‹ Œuvres choisiesChapitre 9 sur 33 · VITI · texte numérisé non relu

VITI

Dans mon infortune j'ai pourtant du bonheur, me disais-je , que l'on m'ait donné une prison au niveau du sol , sur cette cour, où vient à quatre pas de moi ce cher enfant , avec lequel il m'est si doux de causer par signes. Intelligence humaine, que tu es admirable ! Q)ue de choses nous nous disons, lui et moi, par les diverses expressions de nos regards et de notre pbysionomie ! Comme il arrange ses mouvements avec grâce quand je lui souris ! Comme il les corrige quand il voit qu'ils me déplaisent ! Comme il comprend que je l'aime quand il caresse ou qu'il régale quelques-uns de ses camarades ! Personne au monde ne se l'imagine , et pourtant moi , debout à ma fenêtre, je puis être en quelque sorte l'instituteur de cette pauvre petite créature. A force de répéter ce mutuel exercice de signes, nous aurons bientôt perfectionné ce moyeu

de nous communiquer nos idées. Plus il sentira qu'il s'instruit et s'ennoblit l'àme avec moi , plus il m'aimera : je serai pour lui le génie de la raison et de la bonté. Il apprendra à me confier ses douleurs, ses joies, ses désirs ; et moi j'apprendrai à le consoler; je formerai son cœur; je le dirigerai dans toute sa conduite. Qui sait si, en tenant mon sort indécis de mois en mois , on ne me laissera pas vieillir ici? Qui sait si cet enfant ne s'élèvera pas sous mes yeux, et ne sera pas employé à quelque service dans cette maison? Avec autant d'esprit qu'il paraît en avoir, à quoi réussira-t-il? Hélas! il ne sera rien de plus qu'un très-bon secondino , ou quelque autre chose semblable. Eh bien ! n'aurai-je pas fait une bonne œuvre en contribuant à lui inspirer le désir de plaire aux honnêtes gens et à lui-même , et en lui donnant l'habitude des sentiments bienveillants?

Ce monologue était très-naturel. J'eus toujours beaucoup d'inclination pour les enfants , et la mission d'instituteur m'a toujours ])aru sublime. Je l'avais remplie depuis quelques années près de deux jeunes gens d'une belle espérance, Giacomo et GiulioPorro, que j'aimais comme s'ils eussent été mes enfants, et que toujours j'aimerai ainsi. Dieu sait combien de fois je pensai à eux dans ma prison, combien je m'afQigeai de ne pouvoir terminer leur éducation , et quels vœux ardents je formais pour qu'ils rencontrassent un autre maître qui m'égalât dans la tendresse que je leur portais.

Parfois je m'écriais en moi-même : Quelle affreuse parodie! Au lieu de Giacomo et de Giulio, deux enfants doués des dons les plus brillants de la nature et de la fortune , le sort m'envoie pour élève un pauvre petit sourdmuet, déguenillé, fils d'un voleur!... qui deviendra tout

au plus uu secondino, ce qui, en termes un peu moins choisis , veut dire sbire !

Ces réflexions me confondaient, me décourageaient; mais dès que j'entendais le cri perçant de mon petit muet, je sentais tout mon sang ému, comme un père qui entend la voix de son fils ; et ce cri et sa vue dissipaient en moi toute idée d'abjection à son égard : Est-ce sa faute s'il est déguenillé , s'il a des organes incomplets , s'il est d'une race de voleurs? Une àme humaine, dans l'âge de l'innocence, est toujours digne de respect. Ainsi me disais-je , et chaque jour je le regardais avec plus d'amour ; il me semblait le voir croître en intelligence , et je me confirmais de plus en plus dans la douce pensée de m' appliquer à ennoblir son àme. Repassant dans mon esprit tout ce qui pouvait arriver, je pensais que peut-être un jour, sorti de prison, je trouverais moyen de faire entrer cet enfant à l'institution des sourds-muets, et que je lui ouvrirais ainsi la route à un état plus beau que celui de sbire.

Pendant que je m'occupais si délicieusement de son bonheur, deux secondini vinrent un jour me prendre.

— On change Monsieur de logement.

— Que voulez-vous dire ?

— Il nous est ordonné de faire passer Monsieur dans une autre chambre.

— Pourquoi ?

— Quelque autre gros oiseau a été pris , et cette chambre étant la meilleure... 3Ionsieur comprend bien...

— Je comprends. C'est ici la première station des nouveau-venus.

Ils me conduisirent au côté opposé de la cour; mais, hélas ! ce n'était plus au rez-de chaussée; il ne m'était

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plus possible de converser avec mon petit muet. En traversant la cour, je vis ce cher petit assis à terre ; il était étonné, triste; il comprenait qu'il me perdait. Après un instant , il se leva et courut à moi. Les secondini voulaient le chasser; je le pris dans mes bras, je l'embrassai à plusieurs reprises avec tendresse, tout barbouillé qu'il était, et je m'arrachai de lui , le dirai-je , avec les yeux remplis de larmes.

Pauvre cœur ! tu aimes si facilement , si ardemment , et à combien de séparations tu as déjà été condamné ! Certes celle-ci ne fut pas la moins douloureuse. Je la sentis d'autant plus que mon nouveau logement était fort triste: une vilaine chambre, obscure, très-sale, avant une fenêtre garnie de papier, au lieu de vitres. Les murs en étaient souillés de peintures grossières , faites de couleur que je n'ose dire ; et dans les endroits où il n'y en avait pas , on voyait des inscriptions dont plusieurs portaient simplement le nom, le surnom et le pays de quelque infortuné , avec la date du jour funeste de son arrestation. D'autres y avaient ajouté des imprécations contre de faux amis, contre eux-mêmes, contre une femme , contre leurs juges , etc. Quelques-unes de ces inscriptions étaient des biographies abrégées ; d'autres contenaient des sentences morales. On y voyait ces paroles de Pascal :

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« Que ceux qui combattent la religion apprennent au moins quelle elle est avant que de la combattre. Si cette religion se vantait d'avoir une vue claire de Dieu , et de le posséder à découvert et sans voile , ce serait la combattre que de dire qu'on ne voit rien dans le monde qui le montre avec cette évidence ; mais puisqu'elle dit , au contraire, que les hommes sont dans les ténèbres et dans l'éloignement de Dieu; qu'il s'est caché à leur connaissance , et que c'est même le nom qu'il se donne dans les Écritures, Deus abs'ondilus... quel avantage peuvent-ils tirer lorsque, dans la négligence où ils font profession d'être de chercher la vérité , ils croient que rien ne la leur montre? »

Plus bas étaient écrites ces paroles du môme auteur :

« 11 ne s'agit pas ici de l'intérêt léger de quelques personnes étrangères, il s'agit de nous-mêmes et de notre tout. L'immortalité de Tàme est une chose qui nous iraporte si fort , et qui nous touche si profondément , qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l'indifférence de savoir ce qui en est. »

Une autre inscription portait :

« Bénie soit la prison , puisqu'elle m'a fait connaître l'ingratitude des hommes, ma nii.sèrc, et la bonté de Dieu ! »

A côté de ces humbles paroles, on voyait les plus violentes et les plus orgueilleuses imprécations d'un malheureux qui se disait athée, et qui s'emportait contre Dieu, comme s'il oubliait qu'il avait dit : « 11 n'y a point de Dieu. »

Après une colonne de ces blasphèmes, en venait une autre d'injures contre ces lâches (c'est ainsi qu'il les nommait) que les souffrances de la prison rendent religieux.

Je montrai ces infamies à un des secondini , et lui demandai qui les avait écrites. — Je suis bien aise d'avoir trouvé cette inscription , me dit-il ; il y en a un si grand nombre , et j'ai si peu de temps pour les chercher !

Et, sans en dire davantage, il se mit aussitôt à gratter le mur avec un couteau, pour la faire disparaître.

— Pourquoi cela? luidis-je.

— Parce que le pauvre diable qui l'a écrite , et qui fut condamné à mort pour homicide avec préméditation, s'en repentit , et me fit prier d'avoir cette charité.

— Que Dieu lui pardonne! m'écriai-je. Quel homicide avait-il commis?

— Ne pouvant tuer son ennemi , il se vengea en lui tuant son fils, le plus bel enfant qui fût sur la terre!

Je frissonnai d'horreur. Quoi! la férocité peut-elle en venir là ! Et un tel monstre tenait le langage insultant d'un homme supérieur à toutes les faiblesses humaines ! Tuer un innocent ! un enfant !

Dans cette nouvelle chambre , si noire , si immonde , privé de la compagnie de mon cher muet, jetais accablé de tristesse. Je passais des heures entières à ma fenêtre, qui donnait sur une galerie , au delà de laquelle on voyait l'extrémité de la cour et la fenêtre de ma première chambre. Qui m'y avait remplacé? Je voyais un homme

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s'y promener avec la démarche rapide d'une personne pleine d'agitation. Deux ou trois jours après , je vis qu'on lui avait donné de quoi écrire , et alors il demeurait toute la journée à sa table.

Enfin je le reconnus. Il sortait de sa chambre, accompagné du geôlier, et se rendait à l'interrogatoire. C'était Melchiorre Gioja.

