‹ Œuvres choisiesChapitre 11 sur 33 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Il faisait à peine jour quand nous partîmes d'Udine le lendemain. L'excellent Dario était déjà dans la rue , enveloppé de son manteau j il nous salua encore et nous suivit longtemps. Nous vîmes aussi derrière nous une voiture pendant deux ou trois milles , et dans cette voiture une personne qui agitait son mouchoir. Enfin elle s'en retourna. Qui était-ce? Nous ne pûmes que le supposer.

Que Dieu bénisse toutes les âmes généreuses qui n'ont pas honte d'aimer les malheureux ! Ah ! je les apprécie d'autant mieux, que, dans les jours de mon adversité, j'ai connu des lâches qui m'ont renié, et ont cru gagner

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quelque chose en répétant les outrages qui m'étaient adressés; mais ceux-ci ont été en petit nombre, et les autres n'ont pas été rares.

Je me trompais en pensant que cette compassion que nous trouvions en Italie allait cesser dès que nous serions sur la terre étrangère. Ah! l'homme bon est toujours le compatriote des malheureux ! Quand nous fûmes en Illyrie et en Allemagne , il arrivait la même chose que chez nous ; ce gémissement était universel : Arme herren ! (Pauvres messieurs ! )

Quelquefois , en entrant dans un pays , on était obligé de faire arrêter nos voitures avant de décider où nous irions loger. Alors la population se pressait autour de nous, et nous entendions des paroles de compassion qui partaient véritablement du cœur. La bonté de ces étrangers me touchait encore plus que celle de mes compatriotes. Oh! comme je leur en étais reconnaissant! Combien est douce la pitié de nos semblables ! et qu'il est doux de les aimer !

La consolation que j'en tirais diminuait jusqu'à mon indignation contre ceux que j'appelais mes ennemis.

Qui sait, me disais-je, si je voyais de près leurs visages, et qu'ils vissent le mien, si je pouvais lire dans leurs âmes et eux dans la mienne , qui sait si je ne serais pas forcé d'aA^ouer qu'il n'y a aucune scélératesse en eux , et eux , qu'il n'y en a aucune en moi ? Qui sait si nous ne serions pas forcés de nous plaindre mutuellement et de nous aimer?

Trop souvent les hommes ne se haïssent que parce qu'ils ne se connaissent pas; s'ils échangeaient entre eux quelques paroles, peut-être se donneraient-ils le bras avec une mutuelle confiance.

MES PRIso^s. 147

Nous nous arrêtâmes un jour à Lubiana , où Canova et Eezia furent séparés de nous et conduits au château : on concevra facilement combien cette séparation nous fut douloureuse à tous les quatre.

Le soir de notre arrivée à Lubiana et le jour suivant , un monsieur que l'on nous dit être , si j'entendis bien , un secrétaire municipal, vint poliment nous tenir compagnie. C'était un homme plem d'humanité, qui parlait de la religion avec onction et gravité. Je soupçonnai que c'était un prêtre : les prêtres, en Allemagne , s'habillent comme les séculiers. Celui ci avait une de ces figures ouvertes qui inspirent l'estime : je regrettai de ne pouvoir faire une plus ample connaissance avec lui , et je regrette d'avoir eu l'étourderie d'oublier son nom.

Qu'il me serait doux aussi de savoir ton nom , ô jeune fille qui, dans un village de la Stvrie , nous suivis au milieu de la foule , et nous saluas des deux mains lorsque notre voiture dut s'arrêter quelques minutes! Tu t'éloignas ensuite, ton mouchoir sur les yeux , appuyée sur le bras d'un jeune homme triste, qui paraissait Allemand a sa blonde chevelure, mais qui, peut-être, était allé en Italie , et s'était attaché à notre malheureuse nation.

Qu'il me serait doux de savoir le nom de chacun de vous , vénérables pères et mères de famille qui , en différents lieux , vous approchiez de nous pour nous demander si nous avions encore nos parents , et qui , en apprenant qu'ils existaient , |)âlissiez en vous écriant : — Ah ! que Dieu vous rende bientôt à ces malheureux vieillards !

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Nous arrivâmes le 10 avril au lieu de notre destination.

