Plus d'une fois il arriva que le café , n'étant pas fait par la compatissante Zanze , n'était alors qu'une insipide eau trouble. Ce tour me donnait un peu de mauvaise humeur , et, au lieu de me sentir électrisé, je languissais, je bâillais, je sentais la faim, je me jetais sur mon lit , et je ne pouvais dormir.
Je m'en plaignais ensuite à Zanze , qui compatissait à ma peine.
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Rien n'est durable ici -bas! Zanze tomba malade. Les premiers jours de sa maladie , elle venait me voir , se plaignant de grandes douleurs à la tête. Elle pleurait, et ne me disait pas le sujet de ses pleurs.
J'eus beau la prier instamment de m'ouvrir son cœur, je ne pus savoir ce qui l'affligeait à ce point.
— Je reviendrai demain matin , me dit-elle un soir ; mais le jour suivant , le café me fut apporté par sa mère ; les autres jours, par les secondini ; Zanze était gravement malade.
Après plus d'un mois de maladie , la pauvre enfant fut conduite à la campagne , et je ne la revis plus.
Je ne saurais dire à quel point cette perte me fut sensible. Oh ! comme ma solitude en devint plus horrible !
Du temps de Zanze , ses visites , quoique toujours trop courtes , en rompaut agréablement la monotonie de mes continuelles méditations et de mes silencieuses études , en mêlant d'autres idées à mes idées , en excitant en moi quelque suave émotion , m'embellissaient véritablement l'adversité et doublaient mon existence.
Depuis, la prison redevint pour moi im tombeau. Je fus accablé pendant plusieurs jours d'une telle tristesse, que je ne trouvais même plus aucun plaisir à écrire. Néanmoins cette tristesse était calme , comparée aux agitations que j'avais éprouvées auparavant. Cela voulait-il dire que j'étais déjà plus familiarisé avec l'infortune? plus philosophe? plus chrétien? ou seulement que la chaleur suffocante de ma chambre allait jusqu'à abattre la force de ma douleur ? Oh ! non ! La force de ma douleur! je me souviens que je la sentais puissamment au fond de mon àme , et d'autant plus puissamment peutêtre, que je me refusais à l'exhaler au dehors par mes cris et mes agitations.
Assurément ce long apprentissage m'avait déjà rendu plus capable de souffrir de nouvelles afflictions , en me résignant à la volonté de Dieu. Je m'étais dit tant de fois : C'est une làchelé de se plaindre , que j'étais enfin parvenu à savoir contenir mes plaintes prêtes à éclater , et j'étais même honteux qu elles fussent prêtes à éclater.
L'habitude d'écrire mes pensées avait contribué à fortifier mou àme , à me détromper des vanités , et à réduire la plupart des raisonnements à ces conclusions :
11 y a un Dieu : donc sa justice est infaillible , donc tout ce qui arrive est ordonné pour une excellente fin ,
donc les souffrances de l'homme sur la terre sont pour le bien de l'homme.
La connaissance de Zanze avait été pour moi un bienfait ; elle m'avait adouci le caractère. Le charme que je trouvais dans son approbation m'avait excité , pendant quelques mois , à ne pas oublier le devoir imposé à tout homme, de se montrer supérieur à la fortune , et par conséquent patient; et ces quelques mois de constance m'avaient plié à la résignation.
Zanze ne me vit mettre en colère que deux fois. La première, ce fut à l'occasion du mauvais café; la seconde, ce fut dans la circonstance suivante.
Toutes les deux ou trois semaines , le geôlier m'apportait une lettre de ma famille. Cette lettre, qui passait d'abord par les mains de la commission , me venait rigoureusement mutilée par des ratures faites avec une encre très- noire. Il arriva qu'un jour, au lieu d'effacer seulement quelques phrases , on promena l'horrible rature sur la lettre entière , excepté sur ces mots : Mon très-cher Silvio, qui étaient au commencement de la lettre , et ceux qui la terminaient : Nous l'embrassons tous de cœur.
Cela me mit tellement en fureur , qu'en présence de Zanze j'éclatai en cris violents, et maudis je ne sais qui. La pauvre enfant eut pitié de moi ; mais en même temps elle me reprocha de n'être pas d'accord avec mes principes. Je reconnus qu'elle avait raison, et je ne maudis plus personne.
MES PRISOÏÏS. 87
Un des secondini entra un jour dans ma prison , et me dit d'un air mystérieux :
— Quand la siora Zanze était ici,... comme c'était elle qui apportait le café,... et qu'elle restait longtemps à causer,... je craignais que la petite rusée n'épiât tous les secrets de 3[onsieur.
— Elle n'en a jamais épié un seul , lui dis-je en colère ; et si j'en avais, je ne serais pas assez simple pour me les laisser arracher. Continuez.
— Pardon, je ne dis pas que Monsieur soit assez simple ; mais je ne me fiais pas a la siora Zanze ; et maintenant que 3Ionsieur n'a plus personne pour lui tenir compagnie,... j'ose...
— Quoi? Expliquez-vous une fois î
— Mais avant, jurez-moi de ne pas me trahir.
— Oh! pour jurer de ne pas vous trahir , je le puis; je n'ai jamais trahi personne.
— Ainsi vous le jurez véritablement , n'est-ce pas?
— Oui, je jure de ne pas vous trahir; mais sachez, Sot que vous êtes , qu'un homme capable de trahir serait capable aussi de violer un serment.
Tirant alors une lettre de sa poche , il me la remit en tremblant, et en me suppliant de la détruire aussitôt que je l'aurais lue.
— Demeurez un moment, lui dis-je en ouvrant la lettre'; dès que je l'aurai lue, je la détruirai devant vous.
— Mais il faudrait que Monsieur répondît , et je ne puis attendre. Qu'il ne se gêne pas; seulement convenons de ceci : quand vous entendrez venir quelqu'un , remarquez que, si c'est moi, je fredonnerai toujours l'air : Sognai, mi géra un gato. Alors ne craignez aucune surprise. Vous pouvez avoir dans votre poche tous les papiers qu'il vous plaira. Mais si vous n'entendez pas cette chanson , ce sera signe ou que ce n'est pas moi qui viens, ou que Je suis accompagné. Dans ce cas , ne vous exposez pas à avoir aucun papier caché , car on pourrait faire une perquisition ; si vous en aviez un , hàtez-vous de le déchirer et de le jeter par la fenêtre.
— Soyez tranquille, je vois que vous êtes un homme avisé; de mon côté, je le serai aussi. — Et pourtant vous m'avez appelé un sot, — Vous faites bien de me le reprocher, lui dis-je en lui serrant la main; pardonnez-moi.
Il partit, et je lus:
■« Je suis... (ici était le nom) l'un de vos admirateurs. Je sais par cœur toute votre Francesca cla Rimini. On m'arrêta pour... (et ici se trouvait la cause et la date de l'arrestation) , et je donnerais je ne sais combien de livres de mon sang pour avoir le bonheur d'être avec vous , ou pour habiter du moins une prison contiguë à la vôtre , afin que nous pussions causer ensemble. Dès que j'ai su par Tremerello (c'est ainsi que nous nommerons notre confident) que vous étiez arrêté, et pour quel motif, j'ai brûlé du désir de vous dire que personne ne compatit plus que moi à vos maux , et que personne ne vous porte une plus vive affection. Serez vous assez bon pour accepter la proposition suivante ? Ce serait de nous alléger mutuellement le poids de notre solitude en nous écrivant.
Je vous promets, foi d'homme d'honneur, que, de mon côté, àme qui vive ne le saura jamais. Je suis persuadé que, si vous acceptez , la même discrétion m'est assurée de votre part.
« En attendant , pour que vous ayez quelque idée de moi , voici un abrégé de ma vie. »
Ici suivait cet abrégé.
Tout lecteur doué d'un peu d'imagination comprendra sans peine l'eflet électrique d'une pareille lettre sur un pauvre prisonnier, et surtout un prisonnier d'un caractère nullement sauvage et d'un cœur aimant. .Mon premier sentiment fut de m'affectionner à cet inconnu, de m'attendrir sur ses malheurs , d'être rempli de gratitude pour la bienveillance qu'il me montrait.
Oui , m'écriai-je , j'accepte ta proposition , homme généreux ! Puissent mes lettres te porter une consolation égale à celle que me vont donner les tiennes , à celle que j'éprouve déjà de ta première !
Je lus et relus cette lettre avec une joie d'enfant ; je bénis cent fois celui qui l'avait écrite ; chacune de ses expressions semblait révéler une àme pure et noble.
Le soleil se couchait ; c'était l'heure de ma prière. Oh ! comme je sentais Dieu ! comme je le remerciais de me faire toujours trouver quelque nouveau moyen de ne pas
laisser languir les facultés de mon esprit et de mon cœur ! comme se ravivait en moi le souvenir de tous ses précieux dons !
J'étais debout sur ma fenêtre , les bras passés à travers les barreaux et les mains jointes. J'avais au-dessous de moi l'église de Saint-Marc : sur son toit de plomb , une multitude prodigieuse de pigeons sans maître se becquetaient, voltigeaient, faisaient leurs nids. Le ciel le plus magnifique se déroulait à mes regards. Je dominais toute cette partie de Yenise que l'on pouvait apercevoir de ma prison. Un bruit lointain de voix humaines frappait doucement mon oreille. C'est de ce lieu, à la fois triste et admirable, que je conversais avec Celui dont les yeux seuls me voyaient. Je lui recommandais mon père , ma mère , et , l'une après l'autre , toutes les personnes qui m'étaient chères ; et il me semblait l'entendre me répondre : Confie-toi en ma bonté ; et je m'écriais : Oui , c'est en ta bonté que je me confie.
Alors je terminais ma prière, attendri, consolé, peu soucieux des morsures que les cousins m'avaient joyeusement faites pendant ce temps.
Ce même soir , comme mon imagination , après une si grande exaltation , commençait à se calmer , les cousins à revenir plus insupportables , et moi à sentir le besoin d'envelopper mon visage et mes mains , une pensée basse et perverse s'offrit tout à coup à mon esprit ; elle me fit horreur, je voulus la repousser, mais ce fut en vain.
Tremerello avait laissé percer sur Zanze l'infâme soupçon qu'elle était là pour épier mes secrets. Elle ! cette àme candide ! qui ne savait rien de la politique , qui ne voulait rien en savoir !
MES PRISOIVS. 91
Concevoir un doute sur elle m'était impossible. Mais , me demandai- je , suis-je également sûr de Tremerello? Si ce drôle était Tinstrumcnt de quelque insidieuse investigation ? Si cette lettre était fabriquée par je ne sais qui , pour m'engager à faire d'importantes confidences à ce nouvel ami ? Peut-être ce prétendu prisonnier qui m'écrit n'existe-t-il même pas , peut-être encore existe-t-il , et n'est-il qu'un perfide qui cherche à s'emparer des secrets d'autrui pour se sauver lui-même en les révélant... Peutêtre est-il un honnête homme; oui, mais alors le perfide c'est Tremerello , qui veut nous perdre l'un et l'autre pour obtenir un supplément à son salaire.
Oli ! chose affreuse , mais trop naturelle à celui qui gémit en prison , craindre partout l'inimitié et la fourberie !
Ces doutes m'affligeaient, me décourageaient, non à l'égard de Zanzc, je n'avais pu en avoir sur elle un moment; cependant, depuis que Tremerello avait lâché celte parole sur son compte , un demi-doute me tourmentait , non sur elle, mais sur ceux qui la laissaient venir dans ma chambre. En auraient-ils voulu faire mon espion par un mouvement de leur zèle, ou par ordre supérieur?... Oh ! s'il en a été ainsi , comme ils furent mal servis !