Mon cœur se serra : Et toi aussi , digne homme , tu es ici ! ( 11 fut plus heureux que moi , après quelque temps de détention on lui rendit la liberté. )

La vue d'une bonne créature me console, m'attache, me fait penser, et c'est un si grand bien de penser et d'aimer ! J'aurais donné ma vie pour tirer Gioja de prison , et pourtant sa vue me soulageait.

Lorsque j'avais passé quelque temps à le regarder, à conjecturer d'après ses mouvements si son àme était tranquille ou agitée, à faire des vœux pour lui , je me sentais plus fort , plus riche d'idées , plus content de moi-même. Cela montre que la vue d'une créature humaine , pour laquelle on a de l'affection , suftit pour modérer l'ennui de la solitude. Cette consolation , un pauvre enfant muet me l'avait d'abord fait éprouver ; et en ce moment je la retrouvais dans la vue, quoique éloignée , d'un homme de grand mérite.

Quelque secondino lui dit sans doute où j'étais. Un matin, en ouvrant sa fenêtre, il agita son mouchoir en signe de salut. Je lui répondis par le même signe. Oh ! de quel plaisir mon àme fut inondée en ce moment! Il me semblait que la distance avait disparu , que nous étions ensemble ; nous gesticulions , sans nous comprendre, avec le même empressement que si nous nous fussions compris ; ou plutôt nous nous comprenions réelle-

ment ; ces gestes voulaient dire tout ce que nos âmes éprouvaient , et l'une n'ignorait pas ce que l'autre ressentait.

Oh ! combien ces signes semblaient me promettre de consolations dans l'avenir ! Mais l'avenir vint , et ils ne furent pas répétés. Ce fut vainement que j'agitai mon mouchoir chaque fois que je revis Gioja à la fenêtre. Les secondini me dirent qu'il lui avait été défendu de provoquer mes signes et d'y répoudre. Néanmoins il me regardait souvent ; moi aussi je le regardais, et nous pouvions ainsi nous dire encore bien des choses.

Sur la galerie qui était sous ma fenêtre, au niveau même de ma prison , passaient et repassaient du matin au soir d'autres prisonniers accompagnés d'un secondino. Ils allaient aux interrogatoires et en revenaient. C'étaient pour la plupart des gens de basse extraction. J'en vis néanmoins qui paraissaient d'une condition plus élevée. Quoique je ne pusse fixer longtemps mes regards sur eux, tant leur passage était rapide, ils attiraient mon attention, et tous me touchaient plus ou moins. Les premiers jours, ce triste spectacle augmentait ma douleur , mais peu à peu je m'y accoutumai, et il finit même par diminuer l'horreur de ma solitude.

Je voyais aussi passer sous mes yeux beaucoup de

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femmes arrète'es. De cette galerie on allait par une voûte dans une autre cour , où se trouvaient les prisons de femmes et l'hôpital. Un seul mur assez mince me séparait d'une des chambres de ces femmes. Souvent les pauvres créatures m'assourdissaient de leurs chansons, quelquefois de leurs querelles ; et le soir , quand le bruit avait cessé, je les entendais causer ensemble.

Si j'eusse voulu entrer en conversation avec elles, je l'aurais pu ; mais je m'en abstins, je ne sais pourquoi. Fut-ce timidité , fierté, prudence ou crainte de m'attacher à des femmes dégradées? Ce fut, je crois, pour tous ces motifs ensemble. La femme, quand elle est ce qu'elle doit être , me semble une créature si sublime ! La voir , l'entendre , lui parler , me remplit l'àme de nobles pensées; mais, avihe et méprisable , elle me trouble, m'afflige et me dépoétise le cœur.

Cependant... (les cependant sont indispensables pour peindre l'homme , cet être si complexe) parmi ces voix de femmes, il y en avait d'agréables, et celles-ci, pourquoi ne pas le dire ? m'intéressaient ; une de ces voix , plus douce que les autres, se faisait entendre plus rarement, et n'exprimait jamais de pensées vulgaires; le plus souvent elle répétait ces deux seuls vers si pathétiques :

("ihi rende alla meschina , La sua félicita ?

Quelquefois Madeleine chantait les litanies : ses compagnes chantaient avec elle; mais je savais reconnaître sa voix entre toutes les autres , qui semblaient toujours acharnées à me la ravir.

Oui , cette infortunée se nommait Madeleine. Quand l'une de ses compagnes lui racontait ses douleurs , elle y compatissait, pleurait avec elle, et lui répétait : — Courage , ma chère , le Seigneur n'abandonne personne.

Qui pouvait m'empêcher de me l'imaginer plus malheureuse que coupable , née pour la vertu , et capable d'y revenir , si elle s'en était éloignée ? Qui pourrait me blâmer de m'étre attendri à sa voix , de l'avoir écoutée avec vénération , d'avoir prié pour elle avec une ferveur particulière ?

L'innocence est digne de respect ; mais combien l'est aussi le repentir? Le meilleur des hommes, l'Homme- Dieu , dédaigna-t-il de jeter un regard de miséricorde sur les pécheresses, de respecter leur confusion , de les mettre au nombre des âmes qu'il honorait le plus? et nous, pourquoi tant de mépris envers la femme tombée dans l'ignominie?

En raisonnant ainsi , je fus tenté cent fois d'élever la voix , et de faire une déclaration d'amour fraternel à Madeleine. Un jour, j'avais déjà commencé la première syllabe de son nom , Mad .'.. . Chose étrange ! Le cœur me battait comme à un jeune homme de quinze ans, j'en avais pourtant trente et un : ce n'est plus l'âge oii l'on palpite comme un enfant.

Je ne pus aller plus loin. Je recommençai : Mad!... Mad!... ce fut vainement. Je me trouvai ridicule, et m'écriai de rage : Matto (fou) , et non Mad !

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Ainsi finit mon roman avec cette infortunée ; mais je lui fus encore redevable , pendant plusieurs semaines , de sentiments bien doux. Souvent j'étais mélancolique, et sa voi\ m'égayait; souvent, en pensant à la bassesse et à l'ingratitude des hommes, je m'irritais contre eux, je prenais en aversion l'univers entier , et la voix de Madeleine me ramenait à la compassion et à l'indulgence.

Puisses -tu, ô pécheresse inconnue, n'avoir pas été condamnée à un châtiment trop sévère, ou puisses- tu du moins , quelle que soit la peine que tu aies à subir, en profiter pour te régénérer , pour vivre et mourir chère au Seigneur ! Puisses-tu trouver chez tous ceux qui te connaissent la pitié et le respect que tu as trouvés près de moi qui ne te connais pas ! Puisses-tu inspirer à tous ceux qui te voient, la patience, la douceur , l'amour de la vertu , la confiance en Dieu ; tout ce que tu sus inspirer à celui qui t'aima sans te voir ! Mon imagination peut s'être abusée en te prêtant la beauté extérieure; mais pour ton âme, je suis sur qu'elle était belle. Tes compagnes parlaient avec grossièreté, et toi, toujours avec pudeur et honnêteté ; elles blasphémaient Dieu , et toi , tu le bénissais ; elles se querellaient , et tu ramenais la paix parmi elles. Ah ! si quelqu'un t'a tendu la main pour te soustraire au déshonneur, s'il a mis de la délicatesse dans ses bienfaits , s'il a essuyé tes larmes , puissent

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toutes les consolations pleuvoir sur lui , sur ses enfants et sur les enfants de ses enfants ! . . .

Près de ma prison , en était une autre habitée par plusieurs hommes. Je les entendais aussi parler : l'un d'eux avait pris sur les autres une grande autorité , non qu'il fût, je pense, d'une moins basse condition, mais parce qu'il avait plus de loquacité et d'audace. Il faisait le docteur , comme on dit. Il querellait et imposait silence à ses adversaires avec le ton impérieux de sa voix et la fougue de ses paroles ; il leur dictait ce qu'ils devaient penser et sentir, et ceux-ci , après quelque résistance , finissaient par lui donner raison en tout.

Les malheureux! Il n'en était pas un parmi eux qui tempérât les ennuis de la prison , en exprimant quelque doux sentiment , quelque pensée de religion et d'amour.

Le chef de ces voisins me fit un salut , je le lui rendis. Il me demanda comment je menais cette maudite vie. Je lui répondis qu'il n'était pas pour moi dévie maudite, quelque triste qu'elle fût, et que jusqu'à la mort il fallait rechercher la jouissance de penser et d'aimer.

— Expliquez- vous , Monsieur, expliquez-vous !

Je m'expliquai, mais je ne fus pas compris. Et quand, après plusieurs ingénieux détours , j'eus le courage de citer comme exemple la vive sympathie que me faisait éprouver la voix de IMadeleine , le chef partit d'un grand éclat de rire :

■ — Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? s'écrièrent ses compagnons. Le profane leur rapporta mes paroles en les tournant en ridicule; les éclats de rire recommencèrent en chœur, et je fis là complètement la figure d'un sot.