La ville de Briinn est la capitale de la Moravie , et le gouverneur des deux provinces de Moravie et de Silésie y réside. Elle est située dans une riante vallée, et a un certain air d'opulence. Plusieurs manufactures de draps y prospéraient alors ; elles sont tombées depuis en décadence : sa population était d'environ trente mille âmes.

Près de ces murs , à l'occident , s'élève une colline dominée par le funeste château du Spielberg , autrefois le palais des seigneurs de Moravie, aujourd'hui la plus rigoureuse prison de la monarchie autrichienne. C'était une citadelle très-forte, mais les Français la bombardèrent et la prirent lors de la fameuse bataille d'Austerlitz (le village d'Austerlitz est à peu de distance). Depuis elle ne fut pas rétablie de manière à pouvoir encore servir de forteresse ; on se borna à relever une partie de l'enceinte , qui était démantelée. Environ trois cents condamnés , pour la plupart voleurs ou assassins , sont détenus dans ce lieu , les uns au carcere duro, les autres au carcere dtirissimo.

Le carcere duro signifie être obligé de travailler, porter la chaîne aux pieds , coucher sur des planches nues , et vivre de la plus misérable nourriture que l'on puisse imaginer. Le carcere durissimo signiGe être enchaîné d'une manière plus horrible encore , avec un cercle de fer autour des reins , et la chaîne fixée au mur, de sorte qu'on

peut à peine se traîner autour de la planche qui sert de lit : la nourriture est la même, quoique la loi dise : du pain et de l'eau.

Nous autres , prisonniers d'Etat , nous étions condamnés au carcere diiro.

En gravissant cette colline , nous tournâmes les yeux derrière nous , pour dire adieu au monde , incertains si le gouffre qui allait nous engloutir vivants se rouvrirait jamais pour nous. J'étais calme en apparence, mais intérieurement je rugissais. Vainement je voulus recourir à la philosophie pour retrouver la paix : la philosophie n'avait pas de raisons suffisantes pour moi.

Étant parti de Venise en mauvaise santé , le voyage m'avait horriblement fatigué. Ma tète et tout mon corps étaient endoloris. J'avais une fièvre brûlante. Le mal physique contribuait à entretenir mon irascibilité , qui , à son tour, probablement, aggravait le mal physique.

On nous consigna entre les mains du surintendant du Spielberg, et nos noms furent inscrits, par celui-ci, parmi ceux des voleurs. En nous quittant, le commissaire impérial nous embrassa ; il était attendri. — Messieurs, nous dit-il , je vous recommande particulièrement la docilité , car la moindre infraction à la discipline pourrait être sévèrement punie par M. le surintendant.

Quand l'acte d'écrou fut terminé , on nous conduisit , Maroncelli et moi , dans un corridor souterrain , où s'ouvrirent pour nous deux chambres ténébreuses et non contiguës , et chacun de nous fut enfermé dans sa tanière.

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C'est une chose bien cruelle quand déjà on a dit adieu à tant d'objets , et qu'on n'est plus que deux amis également malheureux , oui , c'est une chose bien cruelle de se séparer ! 3Iaroncelli , en me quittant , me voyait malade , et plaignait en moi un homme que probablement il ne re verrait jamais : jp plaignais en lui une fleur brillante de santé, arrachée peut-être pour toujours à la lumière vivifiante du soleil. Et cette fleur, en effet, comme elle s'est flétrie ! Elle revit un jour la lumière , mais , hélas ! en quel état !

Lorsque je fus seul dans mon horrible cachot, et que j'eus entendu se fermer les verrous, je distinguai, à la faible lueur qui descendait d'une petite fenêtre, un lit composé de quelques planches , et une énorme chaîne attachée au mur. Je m'assis en frémissant sur ce lit, et, ayant pris la chaîne, j'en mesurai la longueur, pensant qu'elle m'était destinée.

Une demi-heure après , le bruit des clefs se fit entendre ; la porte s'ouvrit : le chef geôlier m'apportait une cruche d'eau.

— Voici de quoi boire, me dit-il d'une voix rude; demain matin j'apporterai le pain.

— Merci, bon homme.

— Je ne suis pas bon , me répondit il.