Mais que faire pour la lettre de l'inconnu ? S'arrêter aux conseils sévères et étroits de cette crainte que l'on décore du nom de prudence ? Rendre la lettre à Tremerello , et lui dire : Je ne veux pas risquer mon repos ? Et s'il n'y avait aucune fourberie? Si cet inconnu était un homme digne de mon amitié ? s'il méritait qu'on hasardât quelque chose pour lui adoucir les angoisses de la solitude? Lâche ! tu es peut-être à deux pas de la mort ; la fatale sentence peut être prononcée d'un jour à l'autre, et tu te refu-
serais de faire encore un acte d'amour!... Je répondrai , je répondrai ! Je le dois !... Mais si le malheur voulait que cette correspondance vînt à se découvrir, sans même que personne pût , en conscience , nous en faire un crime , un châtiment terrible en tomberait-il moins sur le pauvre Tremerello ? Cette considération ne suffit-elle pas pour que je m'impose le devoir absolu de n'entreprendre aucune correspondance clandestine ?
Je fus agité toute la soirée , et ne pus fermer l'œil de la nuit. Au milieu de tant d'incertitudes , je ne savais que résoudre.
Quand le jour commença à paraître , je sautai à bas du lit, je montai sur la fenêtre, et me mis à prier. Dans les cas difficiles, on sent le besoin de s'entretenir confidentiellement avec Dieu, d'écouter ses inspirations et de les suivre.
C'est ainsi que je fis, et après une longue prière je descendis, je secouai les cousins, je passai doucement mes mains sur mes joues , couvertes de morsures. Mon parti était pris. J'avais résolu d'exprimer à Tremerello la crainte que cette correspondance ne tournât à sa perte , d'y renoncer s'il hésitait , et d'accepter si cette crainte ne l'arrêtait pas.
MES PRISOIVS. 93
Je me promenai jusqu'au moment où j'entendis fredonner : Sognai , etc. Tremerello m'apportait le café.
Je lui dis mon scrupule , et n'épargnai rien pour l'effrayer; je le trouvai ferme dans la volonté de servir, disait-il , deux cavaliers si accomplis. Ce langage contrastait avec sa face de lapin , et le nom de Tremerello que nous lui donnions. Eh bien! moi aussi, je demeurai ferme.
— Je vous laisserai mon vin , lui dis-je; fournissez-moi le papier nécessaire à cette correspondance, et soyez sûr que si j'entends le bruit des clefs sans votre chanson , je détruirai aussitôt tout objet clandestin.
— Voici justement une feuille de pajucr ; j'en donnerai toujours à Monsieur autant qu il voudra, et je me repose parfaitement sur sa prudence.
Je me brûlai le palais pour avaler plus vite mon café j Tremerello s'en alla , et je me mis à écrire.
Faisais-je bien , et la résolution que je prenais était-elle véritablement inspirée de Dieu? N'était-ce pas plutôt un triomphe de ma hardiesse naturelle , et de ma disposition à préférer ce qui me plaît à de pénibles sacrifices , une complaisance orgueilleuse excitée par l'estime que l'inconnu me témoignait, mêlée de la crainte de paraître pusillanime si je préférais un silence prudent à une correspondance tant soit peu hasardeuse?
Comment résoudre ces doutes ? Je les exposai avec candeur à mon compagnon de captivité , dans la réponse que je lui fis. J'ajoutai néanmoins qu'à mon avis , lorsque l'on croit agir avec de bonnes raisons et sans répugnance manifeste de la conscience, on ne doit plus craindre de commettre une faute ; qu'il devait toutefois réfléchir sérieusement , de son côté , à ce que nous allions entre-
prendre, et me dire franchement quels avaient été ses motifs d'inquiétude ou de sécurité en se déterminant ; que si de nouvelles réflexions lui faisaient juger l'entreprise trop téméraire , nous devions renoncer à la consolation que nous nous promettions de cette correspondance , et nous contenter de nous être fait connaître l'un à l'autre par l'échange de ces quelques mots ineffaçables , et gages d'une noble amitié.
J'écrivis quatre pages brûlantes de la plus sincère affection. Je dis en peu de mots le sujet de mon emprisonnement; je parlai avec effusion de cœur de ma famille, de quelques autres particularités qui me concernaient, et je mis tous mes soins à me faire connaître jusqu'au fond de l'àme.
Ma lettre fut portée le soir. N'ayant pas dormi la nuit précédente, j'étais très-fatigué, et le sommeil ne se fit pas attendre. Aussi, le lendemain matin, je m'éveillai, reposé , joyeux , et palpitant à la douce pensée que j'allais peut-être dans un instant recevoir la réponse de mon ami.
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La réponse arriva avec le café. Je sautai au cou de Tremerello , et lui dis avec tendresse : — Dieu te récompense de tant de charité ! Mes soupçons sur lui et sur l'inconnu s'étaient évanouis , je ne saurais dire pourquoi : parce qu'ils m'étaient odieux ; parce que la précaution
que j'avais de ne jamais parler inconsidérément de politique , les rendait inutiles j parce que , tout en admirant le talent de Tacite , j'ai néanmoins très-peu de foi dans ce jugement à la Tacite , qui voit beaucoup en noir.
Julien (tel était le nom qu'il plut à l'écrivain de se donner) commençait sa lettre par un préambule de politesse , et se disait sans aucune inquiétude sur notre correspondance. Puis il plaisantait, d'abord modérément, sur mou hésitation 5 puis ses plaisanteries devenaient tant soit peu piquantes. Enfin, après un éloquent éloge de la franchise, il me demandait pardon s'il ne pouvait me cacher le déplaisir qu'il avait éprouvé, disait-il, eu remarquant en moi une certaine hésitation scrupuleuse , une certaine susceptibilité de conscience toute chrétienne , qui ne peut s'accorder avec la vraie philosophie.
« Je vous estimerai toujours, ajoutait-il, lors même que nous ne pourrions nous accorder sur ce point ; mais la sincérité dont je fais profession m'oblige de vous dire que je n'ai pas de religion ; que je les abhorre toutes j que par modestie je prends le nom de Julien, parce que ce bon empereur était ennemi des chrétiens j mais qu'en réalité je vais plus loin que lui. Le Julien couronné croyait en Dieu, et avait certaine bigoterie; moi, je n'en ai aucune , je ne crois pas en Dieu ; toute la vertu pour moi consiste à aimer la vérité et ceux qui la cherchent , et à haïr ce qui me déplait. »
Et continuant de la sorte , il n'apportait aucune raison de rien , invectivait à tort et à travers contre le christianisme , louait avec une pompeuse énergie la supériorité de la vertu sans rehgion; puis, d'un style moitié sérieux moitié plaisant , il se mettait à faire l'éloge de l'empereur Julien, à cause de son apostasie et de sesphilanirhopiques
efforts pour effacer de la terre toutes les traces de l'Évangile.
Craignant ensuite d'avoir trop heurté mes opinions , il en revenait à me demander pardon et à déclamer contre le manque si fréquent de sincérité. Enfin il m'exprimait de nouveau son extrême désir de rester en relation avec moi, et me saluait.
11 ajoutait i^m post-scriptum : « Je n'ai qu'un scrupule , celui de n'être pas assez franc. Je ne puis donc pas vous cacher que je soupçonne le langage chrétien que vous m'avez tenu de n'être qu'une feinte. Je le souhaite ardemment. En ce cas , jetez le masque ; je vous en ai donné l'exemple.»
Je ne saurais dire l'effet étrange que cette lettre produisit sur moi. En lisant les premières lignes, j'avais senti palpiter mon cœur ; il me sembla ensuite qu'il était serré par une main de glace. J'étais offensé de ce sarcasme sur la susceptibilité de ma conscience ; je me repentais d'être entré en relaliou avec un tel homme : moi qui méprise tant le cynisme! moi qui le regarde comme la tendance la plus antiphilosophique , la plus grossière ! moi à qui l'arrogance impose si peu !
Quand j'eus lu le dernier mot , je pris la lettre entre le pouce et l'index d'une main, le pouce et l'index de l'autre, et , levant la main gauche, j'abaissai rapidement la droite, de manière que chacune des deux mains resta en possession d'une moitié de la lettre.
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Je regardai ces deux lambeaux, et je méditai un moment sur l'inconstance des choses humaines et la fausseté de leurs apparences. Tout à l'heure un désir si ardent de recevoir cette lettre , et maintenant je la déchire avec indignation ! Tout à l'heure un si doux pressentiment d'une future amitié avec ce compagnon d'infortune, une confiance si parfaite en de mutuelles consolations , tant de dispositions à lui vouer mou affection , et maintenant je l'appelle insolent !
J'étendis les deux lambeaux l'un sur l'autre , et , plaçant, comme je l'avais fait d'abord, l'index et le pouce d'une main, l'index et le pouce de l'autre, je recommençai à élever la gauche et à abaisser rapidement la droite.
J'allais répéter la même opération ; mais un des quatre morceaux tomba de ma main ; je me baissai pour le ramasser, et , dans le peu de temps que je mis à me baisser et à me relever, je changeai d'idée , et l'envie me vint de relire cette orgueilleuse lettre.
Je m'assieds, je rapproche les quatre lambeaux sur ma Bible, et je relis. Je les laisse en cet état, je me promène, puis je les relis encore, tout en faisant ces réflexions :
Si je ne lui réponds pas , il me croira anéanti de confusion , incapable de reparaître en présence d'un tel Hercule. Képondons-lui, faisons-lui voir que nous ne craignons pas de comparer nos doctrines avec les siennes ;
98 MES PRISOINS.
montrons-lui , de la bonne manière , qu'il n'y a pas lâcheté à mûrir ses décisions , à hésiter quand il s'agit d'une résolution un peu périlleuse, et plus périlleuse pour les autres que pour nous ; qu'il apprenne que le vrai courage ne consiste pas à se jouer de la conscience , que la vraie dignité ne réside pas dans l'orgueil. Démontronslui la force de la raison du christianisme et la faiblesse de l'incrédulité. Au surplus , si ce Julien manifeste des opinions si opposées aux miennes , s'il ne m'épargne pas les piquants sarcasmes , s'il dédaigne de captiver mon affection, n'est-ce pas du moins une preuve qu'il n'est pas un espion?... Mais ne pourrait-il pas y avoir un raffinement de ruse à promener si rudement le fouet sur mon amourpropre? Eh bien ! non, je ne puis le croire. Je suis injuste ; je me sens offensé par ces plaisanteries audacieuses , et je voudrais me persuader que celui qui les a lancées ne peut être que le plus vil des hommes. Basse méchanceté, que tant de fois je condamnai dans les autres, sors de mon cœur! Non, Julien est ce qu'il est, et rien de plus ; c'est un insolent , et non pas un espion. . . Mais ai-je véritablement le droit de donner le nom odieux d'insolence à ce qu'il croit être de la franchise? Yoilà bien ton humilité , ô hypocrite ! Il suffit que le premier venu , par une erreur d'esprit, soutienne des opinions fausses et tourne ta foi en dérision , pour que tu t'arroges à l'instant le droit de le vilipender. Dieu sait si cette humilité furibonde, si ce zèle malveillant dans le cœur d'un chrétien , ne sont pas pires encore que l'audacieuse franchise de cet incrédule! Peut-être ne lui manque-t-il qu'un raAon de la grâce pour que cet énergique amour de la vérité se change en une piété plus solide que la mienne. . . Ne ferais-je pas mieux de prier pour lui , que de m'irriter
et de me supposer meilleur?... Qui sait si, pendant que je déchirais sa lettre avec tant de fureur, il ne relisait pas la mienne avec un sentiment de douce bienveillance , et s'il ne se fiait pas à ma bonté pour me croire incapable de m'offenser de la liberté de ses paroles? Quel est le plus inique des deux , de celui qui aime et dit : Je ne suis pas chrétien, ou de celui qui dit : Je suis chrétien, et qui n'aime pas? 11 est difficile de connaître un homme, même après avoir vécu de longues années avec lui , et je voudrais juger celui-ci sur une lettre ? Entre tant de probabilités , ne serait- il pas possible que, sans se l'avouer à lui-même, cet homme ne fût pas tranquille dans son athéisme , et qu'il ne m'excitât à le combattre que dans la secrète espérance d'être forcé de céder? Oh ! s'il en était ainsi , grand Dieu , entre les mains de qui les instruments les plus indignes peuvent devenir efficaces, choisis-moi , choisis-moi pour cette œuvre ! Dicte-moi des raisons assez puissantes , assez saintes , pour convaincre cet infortuné, pour l'amener à te bénir, et pour lui montrer que loin de toi il n'est pas de vertu qui ne soit contradiction !