Il en est eu prison comme dans le monde : ceux qui

mettent leur sagesse à se plaindre, à s'irriter, à dénigrer, traitent de folie la pitié, l'affection et le besoin de se consoler par de nobles pensées qui honorent l'bumanité et son Auteur.

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XIIÏ

Je les laissai rire sans dire mot. Deux ou trois fois ils m'adressèrent la parole , mais je gardai le silence.

— Il aura quitté sa fenêtre. — 11 sera parti. — Il sera allé tendre l'oreille aux soupirs de Madeleine. — Il se sera offensé de nos éclats de rire.

Voilà ce qu'ils se dirent pendant un moment , et le chef finit par imposer silence à ceux qui chuchotaient encore sur mon compte.

— Taisez-vous , animaux ; vous ne savez ce que vous dites. Le voisin n'est pas si àne que vous le croyez. Vous tHes incapables de réfléchir sur rien. Moi , je ris d'abord, mais ensuite je réfléchis. Tous les vilains manants savent faire les enragés comme nous ; mais un peu plus de douce gaieté , un peu plus de charité , un peu plus de foi dans les bienfaits du Ciel; là , franchement , qu'est-ce que cela indique , selon vous ?

— Maintenant que j'y réfléchis aussi, moi, répondit l'un d'eux, il me semble que cela indique que l'on est un peu moins manant que nous.

— Bravo ! s'écria le chef d'une voix de stentor ; je commence celte fois à avoir quei(jue estime pour ta caboche.

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Je ne m'enorgueillissais pas beaucoup d'être réputé seulement un peu moins manant que ces gens-là ; et pourtant j'éprouvais une sorte de joie , que ces malheureux reconnussent l'importance de cultiver les sentiments bienveillants.

Je remuai le châssis de la croisée comme si j'en revenais. Le chef m'appela. Je lui répondis , espérant qu'il avait le désir de moraliser à ma manière. Je me trompais : les esprits vulgaires fuient les raisonnements sérieux : si une noble vérité leur apparaît, ils sont capables d'}' applaudir un moment; mais bientôt après ils en détournent leur regard, et ne peuvent résister à l'envie de faire parade de leur esprit , en mettant en doute cette vérité , ou en la tournant en plaisanterie.

11 me demanda ensuite si j'étais en prison pour dettes.

— Non.

— Peut-être accusé d'escroquerie? J'entends accusé faussement, voyez -vous.

— Je suis accusé de tout autre chose.

— Affaire de cœur ?

— Non.

— D'homicide ?

— Non.

— De carbonarisme ?

— Précisément.

— Et qu'est-ce que c'est que ces carbonari ?

— Je les connais si peu , que je ne saurais vous le dire.

Un secondino nous interrompit avec colère , et après avoir accablé mes voisins d'injures, il se tourna vers moi avec la gravité d'un maître plutôt que d'un sbire , et me dit : — Quelle honte , Monsieur ! que de s'abaisser

ainsi à converser avec toute sorte de gens ! Savez- vous que ceux-ci sont des voleurs ?

Je rougis , puis je rougis encore d'avoir rougi ; car il me sembla que descendre à converser avec toute sorte de malheureux est plutôt un acte de bonté qu'une faule.

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Le lendemain matin , je me mis à la fenêtre pour voi Melchiorre Gioja ; mais je ne causai plus avec les voleurs . Je répondis à leur salut , et leur dis qu'il m'était défendu de parler.

Le grcflier qui m'avait fait subir mes interrogatoires vint m'annoncer, avec mystère, une visite qui devait me faire plaisir. Et quand il crut m'avoir suffisamment préparé , il me dit enfin : — C'est votre père , veuillez mo suivre.

Je le suivis en bas dans les bureaux , palpitant de joie et de tendresse, et m'efforçant d'avoir un air calme qui tranquillisât mon pauvre père.

En apprenant mon arrestation , il avait espéré que c'était sur des soupçons de peu d'importance qu'elle avait eu lieu , et que je serais bientôt rendu à la liberté ; mais voyant que ma détention se prolongeait , il était venu solliciter mon élargissement du gouvernement autrichien. Déplorable illusion de Tamour paternel! Il ne croyait pas que j'eusse été assez téméraire pour m'exposer à la rigueur

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des lois, et la gaieté feinte avec laquelle je lui parlai lui persuada que je n'avais aucun malheur à redouter.

Le court entretien que l'on nous permit d'avoir ensemble m'agita d'une manière indicible , d'autant plus que je cherchais à réprimer toute apparence d'émotion : le plus difficile fut de ne pas la laisser voir lorsqu'il fallut nous séparer.

Dans les circonstances où se trouvait alors l'Italie, j'étais persuadé que l'Autriche ferait des exemples de rigueur extraordinaires , et que je serais condamné à mort ou à un grand nombre d'années de détention. Dissimuler cette conviction à un père ! l'abuser par un faux espoir d'une liberté prochaine ! ne pas fondre en larmes en l'embrassant, eu lui parlant de ma mère, de mes frères , de mes sœurs , que je pensais ne plus revoir sur la terre ! le prier d'une voix assurée de venir encore me voir s'il le pouvait, non, jamais je ne me fis une telle violence !

Il me quitta tout consolé , et moi je retournai dans ma prison le cœur déchiré. Aussitôt que je me vis seul , j'espérai me soulager en laissant couler mes pleurs; ce soulagement me mauqua : j'éclatai en sanglots , et ne pus verser une larme. Le malheur dé ne pouvoir pleurer est, dans les grandes douleurs , l'une des plus cruelles souffrances j et ce malheur, combien de fois je l'ai éprouvé !

Je fus pris d'une fièvre ardente et d'un violent mal de tète. De toute la journée , je ne pus avaler une cuillerée de potage. Oh ! m'écriai-je, si c'était une maladie mortelle qui vint abréger mon martyre !

Lâche désir ! désir insensé ! Dieu ne l'exauça pas , et maintenant je l'en remercie; et je le remercie non pas seulement parce qu'après dix ans de prison j'ai revu ma

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chère famille , et que je puis nie dire heureux , mais encore parce que les souffrances donnent de la valeur à Thomme , et que les miennes , je veux l'espérer du moins, ne m'ont pas été inutiles.

Deux jours après, mon père revint. J'avais bien dormi la nuit, et j'étais sans fièvre; je pris une contenance aisée, un air enjoué , et personne ne se douta de ce que mon cœur avait souffert et de ce qu'il souffrait encore.

— J'ai l'espoir, me dit mon père, que sous peu de jours tu seras renvoyé à Turin. IVous avons déjà préparé ta chambre , et nous t'attendons avec une grande anxiété. Les devoirs de ma place m'obligent à repartir; fais en sorte , je te prie, fais en sorte de me rejoindre bientôt.

Sa douce et mélancolique tendresse me déchirait le cœur. La feinte m'était prescrite par la piété fihale, et pourtant je feignais avec une espèce de remords. K'cùt-il pas été plus digne de mon père et de moi que je hii disse : Probablement nous ne nous reverrons plus en ce monde ! Séparons-nous en hommes , sans murmurer, sans nous plaindre, et que j'entende prononcer sur ma tète la bénédiction paternelle.

Ce langage m'eût convenu mille fois plus que celui do la dissimulation ; mais je regardais les jeux de ce vénérable vieillard, ses traits, ses cheveux gris, et il me

semblait que cet infortuné n'aurait jamais la force d'entendre de telles choses.

Et si, pour ne pas vouloir le tromper, je l'avais vu s'abandonner au désespoir, peut-être s'évanouir, peutêtre, idée horrible ! tomber mort dans mes bras !

Je ne pus donc lui dire la vérité , ni la lui laisser entrevoir, et ma feinte sérénité lui fit complètement illusion. Nous nous séparâmes sans verser de larmes ; mais , revenu dans ma prison, je fus en proie aux mêmes angoisses que la première fois , et à de plus cruelles encore ; ce fut en vain toutefois que j'invoquai le don des pleurs.

Me résigner à toute l'horreur d'une longue captivité, me résigner à l'échafaud, n'était pas au-dessus de mes forces ; mais me résigner à l'immense douleur que devaient en éprouver mon père , ma mère , mes frères et mes sœurs , ah ! c'était à quoi mes forces ne pouvaient suffire.

Alors je me prosternai à terre , et , avec une ferveur que je n'avais jamais sentie, je prononçai cette prière :

Mon Dieu, j'accepte tout de ta main ; mais fortifie si puissamment les cœurs auxquels j'étais nécessaire, que je cesse de leur être tel sans que la vie d'aucun d'eux en soit abrégée d'un seul jour !

0 bienfait de la prière ! Je restai plusieurs heures l'àme élevée à Dieu , et ma confiance augmentait à mesure que je méditais sur la bonté divine , sur la grandeur de l'àme humaine quand elle se dépouille de son égoïsme, et qu'elle s'efforce de n'avoir d'autre volonté que celle de la souveraine sagesse.

Oui, cela peut être ainsi; oui, c'est là le devoir de l'homme ; la raison , qui est la voix de Dieu , la raison

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nous dit qu'il faut tout sacrifier à la vertu. Et accomplirions-nous ce sacrifice que nous devons à la vertu, si , dans nos plus grandes afflictions , nous luttions contre la volonté de celui qui est le principe de toute vertu ?