— Tant pis pour vous, lui dis-je indigné. Et cette chaîne , ajoutai-je , elle est pour moi , peut-être ?

— Oui, Monsieur, si vous n'étiez pas tranquille, si vous vous mettiez eu fureur, et si vous disiez des injures; mais si vous êtes raisonnable , nous ne vous mettrons qu'une chaine aux pieds : le forgeron la prépare en ce moment.

Il se promenait lentement de long en large , en agitant son vilain trousseau de grosses clefs ; et moi , d'un œil irrité , je regardais sa gigantesque , maigre et vieille personne; et, bien que les traits de son visage ne fussent pas communs , tout en lui me semblait offrir l'odieuse expression d'une brutale rigueur.

Oh ! que les hommes sont injustes en jugeant sur l'apparence et selon leurs orgueilleuses préventions ! Celui que je croyais voir agiter joyeusement ses clefs pour me faire sentir son triste pouvoir, celui que je croyais impudent par une longue habitude de cruautés , roulait dans son esprit des pensées de compassion , et certainement il ne parlait ainsi , avec un accent brusque , que pour dissimuler ce sentiment. Il aurait voulu le cacher pour ne pas paraître faible , et dans la crainte que j'en fusse indigne ; mais en même temps, supposant que j'étais peut-être plus malheureux que méchant, il eût désiré mêle montrer.

Ennuyé de sa présence et plus encore de ses airs de maitre , je crus devoir l'humilier en lui disant impérieusement, comme à un laquais : — Donnez- moi à boire.

Il me regarda , et sembla me dire : Arrogant ! ici il faut se déshabituer de commander.

Mais il se tut , courba sa longue échine , prit la cruche qui était par terre , et me la donna. En la prenant , je m'aperçus qu'il tremblait ; et, attribuant ce tremblement à la vieillesse , un mélange de pitié et de vénération tempéra mon orgueil.

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— Quel âge avez-vous? lui demandai-je avec l'accent de la bienveillance.

— Soixante-quatorze ans, Monsieur; j'ai déjà vu bien des malheurs, soit les miens ou ceux d'autrui.

Ce mot sur ses malheurs et ceux des autres fut accompagné d'un nouveau tremblement pendant qu'il reprenait la cruche, et je soupçonnai que ce n'était pas seulement l'effet de l'âge , mais aussi celui de quelque noble émotion. Cette idée effaça de mon àme la haine que son premier aspect y avait fait naître.

— Comment vous nommez-vous? lui demandai-je.

— Le sort se moqua de moi , ^Monsieur, en me donnant le nom d'un grand homme : je m'appelle Schiller.

Il m'apprit ensuite , en peu de mots , quel était son pays , son origine , les guerres qu'il avait vues et les blessures qu'il y avait reçues.

Tl était né en Suisse, d'une famille d'agriculteurs; il avait combattu contre les Turcs, sous les ordres du général Laudon , du temps de Marie-Thérèse et de Joseph II , et depuis , dans toutes les guerres de l'Autriche contre la France jusqu'à la chute de Napoléon.

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Quand nous venons à concevoir meilleure opinion d'un homme que d'abord nous avions jugé méchant, examinant son visage , sa voix , ses manières , nous croyons

\ découvrir des signes évidents de bonté. Cette découverte est-elle une réalité? Je la soupçonne de n'être qu'une illusion, car ce même visage, cette même voix, ces mêmes manières , nous semblaient peu de temps auparavant des signes certains de perversité. Nous n'avons pas plutôt réformé notre jugement sur les qualités morales, que nous réformons aussi les conclusions de notre science physiognoraonique. Que de figures nous vénérons parce que nous savons qu'elles ont appartenu à des gens vertueux , et qui ne nous paraîtraient propres à inspirer aucune vénération si elles eussent appartenu à d'autres bommes ! et vice versa. J'ai beaucoup ri un jour d'une dame qui , voyant une tête de Catilina, et la prenant pour celle de Collatin , s'imaginait y voir la douleur sublime de ce dernier à la mort de Lucrèce. Et cependant de telles illusions sont communes.

Non qu'il n'y ait des figures d'honnêtes gens qui ne portent clairement empreint dans leurs traits le caractère de la bonté , et qu'il n'y ait des figures de méchants où se peint aussi clairement le caractère de la méchanceté ; mais je soutiens qu'il y a beaucoup de physionomies dont l'expression est douteuse.