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Je déchirai en plus petits morceaux, mais sans le moindre ressentiment de colère , les quatre lambeaux de la lettre; j'allai à la fenêtre, j'étendis la main, et restai
à regarder ce que deviendraient tous ces petits fragments de papier abandonnés ainsi au caprice du vent. Quelquesuns se posèrent sur les plombs de l'église , d'autres tourbillonnèrent longtemps dans l'air, et allèrent tomber sur le sol; enfin je les \is si bien dispersés, qu'il n'y avait plus à craindre que l'on put les réunir et en pénétrer le mystère.
J'écrivis ensuite à Julien , et je fis tous les efforts possibles pour ne pas être et pour ne pas paraître piqué.
Je le plaisantai sur la crainte qu'il témoij^aait que je ne portasse la susceptibilité de conscience au point qu'elle ne put s'accorder avec la philosophie, et je le priai de suspendre, au moins à cet égard, son jugement. Je le louai de cette franchise dont il disait faire profession; je l'assurai qu'en cela j'étais d'accord avec lui, et j'ajoutai que, pour lui en donner une preuve, je m'apprêtais à défendre le christianisme; « bien persuadé , lui disais-je, que si je suis toujours prêt à écouter amicalement toutes vos opinions , vous aurez assez de générosité pour écouter les miennes avec calme. »
"Cette défense, je me proposais de l'établir peu à peu, et, en attendant, je la commençai par une analyse fidèle de l'essence du christianisme : culte de Dieu , dépouillé de toute superstition , — fraternité entre les hommes , — aspiration perpétuelle à la vertu , — humilité sans bassesse, — dignité sans orgueil, — et, pour type, un Homme-Dieu. Quoi de plus grand et de plus philosophique?
Je voulais démontrer ensuite comment tant de sagesse étant plus ou moins faiblement apparue à ceux qui , avec les lumières de la raison, avaient cherché la vérité, n'avait cependant jamais été universellement répandue ; com-
ment , à la venue du divin Maitre sur la terre , elle donna d'elle-même un merveilleux témoignage, en se propageant par les mo}ens humainement les plus faihlesj comment ce que n'avaient jamais pu opérer les plus grands philosophes , la destruction de l'idolâtrie et la prédication universelle de la fraternité, quelques envoyés grossiers l'exécutèrent ; comment alors l'affranchissement des esclaves devint de plu» en plus fréquent; et comment enfin apparut une civilisation sans esclavage, état de société que les anciens philosophes avaient cru impossihle.
Un précis de l'histoire du monde depuis Jésus-Christ devait montrer, en dernier lieu, comment la religion fondée par lui s'était toujours trouvée appropriée à tous les degrés possihles de la civilisation. 11 était donc faux que, la civilisation continuant sa marche progressive, l'Évangile pût cesser un jour d'être d'accord avec elle.
J'écrivis en fort petit caractère , et très-longuement ; mais je ne pus toutefois aller bien loin : le papier me manqua. Je lus et relus cette introduction; elle me parut bien faite. 11 n'y avait pas môme un seul mot de ressentiment des sarcasmes de Julien , et les expressions de bienveillance y abondaient; mon cœur, déjà entièrement ramené à la tolérance, les avait dictées.
J'expédiai ma lettre , et le lendemain matin j'en attendais la réponse avec anxiété.
ïemerello vint, et me dit :
— Ce Monsieur n'a pu écrire , mais il prie Monsieur de continuer sa plaisanterie.
— Plaisanterie ! m'écriai-je. Il n'aura pas dit plaisanterie ( vous aurez mal compris.
Tremerello leva les épaules : — J'aurai mal compris !
— Quoi ! vous croyez réellement qu'il adilp/atsanfejtc.''
— Comme je crois entendre en ce moment l'heure à Saint-3Iarc. (Le bourdon sonnait justement.) Je bus mon café, et me tus.
— Mais , dites-moi , ce Monsieur avait-il déjà lu toute ma lettre?
— Je pense que oui , car il riait , riait comme un fou , et il faisait de cette lettre une balle qu'il jetait en l'air; puis , quand je lui dis de ne pas oublier de la détruire , il la détruisit sur-le-champ.
— C'est très-bien.
Je rendis la tasse à Tremerello , en lui disant que l'on \o} ait bien que le café avait été fait par la siora Bettina.
— Monsieur l'a trouvé mauvais?
— Détestable.
— C'est pourtant moi qui l'ai fait , et je puis assurer à Monsieur que je l'ai fait très-fort, et qu'il n'y avait pas de marc au fond.
— C'est peut-être que j'ai la bouche mauvaise.
Je me promenai toute la matinée en frémissant. Quelle espèce d'homme est doue ce Julien? Pourquoi appeler ma lettre une plaisanterie? Pourquoi en rire et jouer à la balle avec elle? Pourquoi ne pas me répondre même une seule ligne? Voilà bien les incrédules! Sentant la faiblesse de leurs opinions, si quelqu'un s'apprête à les
réfuter, ils n'écoutent pas, ils rient, et font parade d'une supériorité d'esprit qui n'a plus besoin de rien examiner. Les malheureux! Et quand y a-t-il eu une philosophie sans examen, sans gravité? S'il est vrai que Démocrite riait toujours , Démocrite n'était qu'un bouffon... Mais j'ai ce que je mérite : pourquoi entreprendre cette correspondance? Qu'un moment je me sois fait illusion, c'était pardonnable 5 mais quand je vis qu'il devenait insolent, n'ai-je pas été un insensé de lui écrire encore?
J'étais décidé à ne plus lui écrire. A dîner, Tremerello prit mon vin , se le versa dans une bouteille , et le mettant dans sa poche : — Ah ! je me souviens , dit-il , que j'ai du papier pour Monsieur. Et il me le donna.
Il sortit ; et moi , les yeux fixés sur ce papier blanc , je me sentais venir la tentation d'écrire une dernière fois à Julien , et de le congédier avec une bonne leçon sur l'indignité de l'insolence.
Belle tentation! me dis-je ensuite; lui rendre mépris pour mépris ! lui faire haïr encore plus le christianisme , en lui laissant voir que moi, chrétien, je cède à l'impatience et à l'orgueil ! Non , il n'en sera pas ainsi ; cessons tout à fait cette correspondance... Mais, si je la cesse aussi brusquement, ne dira- 1 -il pas que je me suis laissé dominer par l'impatience et par l'orgueil?... Il faut lui écrire encore une fois , et sans fiel. . . Mais si je puis écrire sans fiel , ne serait-il pas mieux de paraître ignorer ses railleries, et ce mot de plaisanterie dont il a gratifié ma lettre? Ne serait-il pas mieux de continuer tout simplement mon apologie du christianisme ?
J'y pensai un moment, et je m'arrêtai enfin à ce parti.
Le soir j'expédiai mon paquet , et le matin suivant je reçus quelques lignes de remerciement très-froides, sans
aucune expression mordante, mais aussi sans le moindre mot d'approbation ou d'invitation à continuer.
Ce billet me déplut , cependant je résolus d'aller jusqu'au bout.
Ma thèse ne pouvait se traiter brièvement 5 ce fut le sujet de cinq ou six autres lettres très-longues , à chacune desquelles Julien me répondit par un remerciement laconique , accompagné de quelque déclamation étrangère au sujet. Tantôt il se répandait en imprécations contre ses ennemis , tantôt il riait de les avoir maudits , disant qu'il était naturel que les forts opprimassent les faibles , et qu'il ne regrettait qu'une chose , c'était de n'être pas fort. D'autres fois il me faisait confidence de ses passions , et de l'empire qu'elles exerçaient sur son imagination tourmentée.
Néanmoins , en réponse à ma dernière lettre sur le christianisme , il me disait qu'il me préparait une longue réphque. J'attendis plus d'une semaine, et pendant ce temps il m'entretenait chaque jour de toute autre chose , et le plus souvent de sujets obscènes.
Je le priai de se rappeler la réponse qu'il me devait , et je lui recommandai de vouloir bien apphquer son esprit à peser attentivement toutes les raisons que je lui avais données.
Il me répondit avec quelque colère, se prodiguant les titres de philosophe , d'homme sûr, cl homme qui n avait pas besoin de tant réfléchir pour comprendre que les vers luisants ne sont pas des lanternes. Et il revenait ensuite à raconter gaiement de scandaleuses aventures.
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Je patientais pour ne pas m'attirer les noms de bigot et d'intolérant, et parce que je ne désespérais pas qu'après cette fièvre d'erotiques bouffonneries ne vint le tour de la réflexion. En attendant, je manifestais à Julien combien je désapprouvais son mancjue de respect pour les femmes , sa manière profane de traiter le sentiment , et je plaignais les infortunées qu'il me disait avoir été ses victimes.
11 feignait d'ajouter peu de foi à ma désapprobation, et me répétait : « Quoi que vous disiez de l'immoralité, je suis sûr que mes récits vous amusent. Tous les hommes aiment le plaisir comme moi ; mais tous n'ont pas la franchise d'en parler ouvertement. Je vous en dirai tant, que je vous enchanterai ; et vous serez obligé en conscience de finir par m'applaudir. »
Ainsi les semaines s'écoulaient sans qu'il renonçât à ses infamies ; et moi, espérant toujours, à chaque lettre, trouver un autre sujet , et me laissant aller à la curiosité , je lisais tout, et mon âme, sans être déjà séduite , n'eu demeurait pas moins troublée et éloignée des pensées nobles et saintes. L'entretien des hommes dégradés dégrade, quand on n'a pas une vertu beaucoup au-dessus de la vertu commune , beaucoup au-dessus de la mienne.
Te voilà puni de ta présomption , me disais-je à moimême; voilà ce que l'on gagne à vouloir faire le missionnaire sans en avoir la sainteté.
106 MES PRISOMS.
Un jour je me décidai à lui écrire ces mots :
« Je me suis efforcé jusqu'ici d'appeler votre attention sur d'autres sujets , et vous m'écrivez toujours des choses qui, je vous l'ai dit franchement, me déplaisent. S'il vous est agréable que nous parlions d'objets plus dignes, nous continuerons notre correspondance ; autrement, touchons-nous la main , et que cbacun reste de son côté. »
Je fus deux jours sans réponse, et d'abord je m'en réjouis. 0 solitude bénie ! m'écriai-je , combien tu es moins amère qu'un entretien sans accord et sans noblesse ! Au lieu de me tourmenter à lire d'impudiques récits , au lieu de me fatiguer à leur opposer inutilement l'expression de sentiments qui honorent l'humanité , je recommencerai à m'entretenir avec Dieu , avec le cher souvenir de ma famille et de mes véritables amis. Je me remettrai à lire plus souvent la Bible , à écrire mes pensées sur la table , pour étudier le fond de mon cœur et chercher à l'améliorer, à goûter les douceurs d'une innocente mélancolie, mille fois préférable à des images joyeuses et perverses.
Toutes les fois que Tremerello entrait dans ma prison, il me disait : — Je n'ai pas encore de réponse.
— C'est bien, lui répondais-je.
Le troisième jour il me dit : — M. N*** est un peu malade.
— Qu'a-t-ildonc?