Lorsque le gibet ou tout autre martyre est inévitable , les craindre lâchement, et ne savoir pas y marcher en bénissant le Seigneur, est l'indice d'une misérable dégradation ou de l'ignorance. Non-seulement il faut que nous consentions à notre propre mort , mais encore à l'affliction que devront en ressentir ceux qui nous sont chers . Tout ce qu'il nous est permis de demander à Dieu, c'est qu'il tempère cette affliction et qu'il nous soit en aide à tous : une telle prière est toujours exaucée.

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Plusieurs jours s'écoulèrent, et je restai dans le même état , c'est-à-dire dans une douce tristesse , remplie de calme et de pensées religieuses. Il me semblait avoir triomphé de toute faiblesse et n'être plus accessible à aucune inquiétude. Folle illusion ! L'homme doit tendre à la plus parfaite constance; mais il n'y parvient jamais sur la terre. Que fallut-il pour me troubler? I.a vue d'un ami malheureux, la vue de mon bon Pietro, qui passa à peu de distance de moi , sur la galerie , pendant que j'étais à la fenêtre. On l'avait tiré de son gîte pour le mener dans les prisons criminelles.

Lui et ceux qui l'accompagnaient passèrent si 'sile , que j'eus à peine le temps de le reconnaître et de lui rendre le salut qu'il me fit.

Pauvre jeune homme! à la fleur de l'âge , avec un esprit de la plus brillante espérance , un caractère honnête , délicat , aimant , fait pour jouir glorieusement de la vie , être précipité par la politique au fond d'une prison , dans un temps où l'on ne saurait certainement échapper aux plus foudroyantes rigueurs de la loi !

J'éprouvai pour lui une telle compassion, j'eus une si vive douleur de ne pouvoir le sauver , de ne pouvoir au moins le consoler par ma présence et mes paroles , que rien ne put me rendre un peu de calme. Je savais combien il aimait sa mère , son frère , ses sœurs , son beau-frère , ses petits-neveux ; combien il désirait contribuer à leur bonheur ; combien il était aimé de tous ces objets chéris ; et je sentais quelle devait être l'affliction de chacun d'eux dans un si grand malheur. Aucun terme ne saurait exprimer l'agitation frénétique qui s'empara de moi, et cette agitation se prolongea tellement, que je désespérais de pouvoir l'apaiser.

Cette crainte même était encore une illusion. 0 affligés , qui vous croyez en proie à une douleur insurmontable, horrible, toujours croissante, ayez un peu de patience, et vous reconnaîtrez votre erreur! Le calme extrême et l'extrême inquiétude ne peuvent durer dans ce monde : il est bon de se pénétrer de cette vérité, pour ne pas s'enorgueilUr dans le bonheur, et ne pas se laisser abattre dans l'affliction.

A ma longue agitation succédèrent la lassitude et une apathie qui ne dura pas non plus. Je craignis alors d'être réduit désormais à flotter entre celle-ci et l'excès con-

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traire, et frémissant à la pensée d'un tel avenir, j'eus encore recours , cette fois, à une ardente prière.

Je demandai à Dieu d'aider mon malheureux Pietro comme moi-même , et sa famille comme la mienne ; ce ne fut qu'en répétant ces vœux que je parvins à une véritable tranquillité.

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Mais lorsque mon àme était redevenue calme , je réfléchissais aux agitations auxquelles j'avais été en proie , et , m'indignant de ma propre faiblesse, j'étudiais le moyen d'en guérir. Voici l'expédient qui me réussit. Chaque matin , ma première occupation , après avoir adressé une courte prière au Créateur , était de faire une exacte et courageuse revue de tous les événements possibles et propres à m'émouvoir ; j'arrêtais fortement mon imagination sur chacun d'eux, et je m'y préparais. Depuis la plus chère visite jusqu'à celle du bourreau , je me les représentais toutes. Pendant quelques jours , ce triste exercice me parut insupportable ; mais je voulus y mettre de la persévérance, et j'en fus bientôt satisfait.

Le premier jour de l'an 1821 , le comte Luigi Porro obtint la permission de venir me voir. La tendre et vive amitié qui nous unissait, le besoin que nous ressentions de nous dire tant de choses , l'empêchement qu'apportait à cette effusion la présence d'un greffier , le trop peu de

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temps que l'on nous permit de rester ensemble , les sinistres pressentiments dont j'étais obsédé, les efforts que nous faisions lui et moi pour paraître tranquilles , tout cela semblait devoir soulever dans mon cœur la plus terrible tempête. Séparé de cet ami si cher, je me sentis calme, attendri, mais calme.

Telle est la force que l'on gagne à se prémunir contre les grandes émotions.

Si je m'efforçais ainsi d'acquérir un calme constant, c'était moins par le désir de diminuer mes maux que parce que cette inquiétude me paraissait honteuse et indigne d'un homme. Un esprit agité ne raisonne plus : enveloppé dans un tourbillon irrésistible d'idées exagérées, il se fait une logique absurde, furibonde, perverse ; il est dans un état complètement antiphilosophique , antichrétien.

Si j'étais prédicateur, j'insisterais souvent sur la nécessité de bannir l'irritation ; on n'est bon qu'à ce prix. Combien il était pacifique avec lui - même et avec les autres celui que nous devons tous imiter ! Il n'y a ni grandeur d'àme ni justice sans modération dans les idées , sans un esprit disposé plutôt à sourire qu'à s'irriter des événements de cette courte vie. La colère n'est utile que dans un cas très-rare , celui où il semble que , par elle , on peut humilier un méchant , et le retirer de l'iniquité.

Peut-être y a-t-il des irritations différentes de celles que je connais , et qui sont moins condamnables ; mais celle dont jusque alors j'avais été l'esclave n'était pas une irritation causée seulement par l'affliction ; il s'y mêlait toujours beaucoup de haine , une grande envie de maudire et de me peindre la société , ou tel ou tel indi-

vidu, sous les plus exécrables couleurs. Véritable épidémie de ce monde ! l'homme se croit meilleur en haïssant ses semblables. Il semble que tous les amis se disent à l'oreille : Aimons-nous seulement entre nous; crions bien haut que les autres ne sont que des êtres méprisables , et nous paraîtrons des demi-dieux 1

Chose étrange que l'on trouve tant d'attraits à vivre ainsi dans la fureur! On y met une sorte d'héroïsme. Si l'objet qu'on détestait la veille vient à mourir, on se hâte d'en chercher un autre. — De qui me plaindrai-je aujourd'hui? Qui haïrai- je? Quel sera le monstre? Celuici? 0 joie ! oui , je l'ai trouvé ! Venez, mes amis ; déchirons-le !

C'est ainsi que va le monde, et sans le calomnier, je puis bien dire qu'il va mal.

Sans montrer beaucoup de malveillance, je pouvais me plaindre de l'horrible chambre où Ton m'avait placé. Heureusement une meilleure vint à vaquer, et l'on me lit l'agréable surprise de me la donner.

N'aurais-je pas dû être très-content à cette nouvelle ? Et pourtant, il en faut convenir , je ne pus penser sans regret à Madeleine. Quel enfantillage! s'attacher toujours à quelque chose, et, en vérité, presque sans raison. En" sortant de celte mauvaise chambre , je tournai encore

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une fois mes regards vers ce mur contre lequel je m'étais si souvent appuyé, tandis qu'à un pied de là peut-être, du côté opposé , s'appuyait aussi la pauvre pécheresse. J'aurais voulu entendre encore une fois ces deux vers si pathétiques :

Chi rende alla meschina La sua félicita ?

Vain désir î C'était une séparation de plus dans ma malheureuse vie. Je nVi veux pas parler longuement pour ne pas faire rire à mes dépens ; mais il y aurait de l'hypocrisie à ne pas avouer que j'en fus triste pendant plusieurs jours.

En m'en allant , je saluai deux de ces pauvres voleurs , mes voisins , qui étaient à la fenêtre. Le chef n'y était pas, mais, averti par les autres, il accourut, et me salua aussi ; puis il se mit à fredonner l'air : Chi rende alla meschina. Youlait-il se moquer de moi ? Je parierais que si je faisais cette question à cinquante personnes , quarante-neuf répondraient : Oui. Eh bien ! malgré cette grande majorité , je suis porté à croire que ce bon voleur voulait me faire une poUtesse. L'ayant du moins pris comme telle, je lui en fus reconnaissant , et je jetai sur lui un dernier regard ; lui, passant son bras à travers les barreaux , son bonnet à la main , me saluait encore quand je tournai pour descendre l'escalier.

Arrivé dans la cour, j'eus une consolation : mon petit muet était sous le portique ; il me vit , me reconnut , et accourait à ma rencontre, quand la femme du geôlier, je ne sais pourquoi, le saisit par le collet, et le chassa dans la maison. Je fus peiné de ne pouvoir l'embrasser j mais

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les petits sauts qu'il fit pour courir à moi m'émurent délicieusement : il est si doux d'être aimé !