En somme , lorsque le vieux Schiller fut un peu entré dans mes bonnes grâces , je le regardai plus attentivement que je ne l'avais fait d'abord , et il cessa de me déplaire. A dire vrai, son langage, quelle que fût sa rudesse, offrait parfois des traces d'une àme élevée.

— Caporal comme je suis , disait-il , il m'est échu pour retraite le triste emploi de geôlier; et Dieu sait si cela ne m'est pas beaucoup plus pénible que de risquer ma vie sur les champs de bataille !

Je me repentis de lui avoir demandé à boire avec

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hauteur. — Mon cher Schiller, lui dis-je en lui serrant la main , c'est en vain que vous le niez , je vois que vous êtes bon j et puisqueje suis tombé dans ce malheur, je remercie le Ciel de vous avoir choisi pour mon gardien.

Il écouta mes paroles , secoua la tête , et répondit en passant la main sur son front , comme un homme qui a une pensée importune :

— Je suis méchant , Monsieur ; on m'a fait prêter un serment auquel je ne manquerai jamais. Je suis obligé de traiter tous les prisonniers , et surtout les prisonniers d'Etat, avec la même sévérité, sans avoir égard à leur condition , sans indulgence , et sans permettre aucun abus. L'empereur sait ce qu'il fait , je dois lui obéir.

— Vous êtes un brave homme, et je respecterai ce que vous regardez comme un devoir de conscience. Celui qui agit dans la sincérité de sa conscience peut se tromper, mais il est pur devant Dieu.

— Pauvre Monsieur ! Prenez patience , et plaignezmoi. Je serai de fer pour mes devoirs ; mais le cœur..., le cœur est plein de regrets de ne pouvoir soulager les malheureux : voilà ce que je voulais dire à Monsieur.

^'ous étions émus tous deux. Il me supplia d'être calme , de ne pas me mettre en fureur , comme le font souvent les condamnés, afin de ne pas le forcer à me traiter durement.

Et prenant ensuite un ton brusque , comme pour me cacher une partie de son émotion , il me dit :

— Maintenant il faut que je m'en aille.

Puis il se retourna , pour me demander depuis combien de temps durait cette misérable toux que j'avais , et lança un gros mot de malédiction contre le médecin , parce qu'il ne venait pas ce soir même me visiter.

— Monsieur aune fièvre de cheval, ajouta-t-il ; je m'y connais. Il lui faudrait au moins une paillasse j mais jusqu'à ce que le médecin l'ait prescrit , nous ne pouvons la lui donner.

Il sortit, referma la porte, et je m'étendis sur ces planches si dures, agité par la fièvre, et ayant de fortes douleurs à la poitrine ; mais moins irrité , moins ennemi des hommes, et moins éloigné de Dieu.

Le soir le surintendant vint, accompagné de Schiller, d'un autre caporal et de deux soldats , pour faire une perquisition. On en faisait trois par jour: une le matin, une le soir , et la troisième à minuit. Tous les coins de la prison étaient visités, on examinait la moindre des choses, ensuite les subalternes se retiraient, et le surintendant, qui, le matin et le soir, ne manquait jamais à la visite , demeurait quelque temps à causer avec moi.

La première fois que je vis cette petite troupe, il me vint une pensée étrange. Dans l'ignorance où j'étais encore de cet usage importun , en proie au délire de la fièvre , je m'imaginai que l'on venait pour m'égorger , et je saisis la longue chaîne qui se trouvait près de moi pour briser la tète du premier qui s'approcherait :

— Que faites-vous? me dit le surintendant, nous ne venons vous faire aucun mal : c'est une visite de formalité

que nous faisons dans chacune des prisons pour nous assurer que tout est dans l'ordre.

J'hésitai; mais lorsque je vis Schiller s'avancer vers moi et me tendre amicalement la main , son air tout paternel m'inspira de la confiance; je laissai retomber la chaîne , et je pris sa main dans les miennes.

— Oh 1 comme il est brûlant ! dit-il au surintendant ; si on pouvait seulement lui donner une paillasse !