— Il ne le dit pas , mais il est toujours étendu sur son lit ; il ne mange ni ne boit, et est de mauvaise humeur.
Je fus ému à l'idée qu'il souffrait sans avoir personne pour l'encourager.
Ces paroles s'échappèrent de mes lèvres , ou plutôt de mon cœur : — Je lui écrirai deux lignes.
— Je les porterai ce soir, dit Tremerello ; et il s'en alla.
J'éprouvais quelque embarras en m'approchant de ma table. Fais-je bien de reprendre cette correspondance? Tout à l'beure ne bénissais -je pas ma solitude comme un trésor retrouvé ? Quelle inconstance est donc la mienne ! Et cependant cet infortuné ne mange pas , ne boit pas; sûrement il est malade. Est-ce le moment de l'abandonner? Mon dernier billet avait de l'aigreur, il aura contribué à l'affliger. Peut-être qu'en dépit de nos diverses manières de voir, il n'aurait jamais rompu notre amitié. Mon billet lui aura semblé plus malveillant qu'il ne l'était ; il l'aura pris pour une rupture absolue et méprisante.
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J'écrivis en ces termes :
« J'apprends que vous n'êtes pas bien, et j'en suis vivement affligé. Je voudrais de tout mon cœur être auprès de vous, et pouvoir vous rendre tous les soins de l'amitié. J'espère que le dérangement de votre santé aura été, depuis trois jours , la seule cause de votre silence : ne vous seriez- vous pas offensé de mon dernier billet? Je l'ai écrit, je vous l'assure , sans la moindre malveillance , et dans le seul but de vous amener à des sujets d'entretiens plus sérieux. Si vous n'êtes pas en état d'écrire, envoyez-moi seulement , avec exactitude , des nouvelles de votre santé : je vous écrirai chaque jour quelque petite chose pour
108 MES PRISOINS.
VOUS distraire et vous faire souvenir que je vous veux du bien. »
Jamais je ne me serais attendu à la lettre qu'il me répondit. Elle commençait ainsi : « Je te retire mon amitié; si tu ne sais que faire de la mienne , moi je ne sais que faire de la tienne. Je ne suis pas homme à pardonner les offenses; jamais je ne reviens quand une fois j'ai été repoussé. Me sachant malade, tu te rapproches hypocritement de moi, dans l'espoir que la maladie, affaiMissant mon esprit , me disposera à écouter tes sermons. . . « Et il continuait sur le même ton, m'injuriant avec violence, me raillant, et tournant en dérision tout ce que je lui avais dit sur la religion et sur la morale ; protestant de vivre et de mourir toujours le même, c'est-à-dire dans la plus grande haine et le plus grand mépris pour toute philosophie différente de la sienne.
Je restai stupéfait.
Les belles conversions que je fais! m'écriai-je avec douleur et en frissonnant. Dieu m'est témoin de la pureté de mes intentions ! xS'on , ces injures , je ne les ai pas méritées ! .. . Eh bien ! patience , c'est une déception de plus. Que cet insensé reste ce qu'il est , s'il lui plait de se croire offensé , pour se donner le plaisir de ne pas pardonner ! Je ne suis pas obligé de faire plus que je n'ai fait.
Toutefois au bout de quelques jours mon indignation se calma, et je pensai que cette lettre furibonde pouvait avoir été le fruit d'une exaltation passagère. Peut-être déjà en est-il honteux , me disais-je ; mais il est trop altier pour confesser sou tort. Maintenant qu'il a eu le temps de se calmer, ne ferais- je pas une action géuéreuse en lui écrivant de nouveau ?
11 m'en coûtait beaucoup de faire un tel sacrifice d a-
MES PRISOIVS. 109
mour-propre , mais je le fis. Celui qui s'humilie dans un but qui n'a rien de vil ne se dégrade pas , quelque injuste mépris qui lui en revienne.
J'eus pour réponse une lettre moins violente, mais non moins injurieuse. L'implacable me disait qu'il admirait ma modération évangélique.
« Reprenons donc, ajoutait-il, notre correspondance ; mais parlons plus clairement. Nous ne nous aimons pas. Nous nous écrirons chacun pour nous amuser, jetant librement sur le papier tout ce qui nous passera par la tôte : vous, vos rêves séraphiques ; moi , mes blasphèmes : vous , vos extases sur la dignité de l'homme et de la femme; moi, le récit ingénu de mes profanations; espérant tous deux , vous , de me convertir ; moi , d'opérer votre conversion. Répondez -moi si ce pacte vous convient. >»
Je répondis : « Ce qite vous me proposez n'est pas un pacte-, c'est une dérision. J'étais plein de bonne volonté pour vous. Ma conscience ne m'oblige plus maintenant que de vous souhaiter toutes sortes de félicités pour cette vie et pour l'autre. »
Ainsi finirent mes relations clandestines avec cet homme — qui sait? peut-être moins méchant qu'aigri par le malheur , et exaspéré par le désespoir.
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1 10 MES PRISOTNS.
Je bénis encore une fois sincèrement ma solitude , et pendant quelque temps mes jours se passèrent de nouveau sans aventures.
L'été fini , et dans la seconde moitié de septembre , la chaleur diminua. Octobre vint; je me réjouissais alors d'avoir une chambre qui devait être bonne pendant rhiver ; mais voilà qu'un matin le geôlier me dit avoir ordre de me changer de prison.
■ — Et où allons-nous?
— A quelques pas, dans une chambre plus fraîche.
— Et pourquoi n'j avoir pas pensé quand je mourais de chaleur, quand l'air était plein de cousins et mon lit couvert de punaises ?
— L'ordre n'est pas venu plus tôt.
— Patience! allons.
Quoique j'eusse beaucoup souffert dans cette prison, il m'était pénible de la quitter , non-seulement parce qu'elle devait être excellente dans la saison froide , mais pour mille autres raisons encore. J'}' avais d'abord ces fourmis que j'aimais, et que je nourrissais avec une sollicitude, je dirais presque paternelle, si l'expression n'était pas ridicule. Depuis quelques jours, cette chère araignée dont j'ai déjà parlé avait émigré, je ne sais pourquoi ; mais je me disais : Qui sait si elle ne se souviendra pas de moi et si elle ne reviendra pas ? Et maintenant que je m'en vais , si elle revient , elle trouvera la prison vide ; ou si elle }' trouve quelque nouvel hôte, ce sera peut-être
MES PRISOTVS. 111
un ennemi des araignées , qui , avec sa pantoufle , enlèvera cette belle toile et écrasera la pauvre bête. Cette prison , d'ailleurs, n'a-t-elle pas été embellie par la pitié de Zanze? C'est à cette fenêtre qu'elle s'appuyait si souvent, et laissait tomber généreusement des miettes de gâteau pour mes fourmis. C'est ici qu'elle avait coutume de s'asseoir ; c'est là qu'elle contait telle cbose , là telle autre; c'est là que, penchée sur ma table, elle laissait couler ses larmes. . .
La chambre où l'on me mit était aussi sous les plombs ; mais elle avait deux croisées , l'une au nord , l'autre au couchant : séjour de rhumes perpétuels et d'un froid horrible pendant les mois rigoureux.
La fenêtre exposée au couchant était fort grande; celle du nord, petite, très-élevée, et placée au-dessus de mon lit.
Je me mis d'abord à la première, et je vis qu'elle donnait sur le palais du patriarche. D'autres prisons voisines de la mienne occupaient, à droite, une aile de peu d'étendue, et un prolongement d'édilicc qui était en face de moi , et où se trouvaient deux prisons l'une au-dessus de l'autre. Celle d'en bas avait une énorme fenêtre, à travers laquelle je voyais se promener, dans l'intérieur, un homme très-bien vêtu.
C'était M. Caporah de Cesena. Il m'aperçut, me fit quelques signes, et nous nous dimes nos noms.
.Te voulus examiner ensuite où donnait mon autre croisée; et ayant posé ma table sur le lit, et sur la table une chaise , je grimpai dessus , et me vis de niveau avec une partie du toit du palais , au delà duquel apparaissait une bonne partie do la ville et de la lagune.
Je demeurai à contempler cette belle vue , et, entendant
112 MES PRISOTNS.
ouvrir ma porte, je ne bougeai pas. C'était le geôlier, qui , me voyant grimpé si haut , et oubliant que je ne pouvais passer, comme une souris, à travers les barreaux, s'imagina que je tentais de m'évader. Dans le premier moment de son trouble , et en dépit d'une sciatique qui le tourmentait , il sauta sur le lit , me saisit par les jambes , et se mit à crier comme un aigle .
— Mais, lui dis-je, ne voyez- vous pas, étourdi, que ces barreaux m'empêchent de fuir? Ne comprenez- vous pas que je suis monté ici par pure curiosité ?
— Je vois , Monsieur, je vois,... je comprends... Mais descendez , vous dis-je , descendez j ce sont des tentatives de fuite.
Il fallut descendre, et j'en ris.
Je reconnus aux fenêtres des prisons latérales six autres détenus pour cause politique.
Ainsi donc , au moment où je me disposais à une solitude plus grande que par le passé , je me trouvai dans une espèce de monde. Je m'en affligeai d'abord , soit que le long isolement dans lequel j'avais vécu m'eût déjà rendu le caractère peu sociable , soit que la fâcheuse issue de mes rapports avec Juhen m'eût rendu défiant.
Les courts entretiens que nous eûmes ensemble , tant par signes que de vive voix , ne tardèrent pas cependant à
me paraître un bienfait , sinon propre à m'exciter à la joie , du moins à me distraire. Je ne parlai jamais à personne de mes relations avec Julien. Nous nous étions mutuellement promis su" l'honneur que ce secret resterait enseveli en nous. Si j'en parle dans ces pages , c'est parce que ceux qui les liront , quels qu'ils soient , ne pourront deviner lequel , de tant d'infortunés enfermés dans ces prisons , prenait le nom de Julien.
A cette nouvelle connaissance avec des compagnons de captivité s'en joignit une autre , qui me fut aussi bien douce.
De ma grande fenêtre , je voyais , au delà du prolongement des prisons qui était eu face de moi , une longue file de toits surmontés de cheminées , de belvédères , de clochers, de coupoles, qui allait se perdre dans la perspective de la mer et du ciel. Dans la maison la plus voisine de moi, laquelle formait une aile du patriarcat, habitait une bonne famille , qui acquit des droits à ma reconnaissance en me témoignant par ses saints la pitié que je lui inspirais. Un salut, une parole d'amour aux malheureux , c'est une grande charité !
D'une fenêtre de cette maison , un enfant de neuf à dix ans commença d'abord à élever ses petites mains vers moi, et je l'entendis s'écrier :
— Maman ! maman ! on a mis quelqu'un là- haut, dans les plombs. Pauvre prisonnier ! qui es- tu?
— Je suis Silvio Pellico , répondis-je.
Un autre enfant un peu plus grand que celui-là . accourut aussi à la croisée , et s'écria :
— Tu es Silvio Pellico?
— Oui ; et vous , chers enfants ?
1 14 MES PRISOÎSS.
— Moi je m'appelle Antonio S***, et mon frère, Giuseppe.
Puis il se retourna , et dit : — Que dois-je encore lui demander ?
Une dame, que je supposai être leur mère, et qui se cachait à moitié , suggérait à ces chers enfants de douces paroles qu'ils me redisaient , et moi je les remerciais avec la plus vive tendresse.
Ces conversations étaient peu de chose , et il ne fallait pas en abuser, de peur de faire crier le geôlier; mais chaque jour elles recommençaient, à ma grande joie, le matin , à midi et le soir. Lorsqu'on allumait les flambeaux , la dame fermait la croisée , et les enfaats me criaient: — Bonne nuit, Silvio! Elle aussi, enhardie par l'obscurité , répétait d'une voix émue : — Bonne nuit, Silvio ! Courage !