Cette journée était destinée aux grandes aventures. Deux pas plus loin , je me trouvai près de la fenêtre de la chambre qui d'abord avait été la mienne , et dans laquelle se trouvait alors Gioja. — Bonjour, Melchiorre ! lui dis-je en passant. Il leva la tête, et, s'élançant vers moi, il s'écria : — Bonjour, Silvio î

Hélas ! on ne me permit pas de m'arrcter un instant ; je tournai sous la grande porte , montai un petit escalier, et me trouvai dans une petite chambre assez propre, audessus de celle de Gioja.

Je fis apporter mon lit , et lorsque les secondini m'eurent laissé seul , mon premier soin fut de visiter les murs. On y voyait quelques souvenirs écrits , les uns avec du crayon ou du charbon, et d'autres avec une pointe incisive. J'y lus deux gracieuses strophes françaises, que je regrette maintenant de n'avoir pas apprises par cœur. Elles étaient signées le duc de Normandie. J'essayai de les chanter , en y adaptant de mon mieux l'air de ma pauvre Madeleine; mais voilà qu'une autre voix, venant de la chambre voisine , se mit aussi à les chanter sur un autre air. Quand le chanteur eut fini , je m'écriai : Bravo ! Il me souhaita alors poliment le bonjour, et me demanda si j'étais Français.

— Non j je suis Italien , et me nomme Silvio Pellico.

— L'auteur de Francesca da Rimini ?

— Précisément.

Ici un compliment gracieux et les condoléances d'usage, en apprenant que j'étais prisonnier.

Il me demanda dans quelle partie de l'Italie j'étais né.

— Dans le Piémont, lui dis-je ; je suis de Saluées.

Il me fit encore ici un gracieux compliment sur le caractère et sur le génie des Piémontais, cita avantageusement les hommes de mérite nés à Saluées , et particulièrement Bodoni.

Ces louanges étaient fines et délicates, comme il appartient à une personne bien élevée.

— Maintenant , lui dis-je, permettez-moi, Monsieur, de vous demander qui vous êtes.

— ^ Vous venez de chanter une de mes chansonnettes.

— Ces deux belles strophes , écrites sur le mur , sont de vous ?

— Oui, Monsieur.

— Vous êtes donc...

— L'infortuné duc de Normandie.

Le geôlier passait sous nos fenêtres , il nous fit taire.

Quel infortuné duc de Normandie ? me demandai-je j n'est-ce pas le titre que l'on donnait au fils de Louis XVI? Mais ce pauvre enfant est mort , on n'en saurait douter. Mon voisin est probablement l'un de ces malheureux qui ont essayé de le faire revivre.

Déjà plusieurs se sont donnés pour Louis XVII, et ont été reconnus pour des imposteurs : pourquoi celui-ci obtiendrait- il plus créance ?

Quoique je cherchasse à rester dans le doute, une

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invincible incrédulité prévalait en moi, et elle n'a pas encore cessé d'y prévaloir. Je résolus toutefois de ne pas mortifier cet infortuné , quelle que fût la fable qu'il voulût me raconter.

Peu d'instants après , il se remit à chanter , et nous reprîmes ensuite la conversation.

Aux questions que je lui fis sur sa personne , il répondit qu'il était en effet Louis XVII , puis il se mit à déclamer avec force contre Louis XVIII , son oncle , l'usurpateur de ses droits.

— Mais ces droits, comment ne les fites-vous pas valoir à l'époque de la restauration ?

— Je me trouvais alors dangereusement malade à Bologne. A peine rétabli, je volai à Paris, et me présentai aux puissances alliées , mais ce qui était fait était fait : dans son iniquité , mon oncle ne voulut pas me reconnaître, et ma sœur s'unit càlui pour m'opprimer. Le bon prince de Condé fut le seul qui m'accueillit à bras ouverts, mais son amitié ne pouvait rien pour moi.

Un soir, dans les rues de Paris, je fus assailli par des assassins armés de poignards , et ce fut avec peine que j'échappai à leurs coups. Après avoir erré pendant quelque temps en Normandie , je retournai en Italie , et m'arrêtai à Modène , d'où j'écrivis sans relâche à tous les monarques de l'Europe, et particulièrement à l'empereur Alexandre, qui me répondit toujours avec la plus grande politesse. Je ne désespérais pas que l'on ne finit par me rendre justice, ou que du moins , si la politique exigeait le sacrifice de mes droits au trône de France , on ne m'assigUcàt un apanage convenable ; mais je fus arrêté , conduit sur les confins du duché de Modène , et livré au gouvernement autrichien. Il y a maintenant huit

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mois que je suis enseveli ici , et Dieu sait quand j'en sortirai.

Je n'ajoutai pas foi à toutes ses paroles; mais ce qu'il y avait de vrai, c'est qu'il était prisonnier, et cela seul m'inspira pour lui une vive compassion.

Je le priai de me faire le récit abrégé de sa vie. Il me raconta minutieusement toutes les particularités que je connaissais déjà sur Louis XVIT , comment on le mit avec ce scélérat de Simon le cordonnier, comment on le força d'attester une infâme calomnie contre la pauvre reine , sa mère , etc . , et comment enfin des gens vinrent le prendre une nuit dans sa prison , et l'emportèrent après avoir mis à sa place un enfant stupide nommé Matlîurin. Il y avait dans la rue une voiture à quatre chevaux , dont l'un était une machine en bois dans laquelle on le cacha. Ils arrivèrent heureusement jusqu'au Rhin , et quand ils eurent passé la frontière , le général. . . ( il me dit son nom , mais je ne me le rappelle pas) le général qui l'avait délivré lui servit quelque temps d'instituteur et de père, et l'envo^'a ensuite ou le conduisit en Amérique. Là, le jeune roi sans trône fut soumis à beaucoup de vicissitudes; il souffrit la faim dans les déserts, porta les armes , vécut honoré et heureux à la cour du roi de Brésil , fut ensuite calomnié , persécuté et obligé de fuir. Revenu en Europe vers la fin du règne de Napoléon , il fut retenu prisonnier à Naples par Joachim Murât ; et quand il se revit libre et sur le point de réclamer le trône de France , il fut frappé à Bologne de cette funeste maladie pendant laquelle Louis XYIII fut couronné.

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Il racontait cette histoire avec un air surprenant de vérité : je ne pouvais le croire , et cependant je l'admirais. Tous les faits de la révolution française lui étaient parfaitement connus ; il en parlait avec une éloquence naturelle , et rapportait à propos de tout des anecdotes fort curieuses. Il y avait bien dans son langage quelque chose de tant soit peu soldatesque , mais il ne manquait pas de cette élégance que donne l'usage de la bonne compagnie.

— Me permettrez- vous, lui dis-je, de vous traiter sans cérémonie , et sans vous donner de titre ?

— C'est ce que je désire, reprit-il. Le malheur m'a du moins été profitable, en ce qu'il m'a appris à dédaigner toutes les vanités. Je vous assure que je m'estime bien plus comme homme que comme roi.

Matin et soir nous causions longuement ensemble , et quoique je crusse qu'il jouait une comédie , son âme me semblait bonne, candide, naturellement portée vers le bien. Plusieurs fois je fus sur le point de lui dire : Pardonnez-moi , je voudrais croire que vous êtes Louis XVII, mais je vous avoue sincèrement que je suis dominé par la conviction contraire; ayez assez de franchise pour renoncer à cette fiction. Et je méditais intérieurement un beau petit sermon à lui faire sur la vanité de tout mensonge, même de ceux qui paraissent les plus inoffensifs.

Je différais de jour en jour, attendant que notre intimité augmentât , et jamais je n'eus le courage d'exécuter ce desseiii.

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Quand je pense à ce manque de hardiesse , j'essaie parfois de Texcuser comme un devoir de politesse , une crainte honnête d'affliger, que sais-je, enfin? Mais ces excuses ne me satisfont pas , et je ne puis me dissimuler que je serais plus content de moi, si ce sermon que je méditais ne me fût pas resté dans le gosier. Feindre de croire une imposture , c'est pusillanimité ; il me semble que je ne le ferais plus.

Oui , pusillanimité ! Certes, quel que soit le préambule délicat dont on s'enveloppe , il est toujours dur de dire à un homme : Je ne vous crois pas. Il s'indignera, il nous faudra renoncer à l'agrément de son amitié ; peutêtre même nous accablera-t-il d'injures ; mais toute perte est plus honorable que le mensonge. Et peut-être aussi que le malheureux qui nous accablerait d'outrages , voyant que ses impostures ne sont pas crues , admirerait en secret notre sincérité , et finirait par se livrer à des réflexions qui le ramèneraient dans une meilleure voie.

Les secondini semblaient portés à croire que leur prisonnier était véritablement Louis XVII; ils avaient déjà vu tant de changements de fortune , qu'ils ne désespéraient pas qu'il ne montât un jour sur le trône de France, et qu'il ne se ressouvint alors de leurs services empressés. Sauf de favoriser sa fuite , ils le comblaient de tous les égards qu'il pouvait désirer.

C'est à cela que je dus l'honneur de voir ce grand personnage. Il était d'une taille médiocre, âgé de quarante à quarante-cinq ans; il avait de l'embonpoint et une physionomie véritablement bourbonnienne. Il est probable que ce fut cette ressemblance avec les Bourbons qui lui donna l'idée de jouer ce triste rôle.