11 prononça ces mots avec un accent de douleur si vrai , si affectueux , que j'en fus attendri.

Le surintendant me tàta le pouls et me plaignit : c'était un homme de bonne manière , mais qui n'osait prendre sur lui aucune décision.

— Ici tout est rigueur, même pour moi, dit-il. Si je n'exécute pas à la lettre ce qui m'est prescrit, je risque d'être destitué de mon emploi.

Schiller allongeait les lèvres , et j'aurais parié qu'il se disait à lui-même: Si j'étais surintendant, je ne pousserais pas la peur jusque-là. On ne pourrait jamais me faire un grand crime de prendre une décision si bien justifiée parla nécessité, et si inoffensive pour la monarchie.

Lorsque je fus seul , mou cœur , incapable depuis quelque temps de profonds sentiments religieux, s'attendrit, et je priai. C'était une prière de bénédiction sur Schiller; et j'ajoutai: Fais, ô mon Dieu, que je découvre aussi dans les autres quelque qualité qui m'attache à eux. J'accepte toutes les tortures de la prison, mais du moins permets que j'aime! Délivre -moi du tourment de haïr mes semblables !

A minuit j'entends des pas dans le corridor. Les clefs

résonnent , la porte s'ouvre : c'est le caporal avec deux gardes qui viennent faire la visite.

— Où est mon vieux Schiller? m'écriai-je avec l'expression du regret. Il s'était arrêté dans le corridor.

— Je suis là, je suis là, répondit-il; et, s'approchant de mes planches, il me tàta le pouls de nouveau , et se pencha sur moi avec sollicitude pour me regarder, comme un père sur le lit de son fils malade.

— Et maintenant que je me le rappelle , demain c'est jeudi ! murmurait-il j oui, que trop bien jeudi!

— Que voulez-vous dire par là ?

— Que le médecin n'a coutume de venir que les lundis, mercredis et vendredis matin , et que malheureusement demain il ne viendra pas.

— Ne vous inquiétez pas pour cela.

— Que je ne m'inquiète pas ! que je ne m'inquiète pas ! Dans toute la ville on ne parle que de l'arrivée de ces messieurs : le médecin ne peut l'ignorer. Pourquoi diable n'a-t-il pas fait l'effort extraordinaire de venir une fois de plus?

— Qui sait s'il ne viendra pas demain , quoique ce soit jeudi?

Le vieillard n'ajouta pas un mot , mais il me serra rudement la main, de manière à m'estropier, et, quoiqu'il me fit mal , j'en éprouvai du plaisir.

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Le jeudi matin, après une très-mauvaise nuit, affaibli , et les os rompus par les planches , je me sentis couvert d'une sueur abondante. On vint faire la visite. Le surintendant n'y était pas : quelquefois cette heure lui était incommode, et alors il venait plus tard.

Je dis à Schiller: — Voyez comme je suis trempé de sueur; je la sens déjà qui se refroidit: j'aurais besoin de changer de chemise à l'instant.

— Cela ne se peut pas ! s'écria-t-il d'une voix brutale. Mais il me fit furtivement signe des yeux et de la main,

et lorsque le caporal et les gardes furent sortis, il se retourna pour me faire un nouveau signe au moment où il fermait la porte.

Peu après il reparut , m'apportant une de ses chemises, deux fois longue comme tout mon corps.

— Elle sera un peu longue pour Monsieur, dit-il , mais je n'en ai pas d'autre pour le moment.

— Je vous remercie , mon ami ; mais comme j'ai apporté au Spielberg une malle pleine de linge , j'espère qu'on ne me refusera pas l'usage de mes chemises : ayez la complaisance d'aller en demander une au surintendant.

— Il n'est pas permis de rien laisser à Monsieur de sou linge. Tous les samedis on lui donnera une chemise de la maison , comme aux autres condamnés.

— Honnête vieillard, lui dis je, vous voyez dans quel état je suis ; il n'est pas probable que je sorte vivant d'ici :

je ne pourrai jamais récompenser ce que vous faites pour moi.

— Fi! Monsieur, fil s'écria-il, parler de récompense à qui ne peut rendre service , à qui peut tout au plus prêter furtivement à un malade de quoi essuyer la sueur dont son corps est trempé !