Quand ces enfants étaient à déjeuner ou à goûter, ils me disaient : — Oh ! si nous pouvions te donner de notre café au lait ! oh ! si nous pouvions te donner de nos gâteaux ! Le jour où on te rendra ta liberté, souviens-toi de venir nous voir ! Nous te donnerons des gâteaux bien bons , bien chauds , et tant de baisers !
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Le mois d'octobre ramenait le plus triste de mes anniversaires. C'était le 13 de ce mois que, l'année précé-
dente, j'avais été arrêté, et ce même mois me retraçait encore d'autres souvenirs non moins douloureux : deux ans auparavant , en octobre , un homme de mérite , que j'iîonorais beaucoup, s'était noyé par accident dans le Tésin ; trois années avant , encore en octobre , Odoard Briche , jeune homme que j'aimais presque autant que s'il eût été mon fils, s'était involontairement tué d'un coup de fusil j et, dans ma première jeunesse, toujours eu octobre, j'avais été frappé d'une autre grande afllictiou.
Quoique je ne fusse pas superstitieux, le fatal concours des pénibles souvenirsque m'offrait ce même mois m'inspirait une profonde tristesse.
Quand je causais , de ma fenêtre , avec ces enfants ou avec mes compagnons de captivité , je feignais d'être enjoué; mais à peine rentré dans mon antre, un poids ndicible de douleur retombait sur mon àme.
Je prenais la plume pour composer quelques vers ou pour me livrer à quelque autre occupation littéraire, et une force irrésistible semblait me contraindre à écrire tout autre chose. Eh! quoi donc? de longues lettres que je ne pouvais envoyer, de longues lettres à ma chère famille , dans lesquelles j'épanciiais tout mon cœur. Je les écrivais sur la table, puis je la raclais. C'étaient de vives expressions de tendresse, des souvenirs de la félicité dont j'avais joui auprès de mes parents , de mes frères , de mes sœurs, si indulgents, si affectueux. Le désir que j'éprouvais de les voir m'inspirait une foule de choses passionnées. Après avoir écrit des heures entières , il me restait toujours d'autres sentiments à exprimer.
C'était, sous une nouvelle forme, recommencer ma biographie et me faire illusion, en me retraçant l'image du passé et en arrêtant forcément mes regards sur uu
1 (6 MES PRISOINS.
temps heureux qui n'était plus. Mais que de fois, grand Dieu! après avoir retracé dans un tableau animé un des traits du plus heureux temps de ma vie , après avoir enivré mon imagination au point de me croire avec les personnes à qui je parlais , me rappelant soudain le présent, je laissais tomber ma plume, et je frissonnais d'horreur! Ces moments étaient véritablement affreux. Déjà, autrefois, j'en avais éprouvé le tourment, mais jamais avec des convulsions semblables à celles qui venaient alors m'assaillir.
J'attribuais ces convulsions et ces horribles angoisses à la trop grande exaltation de mes sentiments , provoquée par la forme épistolaire que je donnais à ces écrits , et à la pensée que j'avais eue de les adresser à des personnes si chères.
Je voulus faire autre chose, et je ne pus y parvenir. Je voulus du moins abandonner la forme épistolaire, et je ne le pus pas non plus. Dès que je prenais la plume et me mettais à écrire , c'était toujours une lettre pleine de tendresse et de douleur qui en résultait.
Ne suis-je plus libre de ma volonté? me disais-je ; cette nécessité de faire ce que je ne voudrais pas faire n'est-elle pas un véritable bouleversement de mon cerveau? Autrefois cela ne m'arrivait pas. Cela aurait pu s'expliquer dans les premiers temps de ma détention ; mais maintenant que je suis habitué à la vie de prison , maintenant que mon imagination devrait s'être calmée sur tout, maintenant que je me suis tant nourri de réflexions philosophiques et religieuses, comment deviens-je l'esclave des aveugles désirs de mon cœur? comment suis-je enfant à ce point? Appliquons-nous à autre chose.
Je cherchais alors à prier ou à m'enfoucer dans l'étude de la langue allemande. Vains efforts! je m'apercevais que c'était encore une lettre que j'écrivais !
Un état pareil était une vraie maladie , je ne sais si je ne dois pas dire une sorte de somnambulisme. C'était sans doute l'effet d'une grande fatigue, occasionnée par les veilles et la tension d'esprit.
Le mal augmenta; mes nuits étaient constamment sans sommeil, et presque toujours j'avais de la fièvre. Vainement je cessai de prendre du café le soir : l'insomnie était la même.
Il me semblait qu'il y avait eu moi deux hommes , l'un qui voulait continuellement écrire des lettres , et l'autre qui voulait faire autre chose. Eh bien ! dis-je, transigeons : écris encore des lettres , mais écris-les en allemand j du moins tu apprendras cette langue.
J'écrivis dès lors tout en mauvais allemand , et je fis , en effet, quelques progrès dans cette étude.
Le matin, après une longue veille, mon cerveau affaibli tombait dans une sorte d'assoupissement. Alors, dans mes songes, ou plutôt dans mon délire, je voyais mou père , ma mère , ou tout autre de ceux que j'aimais , se désespérer sur mon sortj jenteudais leurs lamentables
Il8 MES PRISO>S.
sanglots , et bientôt je m'éveillais épouvanté en sanglottaut aussi.
Quelquefois , pendant ces songes de peu de durée , il me semblait entendre ma mère consoler les autres , venir avec eux dans ma prison , et m'adresser les plus saintes paroles sur le devoir de la résignation; mais lorsque je me réjouissais le plus de son courage et de celui des autres , tout à coup elle fondait en larmes , et ils pleuraient tous avec elle. Personne ne pourrait dire quels étaient alors les déchirements de mon âme.
Pour échapper à de telles angoisses , j'essayai de ne plus me coucher. Je conservais mon flambeau allumé pendant toute la nuit, et je restais à ma table, à lire et à écrire. Mais quoi! il venait un moment où, bien que parfaitement éveillé, je lisais sans rien comprendre, et où ma tète n'avait absolument plus la force d'enfanter une idée. Alors je me mettais à copier ; mais je copiais en songeant à tout autre chose qu'à ce que j'écrivais ; je songeais à mes afflictions.
Et cependant, si je me couchais, c'était pis encore. Je ne trouvais aucune position supportable ; une agitation convulsive me forçait de me lever; ou, si je dormais un peu , ces songes désespérants me faisaient plus de mal que de veiller.
Mes prières étaient arides, et néanmoins je les répétais souvent. Ce n'étaient pas d'abondantes paroles, mais une invocation à Dieu, à ce Dieu fait homme , et qui a éprouvé toutes les douleurs humaines.
Pendant ces nuits horribles, mon imagination s'exaltait quelquefois à tel point , que , tout éveillé , il me semblait entendre dans ma prison tantôt des gémissements, tantôt des rires étouffés. Depuis mon enfance, je n'avais
jamais cru aux sorcières ui aux esprits, et maintenant ces rires et ces gémissements m'épouvantaient; je ne savais comment me les expliquer ; j'étais forcé de douter si je n'étais pas le jouet de quelque puissance inconnue et malfaisante.
Plusieurs fois je pris la lumière en tremblant , et je regardai si personne n'était caciié sous mon lit pour se jouer de moi ; plusieurs fois aussi j'eus l'idée qu'on m'avait enlevé de ma première chambre pour me transporter dans celle-ci , parce qu'il s'y trouvait quelque trappe , ou quelque ouverture secrète dans les murs , d'où mes sbires épiaient tout ce que je faisais, et s'amusaient cruellement à m'épouvanter.
Quand j'étais à ma table , tantôt il me semblait que ([uelqu'un me tirait par mon habit , tantôt que l'on poussait un livre qui tomhait à terre; tantôt aussi je croyais qu'une personne, derrière moi, soufflait ma lumière pour qu'elle s'éteignit. Me levant alors précipitamment, je regardais autour de moi, je me promenais avec défiance, et me demandais à moi-même si j'étais fou ou dans mon bon sens; car au milieu de tout ce que je voyais, de tout ce que j'éprouvais, je ne savais plus distinguer la réalité de l'illusion , et je m'écriais avec angoisse :
Deusmeus, Deus meus, ut quid dereliquisli me?
120 MES miSOiNS.
Une fois , m'étant mis au lit un peu avant l'aurore , je crus être parfaitement sur d'avoir placé mon mouchoir sous mon traversin. Après un moment d'assoupissement, je m'éveillai comme de coutume , et il me sembla qu'on Di'étranglait. Je sentis mon cou étroitement enveloppé. Chose étrange! il était enveloppé avec mon mouchoir, fortement attaché par plusieurs nœuds. J'aurais juré n'avoir pas fait ces nœuds , ni avoir touché mon mouchoir depuis que je l'avais mis sous mon traversin. 11 fallait que je l'eusse fait en rêvant ou dans un accès de délire, sans en avoir gardé aucune souvenance j mais je ne pouvais le croire , et depuis ce moment je craignais cliaque nuit d'être étranglé.
Je comprends combien de pareils égarements d'esprit doivent paraître ridicules aux autres ; mais pour moi , qui les éprouvais, ils me faisaient tant de mal que j'en frémis encore.
Ces terreurs s'évanouissaient chaque matin , et tant que durait la lumière du jour, je me sentais Tàme si bien raffermie contre elles, qu'il me semblait impossible que je pusse encore en être atteint ; mais , au coucher du soleil, je recommençais à frissonner, et chaque nuit ramenait les affreuses extravagances de la nuit précédente.
Plus j'étais faible dans les ténèbres , plus je faisais d'efforts , pendant le jour, pour paraître gai dans mes entretiens avec mes compagnons , avec les deux enfants du patriarcat et avec mes geôliers. Personne , en m'en-
tendant plaisanter comme je le faisais , n'aurait pu s'imaginer que je fusse en proie à une si déplorable infirmité. J'espérais me raffermir par ces efforts ; mais ils ne me servaient à rien. Ces visions nocturnes, que, dans le jour, je traitais de folie, redevenaient, le soir, d'épouvantables réalités.
Si je l'eusse osé, j'aurais supplié la commission de me changer de chambre; mais je ne pus jamais prendre sur moi d'en parler, craignant de faire rire à mes dépens.
Tous les raisonnements , toutes les résolutions , toutes les études et toutes les prières étant inutiles, l'idée affreuse d'être entièrement et pour toujours abandonné de Dieu s'empara de moi.
Tous ces misérables sopliismes contre la Providence , qui dans l'état de raison, peu de semaines auparavant, m'avaient paru si absurdes, vinrent alors brutalement trotter dans ma tète, et me semblèrent mériter attention. Je luttai plusieurs jours contre cette tentation , puis je m'y abandonnai.
Je méconnus la bonté de la religion , et je dis , comme je l'avais oui dire aux plus furieux athées , et comme dernièrement encore Julien me l'écrivait : La religion n'est bonne qu'à affaiblir les esprits. J'eus l'audace de croire qu'en renonçant à Dieu mon âme recouvrerait sa force. Confiance insensée ! je niais Dieu , et je ne savais pas nier l'existence de ces êtres invisibles et malfaisants qui semblaient m'entourer et se repaître de mes douleurs !
De quel nom qualifier ce martyre? Suffit-il de l'appeler maladie, ou n'était-ce pas en même temps un cluUiment du Ciel pour abattre mon orgueil et me faire reconnaître que , sans une lumière particulière , je pouvais devenir incrédule comme Julien , et plus insensé que lui?
Quoi qu'il en soit , Dieu me délivra d'un mal si affreux au moment où je m'y attendais le moins.
Un matin , après avoir bu mon café , je fus pris de violentes coliques et de vomissements , qui me firent croire d'abord que j'étais empoisonné. Après ces vomissements, qui m'accablèrent de fatigue et me laissèrent tout en sueur, je me couchai et m'endormis, vers midi, d'un sommeil paisible qui dura jusqu'au soir.