Je dois encore m'accuser ici d'un autre indigne sacrifice au respect humain. Mon voisin n'était point athée, et parlait même quelquefois des sentiments religieux en homme qui les apprécie et qui n'y est pas étranger ; cependant il conservait beaucoup de préventions déraisonnables contre le christianisme, qu'il envisageait moins dans sa véritable essence que dans ses abus. La philosophie superficielle qui , en France, précéda et suivit la révolution , l'avait ébloui. Il croyait qu'on pouvait adorer Dieu avec plus de pureté qu'en suivant la religion de l'Evangile. Sans avoir une grande connaissance de Condillac et de Tracy, il les révérait comme de profonds penseurs , et s'imaginait que ce dernier avait complété toutes les recherclics possibles sur la métaphysique.

Moi qui avais poussé plus loin mes études philosophiques, qui sentais la faiblesse de la doctrine expérimentale, qui savais dans quelles grossières erreurs le siècle de Voltaire était tombé en s'acharnant à dénigrer le christianisme ; moi qui avais lu Guénée et les autres écrivains qui ont démasqué cette fausse critique; moi qui étais persuadé qu'en bonne logique on ne peut admettre Dieu et récuser l'Kvangile; moi qui regardais comme chose si vulgaire de suivre le torrent des opinions antichrétiennes, et de ne pas savoir s'élever à reconnaître combien le catholicisme est simple et sublime lorsqu'il n'est pas tourné en ridicule, eh bien! j'eus la lâcheté de sacrifier au respect humain. Les plaisanteries de mon

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voisin me confondaient, quoique je fusse convaincu de leur futilité. Je dissimulai ma croyance, j'hésitai, je me demandai s'il était opportun ou non de le contredire ; je me dis que cela ne servirait à rien , et je m'efforçai de croire que j'étais justifié.

Lâcheté ! lâcheté ! qu'importe la hardiesse des opinions accréditées, si elles ne reposent sur aucun fondement? Il est vrai qu'un zèle intempestif est une indiscrétion, et peut irriter davantage un incrédule; mais confesser avec franchise , et en même temps avec modestie , ce que l'on croit fermement être une importante vérité ; le confesser là même où il est présumable que, loin de trouver l'approbation , on sera en butte aux traits de la raillerie, c'est un devoir positif; et ce noble aveu , on peut toujours le faire , sans prendre à contre-temps le ton d'un missionnaire. Oui , c'est un devoir de confesser en tout temps une importante vérité; car s'il n'est pas probable que cette vérité soit reconnue sur-le-champ, elle peut néanmoins préparer les âmes de telle sorte qu'elle y produise un jour une plus grande impartialité de jugement, et y amène, par suite, le triomphe de la lumière.

Je restai dans cette chambre un mois et quelques jours. La nuit du 18 au 19 février 1821 , je fus réveillé par le bruit des verroux et des clefs; je vis entrer plusieurs

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hommes ayant une lant(3rne. La première idée qui se présenta à mon esprit, fut qu'ils venaient pour m'égorger ; mais tandis que je regardais ces figures avec anxiété, le comte B*** s'avança poliment vers moi , et me pria de m'hal)iller promptement pour partir.

Cette nouvelle me surprit, et j'eus la folie d'espérer qu'on allait me conduire aux frontières du Piémont. Serait- il possible qu'une si grande tempête se dissipât ainsi ! que je retrouvasse encore ma douce liberté ! que je revisse mes chers parents , mes frères , mes sœurs !

Ces décevantes pensées m'agitèrent quelques instants. Je m'habillai à la hâte, et je suivis ceux qui devaient me conduire, sans avoir le temps de dire un dernier adieu à mon voisin. FI me sembla entendre sa voix , et je regrettai de ne pouvoir lui répondre.

— Où allons-nous ? demandai-je au comte en montant en voiture avec lui et un ofïieier de gendarmerie.

— Je ne puis vous le dire que lorsque nous serons à un mille au delà de Milan.

Je vis que la voiture ne se dirigeait pas vers la porte Vercellina, et mes espérances s'évanouirent !

Je me tus. La nuit était superbe, il faisait un beau clair de lune. Je regardais ces chères rues où pendant tant d'années je m'étais promené si heureux; ces maisons, ces églises, tout me retraçait une foule de doux souvenirs.

0 cours de la porte Orientale ! 0 jardins publics , où tant de fois je me suis promené avec Foscolo , Monti , Lodovico di Brème , Pietro Borsieri , Porro , ses deux fils , et tant d'autres amis , et où je me suis entretenu avec eux plein de vie et d'espérances ! Oh ! comme en me disant que je vous voyais pour la dernière fois, je

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sentais que je vous avais aimés ! Oh ! comme en vous voyant disparaître si rapidement à mes regards , je sentais que je vous aimais encore ! Quand nous eûmes franchi la porte de la ville , je baissai mon chapeau sur mes yeux , et je pleurai sans qu'on le vit.

Je laissai passer plus d'un mille , puis je dis au comte B*** : — Je suppose que nous allons à Yérone ?

— Plus loin , me répondit-il ; nous allons à Yenise , où je dois vous remettre entre les mains d'une commission spéciale.

Nous voyageâmes en poste sans nous arrêter , et nous arrivâmes à Yenise le 20 février.

Au mois de septembre de l'année précédente , un mois avant mon arrestation , j'étais à Yenise , et j'avais dîné en nombreuse et joyeuse compagnie à l'hôtel de la Lune. Chose étrange ! ce fut précisément à ce même hôtel que le comte et le gendarme me conduisirent.

Un des garçons tressaillit en me reconnaissant et en s'apercevant (quoique le gendarme se fût déguisé ainsi que ses deux satellites , qui avaient l'air d'être des domestiques) que j'étais entre les mains de la force publique. Je me rejouis de cette rencontre, persuadé que ce garçon parlerait de mon arrivée à plusieurs personnes.

Nous dînâmes, et je fus conduit ensuite au palais du Doge , où siègent maintenant les tribunaux. Je passai sous ces chers portiques des Frocuralie, et devant le café Florian , où j'avais joui de si belles soirées l'automne précédent ; je ne rencontrai personne de ma connaissance.

On traversa la Piazzelta.. . . Sur cette même Piazzetta , au mois de septembre dernier, un mendiant m'avait

adressé ces singulières paroles : — On voit bien que Monsieur est étranger; mais je ne conçois pas pourquoi tous les étrangers admirent ce lieu comme i\[onsieur : pour moi , c'est un lieu funeste , et j'y passe seulement par nécessité.

— Tl vous sera , sans doute , arrivé ici quelque malheur ?

— Oui , 3[onsieur, un malheur horrible , et pas à moi seulement. Dieu vous en garde , Monsieur ! Dieu vous en garde !

Et il s'éloigna rapidement.

Maintenant que je repassais dans le même lieu, il était impossible que je ne me ressouvinsse pas des paroles du mendiant. Ce fut encore sur cette mi^me Piazzelta que l'année suivante je montai à l'échafaud pour y entendre lire ma sentence de mort et la commutation de cette peine en quinze années de carcere duro 1

Si j'avais la tète tant soit peu troublée d'idées superstitieuses , je ferais grand cas de ce mendiant, qui m'avertit si énergiquemcnt que ce lieu était un lieu funeste ; mais je ne cite ce fait que comme une étrange rencontre.

Nous montâmes au palais. Le comte B*** , après avoir parlé aux juges, me remit entre les mains du geôlier, puis , prenant congé de moi , il m'embrassa avec attendrissement.

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Je suivis en silence le geôlier. Après avoir traversé plusieurs corridors et plusieurs salles , nous arrivâmes à un petit escalier qui nous conduisit sous les Plombs, fameuse prison d'État depuis le temps de la république de Yenise.

Là , le geôlier inscrivit mon nom sur son registre , et m'enferma dans la chambre qui m'était destinée. Ce qu'on nomme les Plombs est la partie supérieure de l'ancien palais du Doge, toute couverte en plomb.

Ma chambre avait U)ie grande croisée avec d'énormes barreaux de fer, et donnait sur le toit de l'église Saint- Marc , également couvert en plomb. Au delà de l'église je voyais de loin l'extrémité de la Pidzza, et de tous côtés une infinité de coupoles et de clochers. Le gigantesque clocher de Saint-Marc n'était séparé de moi que de la longueur de l'église, et j'entendais ceux qui étaient au sommet pour peu qu'ils élevassent la voix. On voyait aussi à gauche de l'église une partie de la grande cour du palais et une des entrées. Dans cette partie de la cour est un puits public , où l'on venait continuellement tirer de l'eau ; mais ma prison était si élevée , que les personnes que j'apercevais en bas me paraissaient des enfants, et je ne distinguais leurs paroles que lorsqu'elles criaient. Je me trouvai ainsi plus solitaire que dans les prisons de Milan.