Et m'ayant jeté brusquement sa longue chemise sur le dos , il s'en alla en grommelant , et referma la porte avec bruit , comme un furieux.

Deux heures après environ , il m'apporta un morceau de pain noir.

— Ceci, dit-il, est la portion de deux jours. Puis il se mit à marcher en frémissant.

— Qu'avez-vous? lui dis je; êtes-vous en colère contre moi? J'ai pourtant accepté la chemise que vous avez bien voulu me donner.

— Je suis en colère contre le médecin : quoique ce soit aujourd'hui jeudi , il pourrait bien se donner la peine de venir.

— Patience ! répondis-je.

Je disais : Patience ! mais il m'était impossible de reposer sur ces planches, n'ayant pas même un oreiller. Je souffrais dans tous mes os.

A onze heures, un condamné, accompagné de Schiller, m'apporta mon dîner. Ce dincr était dans deux petits pots de fer, dont l'un contenait un potage détestable, et l'autre des légumes accommodés avec une sauce telle, que l'odeur seule suffisait pour soulever le cœur.

J'essayai d'avaler quelques cuillerées de potage, cela me fut impossible.

— Que Monsieur prenne courage, me répétait Schiller; qu'il tâche de s'accoutumer à cette nourriture, sinon il

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lui arrivera ce qui est déjà arrivé à d'autres, de ne manger qu'un peu de pain , et de mourir ensuite de langueur.

Le vendredi matin, le docteur Bayer arriva enfin. Il me trouva de la fièvre , prescrivit qu'on me donnât une paillasse , et insista pour que l'on me sortît de ce souterrain et que l'on me transportât à l'étage supérieur. On ne le pouvait pas ; la place manquait. Mais un rapport ayant été fait à ce sujet au comte Mitrowski , gouverneur des deux provinces de Moravie et de Silésie , résidant à Briiim , celui-ci répondit que , vu la gravité de la maladie , l'ordonnance du médecin devait être suivie.

Un peu de jour pénétrait dans la chambre que l'on me donna , et en grimpant aux barreaux de l'étroite fenêtre je voyais la vallée que dominait la forteresse , une partie de la ville de Briinn, un faubourg avec beaucoup de petits jardins , le cimetière , le petit lac de la Chartreuse, et les collines boisées qui nous séparaient des fameux champs d'Austerlitz.

Cette vue m'enchantait. Oh! combien j'aurais été heureux si j'avais pu en jouir avec Maroncelli !

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Cependant on travaillait à nos habits de prisonniers ; j'eus le mien au bout de cinq jours.

11 consistait en un pantalon de drap grossier, dont le côté droit était gris et le côté gauche couleur capucin j un

MES PRISOKS. IGI

justaucorps de ces deux couleurs, disposées de la même manière, et un pourpoint encore des mêmes couleurs, mais placées en sens inverse , c'est-à-dire la couleur capucin à droite et le gris à gauche. Les bas étaient de grosse laine , la chemise de toile d'étoupes , pleine d'aiguillons, un véritable ciUce; au cou, un morceau de toile pareille à celle de la chemise. Les bottines étaient de cuir brut et lacées. Le chapeau était blanc.

Pour compléter ce costume , nous avions les fers aux pieds, c'est-à-dire une chaîne qui allait d'une jambe à l'autre , et dont les anneaux avaient été arrêtés avec des clous rivés sur une enclume. Le forgeron qui me fit cette opération dit à un des gardes , croyant que je ne comprenais pas l'allemand : — Malade comme il est, on aurait bien pu lui épargner ce jeu-là : il ne se passera pas deux mois que l'ange de la mort ne vienne le délivrer.

— Môchte es seijn! (eh bien, soit!) lui dis-je en lui frappant sur l'épaule avec la main.

Le pauvre homme tressaillit et demeura confus , puis il ajouta :

— J'espère que je ne serai pas prophète, et je désire que ce soit tout autre ange qui délivre 3Ionsieur.

— Plutôt que de vivre ainsi , ne vous semble-t-il pas, réi)liquai-je , que même l'r.Kge de la mort serait le bienvenu?

Il fît de la tête un signe afiirmatif , et s'en alla en me plaignant.