Je m'éveillai , étonné d'un si long repos; et, croyant n'avoir plus besoin de dormir, je me levai. Etant debout , je serai plus fort , me dis-je , contre mes terreurs ordinaires.
Mais les terreurs ne vinrent pas. J'en eus une grande joie , et , dans la plénitude de ma reconnaissance , recommençant à sentir Dieu . je me jetai à terre pour l'adorer, et lui demander pardon de l'avoir nié pendant plusieurs jours. Cette effusion de joie épuisa mes forces, étant alors resté un peu de temps à genoux , appuyé sur une chaise , je fus repris par le sommeil , et je m'endormis dans cette position.
Là , je m'éveillai à demi au bout d'une ou de plusieurs heures; mais j'eus à peine le temps de me jeter tout habillé sur mon lit , et je me rendormis jusqu'au matin. Je demeurai toute cette journée dans un état de somnolence; le soir, je me couchai de bonne heure, et je dormis la nuit entière. Quelle crise s'était opérée en moi? Je l'ignore ; mais j'étais guéri.
Alors cessèrent les nausées dont mon estomac souffrait depuis longtemps, mes maux de tète disparurent, et il me vint un appétit extraordinaire. Je digérais parfaitement, et mes forces augmentaient, xUlniirable Providence ! elle m'avait ôté mes forces pour m'iuimilier ; elle me les rendait parce que l'époque des sentences approchait, et qu'elle ne voulait pas que je succombasse à leur annonce.
Le 24 novembre , un de nos compagnons , le docteur Foresti , fut tiré de la prison des Plombs sans que nous sussions en quel lieu on le transportait. Le geôlier , sa femme et les secondini paraissaient atterrés, mais aucun d'eux ne voulait m'éclairer sur ce mystère.
— Et que veut savoir Monsieur , me disait Tremcrello, s'il n'y a rien de bon à lui apprendre? Je lui en ai déjà trop dit, trop dit.
— Allons , à quoi bon le taire? m'écriai- je en frissonnant ; ne vous ai-je pas compris ? Il est donc condamné à mort?
— Qui ?. . . lui ?.. . le docteur Foresti ?
Tremerello hésitait ; mais l'envie de bavarder n'était pas la moindre de ses vertus.
— Monsieur ne dira pas ensuite que je suis bavard ; je ne voulais justement pas ouvrir la bouche sur ces choseslà. Que Monsieur se souvienne qu'il m'y a forcé.
— Oui , oui , je vous y ai forcé ; mais allons , dites-môi tout. Qu'est-il arrivé à ce pauvre Foresti?
124 MJiS PRISOJSS.
— Ah ! Monsieur , on lui a fait passer le pont des Soupirs ! Il est dans les prisons criminelles ! l'arrêt de mort lui a été lu , et à deux autres encore.
— Et cet arrêt s'exécutera... quand? Ah! les infortunés! Et quels sont les deux autres?
— Je n'en sais pas davantage , pas davantage. Les sentences ne sont pas encore publiées. On dit dans Venise qu'il y aura plusieurs commutations de peine. Dieu veuille que l'arrêt de mort ne s'exécute sur aucun d'eux ; Dieu veuille que si tous ne peuvent y échapper, Monsieur du moins y échappe ! Je porte à Monsieur autant d'affection... (pardon de la liberté,) que s'il était mon frère.
Et il s'en alla tout ému. Le lecteur peut imaginer dans quelle agitation je me trouvai tout le reste de cette journée, et la nuit suivante, et tant d'autres jours durant lesquels je ne pus en apprendre davantage.
Cette incertitude dura un mois. Enfin les sentences relatives au premier procès furent rendues publiques. Elles frappaient beaucoup d'accusés , dont neuf étaient condamnés à mort, puis, par grâce, au carcere duro, les uns pour vingt ans , les autres pour quinze (et, dans les deux cas , ils devaient subir leur peine dans la forteresse du Spielberg, près la ville de Brûnn en Moravie), d'autres enfin pour dix ans au moins. (Ces derniers allaient dans la forteresse de Lubiana.)
Fallait- il voir , dans cette commutation de peine accordée à tous les condamnés du premier procès , une preuve que la mort épargnerait ceux du second? ou bien n'userait-on d'indulgence que pour les premiers , parce qu'ils avaient été arrêtés avant la publication des ordonnances
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contre les sociétés secrètes ? et toute la rigueur des lois tomberait-elle sur les seconds?
La solution de ces doutes ne peut se faire beaucoup attendre , me disais-je : que Dieu soit béni de me donner le temps de prévoir la mort et de m'y préparer !
Mon unique pensée était de mourir chrétiennement et avec courage. J'eus la tentation d'échapper au gibet par le suicide , mais elle me quitta. Quel mérite y a-t-il à ne pas se laisser égorger par le bourreau , pour en faire soimême l'office? On sauve son honneur. Eh! n'est-ce pas une puérilité de croire qu'il y a plus d'honneur à tromper le bourreau qu'à se livrer à lui , lorsque , après tout , force est de mourir ? Quand même je n'eusse pas été chrétien , le suicide, en y réfléchissant, m'eût paru une sotte satisfaction et une chose inutile.
Si le terme de ma vie est arrivé, me disais-je, ne suis-je pas heureux qu'il arrive de manière à me laisser le temps de me recueillir, et de purifier ma conscience par des désirs et un repentir dignes d'un homme? Eu jugeant comme le vulgaire , la pire de toutes les morts est celle du gibet; mais au jugement du sage, cette mort n'est-elle pas préférable à tant d'autres causées par les maladies , qui , en affaiblissant l'intelligence ,
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ne permettent plus à Tàme de se détacher des pense'es terrestres ?
La justesse de ce raisonnement pénétra si avant dans mon esprit, que l'horreur de la mort, et même de ce genre de mort, s'éloigna tout à fait de moi. Je méditai longtemps sur les sacrements qui devaient me fortifier dans ce moment solennel , et je me crus en état de les recevoir dans les dispositions nécessaires pour en éprouver toute l'efficacité. Cette élévation d'âme que je croyais avoir, cette paix intérieure, cette indulgente affection pour ceux qui me haïssaient, cette joie de pouvoir sacrifier ma vie à la volonté de Dieu , les aurais-je conservées si j'eusse été conduit au supplice? Hélas ! l'homme est tellement plein de contradictions, que lors même qu'il paraît ne pouvoir être ni plus ferme ni plus saint, il ne faut qu'un moment pour le précipiter dans les faiblesses et dans les fautes. Serais-je alors mort dignement? Dieu seul le sait. Je ne m'estime pas assez pour l'affirmer.
Cependant l'approche vraisemblable de la mort arrêtait tellement mon imagination sur cette idée, que nonseulement la mort me semblait possible , mais annoncée par d'infaillibles pressentiments. îNul espoir d'éviter cette destinée n'entrait plus dans mon cœur. Chaque fois que j'entendais le bruit des pas ou des clefs , chaque fois qu'on ouvrait ma porte , je me disais : Courage ! peut-être vienton me chercher pour me lire ma sentence. Ecoutons-la avec calme et dignité, et bénissons le Seigneur.
Je méditais sur ce que je devais écrire pour la dernière fois à ma famille , et particulièrement à mon père , à ma mère , à chacun de mes frères , a chacune de mes sœurs ; et repassant dans mon esprit ces expressions de sentiments si profonds, si sacrés, je m'attendrissais avec une
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douceur infinie ; je pleurais , et ces pleurs n'affaiblissaient pas ma volonté résignée.
Comment l'insomnie ne serait- elle pas revenue? Mais combien elle était différente de la première ! Je n'entendais dans ma chambre ni rires ni gc'missements , je ne révais ni d'esprits ni d'hommes cachés. La nuit était pour moi plus délicieuse que le jour , parce que je me concentrais de plus en plus dans la prière. J'avais coutume de me mettre au lit vers quatre heures , et je dormais paisiblement environ deux heures. Éveillé , je restais tard au lit pour me reposer , et je me levais vers onze heures.
Une nuit , je m'étais couché un peu plus tôt que de coutume, et j'avais à peine dormi un quart d'heure lorsque , me réveillant tout à coup , je vis une éclatante lumière sur le mur qui se trouvait en face. Je craignis d'être retombé dans mon ancien délire ; mais ce que je voj'ais n'était pas une illusion. Cette lumière venait de la petite fenêtre au-dessous de laquelle je couchais.
Je saute à terre , je prends la table , la place sur mon lit, et, mettant dessus une chaise, je monte, et je vois un des plus beaux et des plus terribles spectacles de feu que l'on puisse imaginer.
C'était un grand incendie , à une portée de fusil de nos prisons. Il avait pris à la maison des boulangeries publiques , et il les consuma.
La nuit étant très-obscure, on en voyait d'autant mieux ces vastes globes de flammes et de fumée agités par un vent furieux. De toutes parts volaient des étincelles qui semblaient pleuvoir du ciel. La lagune voisine réfléchissait l'incendie; un nombre infini de gondoles étaient en mouvement. Je me représentais l'épouvante et le danger
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de ceux qui habitaient la maison incendie'e et celles qui l'avoisinaient, et je les plaignais. J'entendais des voix lointaines d'hommes et de femmes qui s'appelaient : — Tognina! Momolo! Beppo! Zanze! Encore ce nom de Zanze qui venait frapper mon oreille ! Il y en a par milliers à Venise , et pourtant je craignais que ce ne fût celle dont le souvenir m'était si doux ! L'infortunée serait-elle là , et peut-être enveloppée par les flammes? Oh! si je pouvais voler à son secours !
Palpitant , frémissant , et frappé de stupeur , je restai à cette croisée jusqu'au point du jour , puis je descendis accablé d'une tristesse mortelle , me figurant le mal beaucoup plus grand qu'il ne l'était. Tremerello m'apprit qu'il n'y avait que les fours de brûlés et les magasins attenants à ces fours , avec une grande quantité de sacs de farine.
Mon imagination était encore vivement frappée d'avoir vu cet incendie , lorsque , quelques nuits après (je n'étais pas encore couché, et, assis à ma table, j'étudiais tout transi de froid) , voici des voix peu éloignées de moi (c'étaient celles du geôher , de sa femme , de leurs enfants et défi secondini) , qui s'écrient: Le feu l le feu ! 0 bienheureuse Vierge^ nous sommes perdus !
Le froid quo je ressentais me quitta à l'instant. Je sautai de dessus ma chaise , couvert de sueur , et je regardai
MES PRISOTVS. 129
tout autour si déjà on apercevait des flammes : on n'en voyait pas.
L'incendie était pourtant dans le palais même , dans quelques bureaux voisins des prisons.
Un des secondini criait : — Monsieur le maître , si le feu gagne, que ferons- nous de ces Messieurs qui sont en cage?
Le geôlier répondait : — Je n'ai pas le cœur de les laisser brûler. Cependant on ne peut pas ouvrir les prisons sans la permission de la commission.
— Allons ! dis-je , courez donc demander cette permission.
— J'y cours tout de suite, Monsieur; mais la réponse n'arrivera pas à temps, savez- vous...
Et où était cette liéroique résignation que je me croyais si sûr de posséder en pensant à la mort? Pourquoi l'idée d'être brûlé vif me donnait-elle la fièvre? Comme s'il y avait plus de plaisir à se laisser serrer la gorge qu'à êtn; brûlé ! Je fis cette réflexion , et j'eus honte de ma peur ; j'étais sur le point de crier au geôlier de m'ouvrir par charité , mais je me retins. iN'éanmoins je tremblais.
Voilà donc, me dis-je, quel sera mon courage si, échappé au feu , je suis conduit à la mort ! Je me contiendrai, je cacherai aux autres ma lâcheté; mais je tremblerai... Cependant... n'est-ce pas aussi du courage, quand on éprouve de la crainte, d'agir comme si on n'en avait pas? N'est-ce pas générosité que de s'efforcer de donner volontiers ce qu'on regrette de donner? N'est-ce pas obéissance que d'obéir en répugnant à le faire ?