Pendant les premiers jours , les soucis du procès criminel que m'intenta la commission spéciale excitèrent en moi une tristesse à laquelle ajouta peut-être le sentiment

MES PRISOINS. ~ 71

pénible d'une plus grande solitude. J'étais en outre plus éloigné de ma famille, et je n'en recevais plus de nouvelles. Les nouveaux visages que je voyais ne m'étaient pas antipathiques , mais ils conservaient un sérieux qui annonçait presque de l'épouvante. La renommée leur avait exagéré les complots des Milanais et du reste de l'Italie pour l'indépendance , et ils craignaient que je ne fusse, parmi les instigateurs de ce délire, l'un des moins dignes de pardon. Ma petite célébrité littéraire était connue du geôlier, de sa femme , de sa lille , de ses deux fils et même des deux secondini. Qui sait si tous ne regardaient pas un faiseur de tragédies comme une espèce de magicien !

Ils étaient sérieux , méfiants , avides de connaître tout ce qui me concernait, mais pleins d'égards.

Au bout de quelques jours , tous s'humanisèrent, et je les trouvai bonnes gens. La femme était celle qui conservait le plus le ton et le caractère d'un geôlier. C'était une personne d'environ quarante ans , assez sèche de visage et de paroles , et qui ne paraissait capahle de bienveillance que pour ses enfants.

Elle avait coutume de m'apporter le café le matin et après le diner, ainsi que l'eau, le linge, etc. Elle était ordinairement suivie de sa fille , enfant de quinze ans, qui n'était pas belle , mais qui avait de la pitié dans le regard , et de ses deux fils , l'un de treize ans et l'autre de dix. Ils se retiraient ensuite avec leur mère, et ces trois jeunes visages se retournaient doucement pour me regarder en fermant la porte. Je ne voyais le geôlier que lorsqu'il avait à me conduire dans la salle où s'assemblait la commission pour m'interroger. Les secondini venaient rarement, parce qu'ils avaient à surveiller les prisons de

72 MES PRISOKS.

police, situées à ua étage inférieur, et renfermant toujours beaucoup de voleurs. L'un de ces seconcUni était un vieillard de plus de soixante-dix ans, mais propre encore à cette vie de fatigue , qui consiste à courir sans cesse du haut en bas des escaliers des diverses prisons. L'autre était un jeune homme de vingt- quatre à vingt-cinq ans , plus empressé de raconter ses folies que de vaquer à son service.

Oh , oui ! les soucis d'un procès criminel sont horribles pour un prévenu de crime d'État î Quelle crainte de nuire aux autres ! quelle difficulté de lutter contre tant d'accusations , contre tant de soupçons ! Que de probabilités que chaque jour tout se compliquera d'une manière plus funeste , si le procès ne se termine pas promptement, si de uimvelles arrestations sont faites, si de nouvelles imprudences se découvrent , non-seulement de personnes qui vous sont inconnues , mais du même parti !

Ayant pris la résolution de ne pas parler politique , il faut que je supprime tout ce qui a rapport à mon procès. Je dirai seulement que souvent , après être resté de longues heures à l'interrogatoire, je retournais dans ma chambre si exaspéré , si furieux , que je me serais tué , si la voix de la religion et le souvenir de mes chers parents ne m'eussent retenu.

Le calme dont il me semblait avoir acquis l'habitude à

MKS PRISOKS. 73'

Milan m'avait abandonné. Pendant plusieurs jours je désespérai de le retrouver ; ce furent pour moi des jours d'enfer. Alors je cessai de prier, je doutai de la justice de Dieu , je maudis les hommes , l'univers entier, et je roulai dans mon esprit tous les sophismes possibles sur la vanité de la vertu.

L'homme malheureux et irrité est terriblement ingénieux à calomnier ses semblables et le Créateur lui-même. La colère est [)lus immorale , plus criminelle qu'on ne le pense généralement. Comme on ne [)eut rugir du matin au soir pendant des semaines entières , et que l'âme la plus dominée par la fureur a nécessairement ses heures de repos, ces heures mêmes se ressentent de l'immoralité de celles qui les ont précédées. On croit alors être en paix , mais c'est une paix mauvaise , impie ; un sourire farouche , sans charité , sans dignité ; un amour de désordre, d'ivresse, de mépris. Dans cet état, je chantais des heures entières avec une sorte d'allégresse tout à fait stérile en bons sentiments ; je plaisantais avec tous ceux qui venaient dans ma chambre, je m'efforçais de considérer tout avec une sagesse vulgaire , la sagesse du cynisme.

Ce temps infâme dura peu : six ou sept jours.

Ma Bible était couverte de poussière. Un des enfants du geôlier me dit un jour en me caressant : — Depuis que Monsieur ne lit plus dans ce vilain livre , il n'est plus si triste, il me semble.

— Il te semble? lui dis-je.

Je pris la Bible , j'en ôtai la poussière avec un mouchoir , et , l'ouvrant au hasard , mes yeux tombèrent sur ces paroles : « Et il dit à ses disciples : Il est impossible « qu'il n'arrive pas de scandales , mais malheur à celui

« par qui les scandales arrivent ! Il vaudrait mieux pour « celui-là qu'il fût jeté à la mer avec une meule de pierre « au cou, que de scandaliser un de ces enfants. »

Frappé de trouver ces paroles , je rougis que cet enfant se fût aperçu , à la poussière dont ma Bible était couverte, que je ne la lisais plus , et qu'il pût croire que j'étais devenu plus aimable en négligeant Dieu.

— Petit drôle ! lui dis-je avec un reproche caressant, et tout désolé de l'avoir scandalisé , ceci n'est pas un vilain livre, et depuis quelques jours que je ne le lis pas, je suis bien pire. Lorsque ta mère te permet de passer un moment avec moi, je tâche de chasser ma mauvaise humeur , mais si tu savais quel empire elle prend sur moi quand je suis seul, et que tu m'entends chanter comme un forcené î

L'enfant était sorti, et j'éprouvais une certaine jouissance d'avoir repris ma Bible en main , et d'avoir confessé que, sans elle , j'étais pire. Il me semblait que j'avais fait réparation à un ami généreux , injustement offensé , et que je m'étais réconcilié avec lui.

Et je t'avais abandonné , ô mon Dieu ! m'écriai-je , et je m'étais perverti ! et j'avais pu croire que le rire infâme du cvnisme convenait à ma situation désespérée !

Je prononçai ces mots avec une indicible émotion ; je posai la Bible sur une chaise , je m'agenouillai à terre

pour lire , et moi qui pleure si difficilement, je fondis en larmes.

Ces larmes étaient raille fois plus douces que cette joie brutale. Je sentais Dieu de nouveau ! je Faimais ! je me repentais de l'avoir outragé en me dégradant ! et je promettais de ne plus jamais me séparer de lui, non, jamais !

Oh ! comme un retour sincère à la religion console et élève l'àme !

Je lus et je pleurai pendant plus d'une heure, et je me relevai ensuite plein de confiance dans la pensée que Dieu était avec moi, qu'il m'avait pardonné mon délire. Alors mes malheurs, les tourments du procès , la probabilité du supplice me parurent peu de chose. Je me réjouissais de souffrir, puisque je remplissais un devoir, qui était d'obéir au Seigneur , en souffrant ave résignation !

Grâce au Ciel, je savais lire la Bible. Ce n'était plus le temps où je la jugeais avec la critique étroite de Voltaire , tournant en dérision des expressions qui ne sont ridicules ou fausses que pour l'ignorance ou la méchanceté, qui ne peuvent en pénétrer le sens. Je voyais clairement alors à combien de titres ce livre est le code de la sainteté , et par conséquent de la vérité ; combien cette délicatesse qui se récrie sur quelques imperfections de style est chose antiphilosophique, et ressemble à l'orgueil de ceux qui méprisent tout ce qui manque de formes élégantes ; combien il est absurde de penser qu'une telle collection de livres , religieusement révérés , n'ait pas une origine authentique; combien est évidente la supériorité de telles Écritures sur le Coran et la théologie de l'fnde.

Plusieurs en abusèrent , plusieurs voulurent en faire

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ua code d'injustice , la sanction de leurs passions criminelles, cela est vrai; mais nous en sommes toujours là. Ne peut-on pas abuser de tout? Et depuis quand l'abus d'une chose excellente a-t-il donné le droit de dire qu'elle est mauvaise en elle-même? Jésus -Christ l'a déclaré: toute la loi et les prophètes , toute cette collection de livres sacrés , se réduit au précepte d'aimer Dieu et les hommes. Et de tels écrits ne seraient pas la vérité propre à tous les siècles , ne seraient pas la parole toujours vivante de l'Esprit-Saint !

Une fois ces réflexions réveillées en moi, je repris la résolution de ramener à la religion toutes mes pensées sur les choses humaines , toutes mes opinions sur les progrès de la civilisation , ma philanthropie , mon amour de la patrie , enfin toutes les affections de mon àme.

Ce peu de jours passés dans le cynisme m'avaient bien souillé ; j'en ressentis longtemps les effets , et il me fallut combattre pour en triompher. Toutes les fois que l'homme se laisse aller un moment à avilir son intelligence, à regarder les œuvres de Dieu avec la loupe infernale de la raillerie , à cesser le bienfaisant exercice de la prière , le ravage qui se fait dans sa raison le dispose à retomber facilement. Pendant plusieurs semaines encore, je fus assailli presque chaque jour par de violentes pensées d'incrédulité ; j'employai toute la force de mon esprit à les repousser.