Le tumulte était si grand dans la maison du geôlier, qu'il indiquait un péril toujours croissant. Et le secon-
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dino parti pour demander la permission de nous tirer de ces lieux ne revenait pas ! Enfin il me sembla entendre sa voix. J'écoutai, et ne pus distinguer ses paroles. J'attends, j'espère, mais en vain! Personne ne vient. Est-il possible que l'on n'ait pas permis que nous fussions sauvés du feu? Et s'il n'y a plus moyen d'échapper? si le geôlier et sa famille avaient eux-mêmes de la peine à se mettre en sûreté , et s'il n'y avait plus personne qui pensât aux pauvres prisonniers en cage ?. . .
Mais enfin, reprenais-je, ce n'est là ni de la philosophie ni de la religion ! Ne ferais-je pas mieux de me préparer à voir les flammes entrer dans ma chambre et me dévorer?
Cependant les clameurs s'apaisent : peu à peu je n'entends plus rien. Est- ce une preuve que l'incendie a cessé ? ou bien tous ceux qui l'ont pu ont-ils pris la fuite? et ne reste-t-il plus ici que les victimes abandonnées à une fin si cruelle?
Le silence qui continuait de régner me calma : je compris que le feu devait être éteint.
Je me mis au lit, et je me reprochai comme une lâcheté l'anxiété que j'avais éprouvée. Maintenant qu'il ne s'agissait plus d'être brûlé , je regrettais de n'avoir pas péri dans les flammes plutôt que de recevoir la mort dans quelques jours de la main des hommes.
Le matin suivant, j'appris de Tremerello les détails de l'incendie , et je ris de la peur qu'il me dit avoir eue , comme si la mienne n'avait pas égalé ou peut-être surpassé la sienne.
Le 11 janvier 1822, vers neuf heures du matin, Tremerello saisit une occasion pour venir auprès de moi , et me dit tout agité :
— Monsieur sait- il que dans l'ile Saint - Michel de Murauo, ici, à peu de distance de Venise, il y a une prison où sont peut-tHre plus de cent earbcnari?
— Vous me l'avez déjà dit d'autres fois : eh bien'... que voulez- vous dire?... Allons, parlez; il y en a peutêtre de condamnés?
— Précisément.
— Lesquels?
— Je ne sais.
— Mon pauvre Maroncelli en serait-il?
— Hélas ! Monsieur, je ne sais , je ne sais qui en est.
Tl s'en alla tout ému , en me regardant d'un air de compassion.
Peu après le geôlier entra, accompagné des secondini et d'un homme que je n'avais jamais vu. Le geôlier pa raissait troublé. Le nouveau venu prit la parole .
— Monsieur, la commission a ordonné que vous vinssiez avec moi.
— Partons , répondis- je. Et vous , qui êtes- vous donc?
— Je suis le geôlier des prisons de Saint Michel , où Monsieur doit être transféré.
Le geôlier des Plombs remit à celui-ci mon argent, qu'il avait entre les mains. Je demandai et j'obtins la
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permission de faire quelque présent aux secondini. Je mis en ordre mes vêtements, je pris ma Bible sous le bras, et je partis. Pendant que je descendais ce long escalier, Tremerello me serra furtivement la main; il semblait vouloir me dire : Malheureux , tu es perdu !
jXous sortîmes par une porte qui donnait sur la lagune, où nous attendaient, avec une gondole, deux secondini du nouveau geôlier.
J'entrai dans la gondole, agité par mille sentiments opposés. J'éprouvais un certain regret d'abandonner le séjour des Plombs, où j'avais beaucoup souffert, mais aussi où je m'étais affectionné à quelqu'un , et où quelqu'un s'était affectionné à moi ; je goûtais le plaisir de me retrouver en plein air après une si longue réclusion , de voir le ciel , les eaux et la cité , sans le triste encadrement des barreaux de fer; je retrouvais le souvenir de la joyeuse gondole qui , dans des temps beaucoup plus heureux , me portait sur cette même lagune ; celui des gondoles du lac deCôme, du lac Majeur, des petites barques sur le Pô,
de celles du Ehône et de la Saône Oh ! riantes années,
vous vous êtes évanouies ! Qui, dans le monde, a été aussi heureux que moi?
ISé des parents les plus tendres , dans cette condition qui n'est pas la pauvreté , et qui , vous rapprochant presque également du pauvre et du riche , vous facilite la vraie connaissance de ces deux états , condition qui , à mon avis , est la plus favorable pour cultiver les affections ; après une enfance entourée de toutes les douceurs de la vie domestique, j'étais allé à Lyon, auprès d'un vieux cousin de ma mère , fort riche et très-digne de ses richesses. Là, tout ce qui peut enchanter un cœur avide d'élégance et d'amour avait rempli de délices la première
J en irai dans la çrondole. açriié par mille senliments opposés
ardeur de ma jeunesse. Puis, de retour en Italie et fixé à Milan avec mes parents, j'avais continué à étudier, à aimer la société et les livres, ne trouvant partout que d'excellents amis et des applaudissements flatteurs. Monti et Foscolo, quoique ennemis l'un de l'autre, avaient pour moi la même bienveillance. Je m'attachai plus intimement au dernier; et cet homme si irascible , qui éloignait tant de personnes de lui par son âpre rudesse , n'était pour moi que douceur et cordialité, et j'avais pour lui une tendre vénération. D'aulres Uttérateurs distingués me témoignaient aussi une affection que je leur rendais. Jamais les traits de l'envie ni de la calomnie ne m'atteignirent , ou du moins ils partaient de gens si discrédités qu'ils ne pouvaient me nuire. A la chute du rojaume d'Italie, mon père était retourné demeurer à Turin avec le reste de ma famille ; et moi , me promettant toujours de rejoindre des êtres si chers, j'avais fini par rester à Milan , où j'étais entouré de tant de bonheur que je ne pouvais me résoudre à y renoncer.
Parmi mes meilleurs amis, trois, à Milan, l'emportaient dans mon cœur : D. Pietro Borsieri, monseigneur Lodovico de Brème , et le comte Luigi Porro Lambertenghi. A ceux-ci se joignit plus tard le comte Federigo Confalonieri.
M'étant chargé de l'éducation de deux des enfants de Porro, j'étais avec eux comme un père, et avec leur père comme un frère. Dans cette maison affluait nonseulement tout ce que Milan avait d'esprits cultivés , mais encore une foule de voyageurs de distinction : c'est là que je connus madame de Staël , Schlegel , Davis , Bjron, Hobhouse, Brougham, et beaucoup d'autres personnages illustres des diverses parties de l'Europe.
Oli ! comme la connaissance des gens de mérite réjouit l'àrae et l'excite à s'ennoblir! Oui, j'étais heureux! Je n'aurais pas changé mon sort contre celui d'un prince ! . . . Et d'un sort si doux tomber tout à coup entre les mains des sbires, être traîné de prison en prison, et finir par être étranglé ou périr dans les fers !
Tout en faisant ces réflexions , j'arrivai à Saint-Michel , et je fus renfermé dans une chambre qui avait vue sur une cour, sur la lagune et sur la belle île de Murano. Je demandai des nouvelles de Maroncelli au geôlier, à sa femme et à quatre secondini; mais ils me faisaient des visites courtes , pleines de défiance , et ne voulaient me rien dire.
Cependant , partout où il y a cinq à six personnes , il est rare de n'en pas trouver une compatissante et qui aime à parler; je la trouvai, et j'appris ce qui suit :
Maroncelli , après être reste longtemps seul , avait été mis avec le comte Camillo Laderchi; ce dernier, déclaré innocent , était sorti de prison depuis peu de jours , et Maroncelli se trouvait seul encore une fois. Deux autres de nos compagnons de captivité, le professeur Gian- Dominico Romagnosi et le comte Giovani Arrivabene, avaient été aussi mis en liberté comme innocents. Le capitaine Rezia et M. Canova étaient ensemble, et le
professeur Ressi était mourant daus une prison \oisine de la leur.
— La sentence de ceux qui ne sont pas sortis est donc venue? demaudai-je; et qu'attend-on pour nous la faire connaître? Peut-être que le pauvre Ressi meure, ou qu'il soit en état d'entendre son arrêt , n'est-ce pas?
— Je crois que oui.
Tous les jours je demandais des nouvelles de cet infortuné.
— Il a perdu la parole j — il l'a recouvrée, mais il a le délire et n'entend rien ; — il donne peu de signes de vie j - il crache souvent le sang , il délire encore ; — il est plus mal ; — il est mieux ; — il est à l'agonie.
Telles furent les réponses que l'on me donna pendant plusieurs semaines. Enfm, un matin, on me dit : — 11 est mort î
Je versai une larme sur lui , et me consolai en pensant qu'il avait ignoré sa condamnation.
Le jour suivant, 2i février 1822, à dix heures du matin , le geôlier vint me prendre, me conduisit dans la salle de la commission, et se retira. Le président, l'inquisiteur et les deux juges assistants étaient assis; ils se levèrent.
Le président me dit, avec l'accent d'une noble commisération , que la sentence était arrivée , qu'elle était terrible, mais que déjà l'empereur l'avait adoucie.
L'inquisiteur me lut la sentence : •« Condamné à mort;» puis il lut le rescrit impérial : < La peine est commuée en quinze années de carcere duro dans la forteresse du Spielberg. »
Je répondis : — La volonté de Dieu soit faite ! Mon intention était véritablement de recevoir en chrétien ce
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coup terrible , et de ne montrer , de ne nourrir du res sentiment contre qui que ce fût.
Le président loua ma modération , et m'engagea à la conserver toujours, ajoutant qu'au bout de deux ou trois ans cette modération me mériterait peut-être une plus grande grâce. (Au lieu de deux ou trois , ce furent bien d'autres années ! )
Les autres juges aussi m'adressèrent des paroles de consolation et d'espérance ; mais l'un d'eux , qui , dans le cours du procès, s'était toujours montré fort hostile envers moi , me dit quelque chose de poli , qui cependant me parut piquant. Cette politesse me sembla déraen lie par ses regards, dans lesquels j'aurais juré qu'il y avait une joie insultante.
Maintenant je ne jurerais plus que cela fût ainsi; je puis très- bien m'ètre trompé ; mais mon sang alors fut bouleversé, et j'eus peine à ne pas laisser éclater ma fureur. Je dissimulai ; et pendant qu'on me louait encore de ma patience toute chrétienne, en secret je l'avais déjà perdue.
— Demain , dit l'inquisiteur , il nous sera pénible d'avoir à vous annoncer publiquement votre sentence ; mais c'est une formalité indispensable.
— Soit , répondis-je.
— Dès ce moment, reprit-il, vous pouvez jouir de la compagnie de votre ami.
Et, ayant appelé le geôlier, ils me consignèrent de nouveau entre ses mains, en lui disant de me mettre avec Maroncelli.
Quel doux moment ce fut pour mon ami et pour moi que celui où nous nous revîmes , après un an et trois mois de séparation et tant de douleurs ! Les joies de l'amitié nous firent presque oublier un instant notre condamnation.
Bientôt néanmoins je m'arraciiai de ses bras pour prendre la plume et écrire à mon père ; car je désirais ardemment que la nouvelle de mon triste sort fût annoncée par moi à mes chers parents , plutôt que par d'autres, afin que le déchirement de leur cœur fût adouci par le calme religieux de mon langage. Les juges me promirent d'expédier aussitôt cette lettre.
Maroncelli me parla ensuite de son procès , et moi du mien. Nous nous racontâmes plusieurs aventures de prison ; puis , allant à la feiièlrc , nous saluâmes trois de nos amis , qui étaient à la leur. C'étaient d'abord Canova et Rezia, qui se trouvaient ensemble : le premier, condamné à six ans de carcere duro, et le second, à trois. Le troisième était le docteur Cesare Armari, qui, dans les mois précédents, avait été mon voisin aux Plombs. Il n'avait eu à subir aucune condamnation , et il sortit depuis , déclaré innocent.
Le plaisir de nous entretenir ensemble fut une distraction pendant toute la journée et toute la soirée; mais quand nous fûmes couchés , quand la lumière fut éteinte et le silence rétabli, il me fut impossible de dormir. Ma
tête était en feu , et mon cœur saignait en pensant à ma famille. Mes vieux parents résisteront-ils à un tel mallieur ? Auront-ils assez de leurs autres enfants pour les consoler? Ils sont tous aimés autant que je le suis, et en sont plus dignes que moi ; mais un père et une mère trouvent-ils jamais que les enfants qui leur restent soient une compensation de celui qu'ils perdent?
Ah ! si du moins je n'eusse pensé qu'à mes parents et à quelques autres personnes que j'aimais ! ce souvenir n'eût produit en moi que de l'affliction et de l'attendrissement j mais je pensai aussi à ce prétendu rire de joie insultante de ce juge, à mon procès, à la cause de ma condamnation , aux passions politiques , au sort d'un si grand nombre de mes amis , . . . et j'étais incapable de juger avec indulgence aucun de mes adversaires. Dieu me soumettait à une grande épreuve ! Mon devoir eût été de la subir avec courage : je n'en eus ni la force ni la volonté. La volupté de la haine avait pour moi plus de charme que la douceur du pardon : je passai une nuit d'enfer.
Le matin , je ne priai pas. L'univers me semblait l'œuvre d'un pouvoir ennemi du bien. Plusieurs fois déjà, je m'étais fait le calomniateur de Dieu 5 mais jamais je n'aurais cru pouvoir le redevenir, et surtout le redevenir en si peu d'heures ! Julien , dans ses plus grands accès de fureur, ne pouvait pas être plus impie que moi. Quand l'homme ne roule dans son esprit que des pensées de haine, et que surtout il est frappé d'un très-grand malheur , qui devrait au contraire le rendre plus religieux, lors même qu'il aurait été juste, il devient pervers. Oui, lors même qu'il aurait été juste; car on ne peut haïr sans orgueil. Et qui es-tu , ô misérable mortel, pour prétendre qu'aucun de tes semblables ne te juge sévè-
rement ; pour vouloir que personne ne puisse te nuire de honne foi , en croyant agir avec justice ; pour te plaindre , si Dieu veut que tu souffres plutôt d'une manière que d'une autre?
Je me sentais malheureux de ne pouvoir prier ; mais où règne l'orgueil on ne saurait trouver d'autre dieu que soi-même.
J'aurais voulu recommander mes parents désolés au Consolateur suprême, et je ne croyais plus en lui !
A neuf heures du matin , on nous fit entrer, Maroncelli et moi, dans une gondole qui nous conduisit à la ville. Nous abordâmes au palais du Doge , nous montâmes aux prisons , et on nous mit dans la chambre qu'habitait, peu de jours auparavant, M. Caporali , qu'on avait transféré je ne sais où. Neuf ou dix sbires étaient là , assis, pour nous garder, et nous attendions en nous promenant le moment d'être traînés sur la place. L'attente fut longue ; l'inquisiteur ne vint qu'à midi , pour nous annoncer qu'il fallait partir. Le médecin arriva aussi, et nous engagea à boire un petit verre d'eau de menthe , que nous acceptâmes , pénétrés de reconnaissance , moins encore de cette attention que de la pitié que le bon vieillard nous témoignait : c'était le docteur Dosmo. Le chef
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des sbires s'avança ensuite, nous mit les menottes, et nous le suivîmes, accompagnés des autres sbires.
En descendant le magnifique escalier des Géants , nous nous rappelâmes le doge Marino Faliero , décapité en ce lieu même. jVous entrâmes sous le grand portique , qui, de la cour du palais , donne sur la Piazzetta , et , arrivés là , nous tournâmes à gauche , vers la lagune. Au milieu de la Piazzetta était l'échafaud sur lequel nous devions monter. De l'escalier des Géants à cet échafaud étaient rangées deux files de soldats allemands , au milieu desquelles nous passâmes.
Montés sur l'échafaud, nous jetâmes nos regards autour de nous, et nous vîmes une immense population frappée de terreur. On apercevait sur divers points , dans l'éloiguemeut , d'autres soldais alignés , et on nous dit qu'il } avait partout des canons avec mèches allumées.
C'était sur cette même Piazzettaqu'ensepXemhre 1820, un mois avant mon arrestation , un mendiant m'avait dit : — Ceci est un lieu de malheur !
Ce mendiant me revint à la mémoire , et je me dis :
Qui sait s'il n'est pas là, lui aussi, au milieu de ces milliers de spectateurs, et s'il ne me reconnaît pas?
Le capitaine autrichien nous cria de nous tourner du côté du palais et de regarder en haut. >'ous obéîmes, et nous vîmes sur la terrasse un officier de justice, tenant un papier à la main : c'était la sentence. Il la lut à haute voix.
Un profond silence régna jusqu'à ces mots : condamnés à mort. Il s'éleva alors un murmure général de compassion , puis le silence se rétablit pour écouter la fin de la lecture, et un nouveau murmure accueiUit ces e\-
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pressions : condamnés an carcere duro , Maronceîli pour vingt ans, et Pellico pour quinze.
Le capitaine nous ayant fait signe de descendre , nous jetâmes encore une fois nos regards autour de nous , et nous descendîmes. Centrés dans la cour , nous montâmes l'escalier , et l'on nous fit retourner dans la chambre d'où on nous avait tirés; on nous ôta ensuite les menottes, et nous fûmes reconduits à Saint-Michel.
Ceux qui avaient été condamnés avant nous étaient déjà partis pour Lubiana et pour le Spielberg, accompagnés d'un commissaire de police. Maintenant nous attendions le retour de ce même commissaire pour qu'il nous conduisît à notre destination : nous l'attendîmes un mois.
Ma vie alors se passait à parler beaucoup pour me distraire, et à entendre parler les autres. Maronceîli me lisait en outre ses compositions littéraires , et je lui lisais les miennes. Je lus un soir, de ma fenêtre, à Canova, à Bczia et à Armari, V Ester d'Engaddi, et le lendemain au soir, YJyinia d'Asti.
Mais la nuit je frémissais , je pleurais , et je dormais peu ou je ne dormais pas du tout.
Je désirais et craignais en môme temps d'apprendre comment la nouvelle de mon infortune avait été reçue par mes parents.
Enfin je reçus une lettre de mon père. Quelle fut ma douleur en voyant que la dernière que je lui avais adressée n'avait pas été envoyée sur-le-champ, comme j'en avais tant prié l'inquisiteur ! Mon malheureux père , qui s'était toujours flatté de l'espérance que je sortirais acquitté , ayant pris un jour la Gazette de Milan, y avait lu ma condamnation. Lui-même me racontait cette cruelle découverte , et me laissait à imaginer combien son âme avait été déchirée.
Oh ! comme dans mon immense compassion pour lui , pour ma mère , pour toute ma famille , je m'indignai de ce que ma lettre n'avait pas été soigneusement expédiée ! Peut-être n'y avait- il eu aucune mauvaise intention dans ce retard; mais j'en supposai une infernale; je crus y découvrir un raffinement de barbarie , le désir que le coup dont j'étais frappé tombât aussi de toute sa violence sur mes innocents parents. J'aurais voulu pouvoir répandre une mer de sang pour punir cette cruauté imaginaire.
Maintenant que je juge de sang-froid, je trouve mon idée peu vraisemblable : ce retard n'eut sans aucun doute d'autre cause que la négligence.
Furieux comme je l'étais, j'appris en frémissant que mes compagnons se proposaient de faire leurs pàques avant de partir, et je sentis que je ne devais pas les faire , n'ayant en moi aucune volonté de pardonner.
-o-S^-CMagpo-^-o-
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Le commissaire arriva enfin d'Allemagne, et vint nous dire que dans deux jours nous partirions.
— Messieurs , ajouta-t-il , j'ai le plaisir de pouvoir vous donner une consolation. En revenant du Spielberg, j'ai vu à Vienne S. M. l'empereur, qui m'a dit que vos jours de détention seraient de douze heures, et non de vingtquatre. Cette expression de S. M. veut dire que la peine est diminuée de moitié.
Cette diminution ne nous fut jamais annoncée officiellement. Il n'était pas probable cependant que le commissaire nous fit un mensonge, d'autant plus qu'il ne nous donna pas cette nouvelle en secret , mais du consentement de la commission.
Je ne pus néanmoins m'en réjouir, car, dans ma pensée , sept ans et demi de fers n'étaient guère moins horribles que quinze. 11 me semblait impossible que je vécusse aussi longtemps.
Ma santé était de nouveau très-mauvaise. Je souffrais beaucoup de la poitrine, je toussais, et je croyais mes poumons attaqués ; je mangeais peu , et ce peu , je ne le digérais pas.
Notre départ eut lieu dans la nuit du 25 au 26 mars. On nous permit d'embrasser notre ami le docteur Cesare Armari. Un sbire nous attacha ensuite une chaîne transversalement de la main droite au pied gauche , pour nous empêcher de fuir. Nous descendîmes dans une gondole, et nos gardes ramèrent vers Fusine.
Arrivés là, nous trouvâmes deux voitures prêtes. Le commissaire monta avec Eezia et Canova dans l'une , et le sous-commissaire , avec Maroncelli et moi , dans l'autre. Six ou sept gardes de police , armés de fusils et de sabres , et placés , les uns dans les voitures , les autres sur le siège du voiturin, complétaient le convoi.
Il est toujours douloureux de se voir contraint par le malheur de quitter sa patrie ; mais la quitter chargé de chaînes , et pour aller habiter des climats horribles , pour aller languir des années entières parmi des sbires , est une chose si déchirante qu'il n'y a pas de terme pour l'exprimer !
Avant de passer les Alpes , ma nation me devenait à chaque instant plus chère , à cause de la commisération que nous témoignaient partout ceux que nous rencontrions. Notre condamnation étant déjà connue depuis plusieurs semaines , nous étions attendus dans chaque ville, dans chaque village, dans chaque hameau isolé. Dans plusieurs endroits, les commissaires et les gardes eurent peine à dissiper la foule qui nous entourait. La bienveillance qui se manifestait à notre égard était véritablement étonnante.
A Udine, une touchante surprise nous était réservée. Quand nous fûmes arrivés à l'auberge , le commissaire fit fermer la porte de la cour et écarter le peuple , puis nous assigna une chambre, et ordonna aux domestiques de nous y apporter notre souper et tout ce qu'il fallait pour coucher. Un instant après , trois hommes entrent avec des matelas sur les épaules. Quel est notre étonnement en nous apercevant qu'un seul d'entre eux est au service de la maison , et que les deux autres sont de notre connaissance ! Nous feignîmes de les aider à déposer les
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matelas, et nous leur serrâmes furtivement la main. Les larmes nous jaillissaient du cœur à tous. Oh! combien il nous fut pénible de ne pouvoir les verser en nous pressant dans les bras les uns des autres !
Les commissaires ne s'aperçurent pas de cette scène touchante; mais je soupçonnai un des gardes d'avoir pénétré le mystère au moment où le bon Dario me serrait la main. Ce garde était Vénitien. Il nous fixa au visage Dario et moi , pâlit , et sembla hésiter s'il devait élever la voix ; mais il se tut , et tourna les yeux d'un autre côté , feignant de n'avoir rien vu. S'il ne devina pas que ces deux personnes fussent de nos amis, il pensa du moins que c'étaient des domestiques de notre connaissance.