Lorsque ces combats eurent cessé , et que je me crus de nouveau affermi dans l'Iiabitude de glorifier Dieu dans toutes mes volontés , je goûtai pendant quelque temps une douce paix. Les interrogatoires que me faisait subir la commission tous les deux ou trois jours, quelque pénibles qu'ils fussent, ne me causaient plus de longues inquiétudes. Je faisais en sorte, dans ma position délicate, de ne pas manquer à mes devoirs d'honneur et d'amitié , puis je disais : Dieu fasse le reste !

Je redevins exact à prévoir chaque jour toute surprise , toute émotion , tout malheur possible , et cet exercices me fut de nouveau très-utile.

Cependant ma solitude augmenta. Les deux fils du geôlier , qui d'abord me t(>naient quelquefois compagnie , furent mis à l'école , et , restant alors très-peu à la maison , ils ne venaient plus me voir. La mère et la fille, qui, lorsque les enfants y étaient , s'arrêtaient aussi quchiuefois à causer avec moi, ne paraissaient |)lus (jtie pour m'apporter le café, et me laissaient aussitôt. Pour la mère, je la regrettais peu , parce qu'elle n'avait pas une âme compatissante ; mais la lille , quoique dépourvue de l)eautô, avait dans le regard et dans les paroles je ne sais quelle douceur qui n'était pas sans prix pour moi. Lorsqu'elle m'apportait mon café , et qu'elle me disait : — C'est moi qui l'ai fait , je le trouvais excellent. Quand elle disait : — C'est maman qui l'a fait, c'était de l'eau chaude.

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Voyant si rarement des créatures humaines , je donnai mon attention à quelques fourmis qui venaient sur ma fenêtre. Je les nourrissais somptueusement ; elles allèrent chercher une armée de leurs compagnes , et ma croisée fut bientôt couverte de ces petits animaux. Je m'occupai aussi d'une belle araignée , qui filait sa toile sur une des parois de ma prison. Je la nourrissais de moucherons et de cousins , et elle me prit tellement en amitié , qu'elle venait sur mon lit , dans ma main , et saisir sa proie sur mes doigts.

Plût à Dieu que ces insectes eussent été les seuls à me visiter! INous étions encore au printemps, et déjà les cousins se multipliaient, je puis bien le dire , d'une manière épouvantable. L'hiver avait été d'une douceur extraordinaire , et après quelques vents de mars les chaleurs arrivèrent. Il est impossible d'exprimer à quel point l'air devenait brûlant dans le réduit que j'habitais. Placé en plein midi, sous un toit de plomb, ma fenêtre donnant sur celui de Saint-Marc , également de plomb , dont la réverbération était terrible , je suffoquais. Jamais je n'avais eu l'idée d'une chaleur si accablante. A un si grand supplice se joignait une telle multitude de cousins, que j'avais beau m'agiter et en détruire , j'en étais abîmé. Le lit, la table , la chaise , le sol , les murs , la voûte , tout en était couvert ; l'air en contenait un nombre infini , allant et venant sans cesse par la fenêtre avec un bourdonnement infernal. Les piqûres de ces insectes sont douloureuses, et quand on en reçoit du matin au soir et du soir au matin , et qu'il faut continuellement se tourmenter pour en diminuer le nombre , c'est en vérité une trop grande souffrance pour le corps comme pour l'esprit.

Lorsque j'eus connu toute la gravité d'un tel fléau , et

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que je ne pus obtenir de changer de prison, j'eus quelques tentations de suicide, et je craignis même parfois de devenir fou ; mais, grâce au Ciel, ces fureurs ne duraient pas, et la religion continuait à me soutenir. Elle me persuadait que l'homme doit souffrir, et souffrir avec courage; elle me faisait éprouver, dans la douleur, je ne sais quelle volupté, la joie de ne pas succomber et de tout vaincre.

Je me disais : ïMus la vie me devient douloureuse , moins je serai épouvanté si, jeune comme je le suis, je me vois coudanmé au supplice. Sans ces souffrances préliminaires, je serais peut-être mort lâchement. Et d'ailleurs , ai-je donc de telles vertus qu'elles me méritent le bonheur? Où sont-elles ces vertus?

Et , m'examinant avec une juste sévérité, jene trouvais, dans les années que j'avais vécu , qu'un très- petit nombre d'actes qui fussent dignes de quehjue approbation ; tout le reste n'('lait que passions toiles , idolâtrie , orgueilleuse et fausse vertu. Eh bien! concluai-jc , souffre donc, indigne! Si les hommes et les insectes te faisaient mourir uniquement [)ar fureur et sans aucun droit, reconnais en eux les instruments de la justice disine , et tais -toi !

L'homme a-t-il besoin d'efforts pour s'humilier sincèrement, pour se rccouuailre pécheur? JN'est-il pas vrai

qu'en général nous dissipons notre jeunesse en vanités, et qu'au lieu d'employer toutes nos forces à avancer dans la carrière du bien , nous en employons une grande partie à nous dégrader ? 11 y a sans doute des exceptions ; mais j'avoue qu'elles ne concernent pas ma pauvre personne. Je n'ai aucun mérite à être mécontent de moi. Quand on voit une lampe donner plus de fumée que de flamme , il ne faut pas une grande sincérité pour dire qu'elle ne brûle pas comme elle le devrait.

Oui , sans m'avilir , sans scrupules de bigot , m'examinant avec toute la tranquillité possible d'esprit, je me reconnaissais digne des châtiments de Dieu. Une voix intérieure médisait: Ces châtiments te sont dus pour ceci , sinon pour cela ; puissent-ils te ramener à celui qui est la perfection même, et que tous les hommes sont appelés à i miter , selon la mesure de leurs forces î

Et par quelle raison, moi, forcé de m'avouer coupable de mille infidélités envers Dieu, me serais je plaint si quelques hommes me semblaient vils, et quelques autres méchants? si les prospérités de ce monde m'étaient enlevées? si je devais consumer ma ^ie en prison ou périr de mort violente ?

Je m'efforçais de graver dans mon cœur des réflexions si justes et si bien senties , et quand j'y étais parvenu , je voyais qu'il fallait être conséquent, et que je ne pouvais l'être qu'en bénissant les justes décrets de Dieu, en les aimant , et en détruisant en moi toute volonté qui leur serait contraire.

Pour mieux m'afîermir dans ce dessein , je résolus de développer désormais avec exactitude chacun de mes sentiments, en les mettant par écrit. ^ïalheureusement la commission , tout en permettant que j'eusse de l'encre et

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du papier, me comptait les feuilles de ce papier, et me défendait d'en détruire aucune , se réservant d'examiner à quel usage je les avais employées. Pour suppléer au papier , j'eus recours à l'innocent artifice de polir une table grossière que j'avais, avec un morceau de verre, et j'y écrivis ensuite , chaque jour , mes longues méditations sur les devoirs de l'homme, et sur les miens en particulier.

Je n'exagère pas en disant que les heures passées ainsi me semblaient quelquefois délicieuses, malgré la diflicullé que j'avais à respirer, à cause de l'extrême chaleur et les piqûres si douloureuses des cousins. Pour diminuer le nombre de ces piqûres, j'étais obligé, quelle que fût la chaleur, de m'envelopper soigneusement la tète et les jambes, et d'écrire non-seulement avec des gants, mais encordes poignets bien emniaillottés, afin que les cousins n'entrassent pas dans mes manches.

Les méditations auxquelles je me livrais avaient à peu près une forme biographique. Je faisais l'histoire du bien et du mal survenu en moi depuis mon enfance , discutant avec moi-même, m'efforçant de trouver la solution à tous mes doutes, coordoiuiant du mieux que je pouvais toutes mes connaissances , toutes mes idées , sur chaque chose.

Quand j'avais ainsi rempli de mon écriture toute la surlace de la table, je lisais et relisais, je méditais ce que j'avais déjà médité , et je me décidais enfin , souvent à regret , à racler tout avec le verre , afin d'avoir une surface nette qui put de nouveau recevoir mes pensées.

Je continuais ainsi mon histoire, souvent ralentie par des digressions de tout genre , par l'analyse de tel ou t(;l point de métaphysique, de morale, de politique, de re-

ligion; et quand tout était plein, je me remettais à lire, à relire, puis à racler.

Youlant éviter tout ce qui aurait pu m'empêcher de me rendre librement et fidèlement compte à moi-même de tous les faits que je me rappelais , ainsi que de mes opinions , et prévoyant la possibilité d'une visite inquisitoriale , j'écrivais en jargon , c'est-à-dire avec des transpositions de lettres et des abréviations auxquelles j'étais très-habitué. Il ne me vint néanmoins aucune visite de ce genre , et personne ne s'aperçut que ce temps si triste s'écoulât si doucement pour moi. Lorsque j'entendais le geôlier ou tout autre ouvrir la porte , je couvrais la table d'une nappe , et je mettais dessus l'encrier et le cahier légal de papier.

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