J'aurais, en effet, volontiers cessé de vivre j mais je n'avais aucune tentation de suicide. J'espérais que la faiblesse de mes poumons serait bientôt assez grande pour me débarrasser de la vie. Dieu ne le voulut pas.

162 MES PRISOTSS.

La fatigue du voyage m'avait fait beaucoup de mal : le repos m'apporta quelque soulagement.

Un peu après la sortie du forgeron , j'entendis résonner le marteau sur l'enclume dans le souterrain. Schiller était encore dans ma chambre.

— Entendez-vous ces coups? lui dis-je; sans doute on rive les fers du pauvre Maroncelli.

En disant cela , mon cœur se serra tellement que je chancelai ; et je serais tombé , si le bon vieillard ne m'eût soutenu. Je restai plus d'une demi-heure dans un état qui ressemblait à l'évanouissement , cependant ce n'en était pas un. Je ne pouvais parler ; mon pouls battait à peine 5 j'étais inondé d'une sueur froide de la tête aux pieds, et malgré cela j'entendais tout ce que disait Schiller; j'avais un très- vif souvenir du passé et le sentiment du présent.

L'ordre du surintendant et la vigilance des gardes avaient jusque alors maintenu le silence dans toutes les prisons voisines. Trois ou quatre fois j'avais entendu entonner quelques airs italiens , mais les cris des sentinelles les avaient fait cesser aussitôt. Nous en avions plusieurs sur le terre-plein situé sous nos fenêtres, et une autre jusque dans notre corridor, laquelle allait continuellement, écoutant aux portes et regardant aux guichets , pour empêcher le bruit.

Un jour, vers le soir (chaque fois que j'y pense, les palpitations que j'éprouvai alors se renouvellent en moi), les sentinelles, par un heureux hasard, furent moins attentives, et j'entendis, dans la prison contiguë à la mienne , un fredonnement s'élever et se continuer à voix basse , mais claire.

Oh ! quelle joie , quelle émotion s'empara de moi !

MES PRISOIVS. 163

Je me levai de ma paillasse, je prêtai l'oreille, et quand la voix se tut , je fondis irrésistiblement en larmes.

— Qui es-tu, infortuné? m'écriai-je, qui es- tu? Dismoi ton nom. Moi, je suis Silvio Pellico.

— Oh ! Silvio ! s'écria à son tour mon voisin , je ne t'ai jamais vu, mais je t'aime depuis bien longtemps. Approche-toi de ta fenêtre, et causons en dépit des sbires.

Je me cramponnai à la fenêtre , il me dit son nom , et nous échangeâmes quelques tendres paroles.

C'était le comte Antonio Oroboni , né à la Fratta , près de Rovigo, jeune homme de vingt-neuf ans.

Hélas! nous fûmes bientôt interrompus par les cris menaçants des sentinelles. Celle du corridor frappait de toute sa force avec la crosse de son fusil , tantôt à ma porte, tantôt à celle d'Oroboni. Nous ne voulions, nous ne pouvions obéir; mais les imprécations des gardes devinrent telles , que nous cessâmes , nous promettant bien de recommencer quand les sentinelles seraient relevées.

Nous espérions , ce qui en effet arriva , qu'en parlant plus bas nous pourrions nous entendre, et que nous trouverions quelquefois des sentinelles compatissantes qui feindraient de ne pas s'apercevoir de nos causeries. A force d'expériences, nous trouvâmes un moyen d'émettre

un son de voix si faible , que , tout en parvenant à nos oreilles , il échappait à celles des autres , ou se prêtait à être dissimulé. Il nous arriva bien, de temps à autre, d'avoir des auditeurs d'une ouïe plus fine , ou d'oublier nous-mêmes de modérer le son de notre voix. Alors recommençaient les cris, les coups de crosse à nos portes , et, ce qui était pis , la colère du pauvre Schiller et celle du surintendant.

Peu à peu nous perfectionnâmes toutes nos précautions, qui consistaient à parler dans de certains moments, de préférence à d'autres 5 quand c'était le tour de telles sentinelles , plutôt que celui de telles autres , et toujours d'une voix très-basse. Soit qu'en effet notre art se fût perfectionné, ou que nos gardiens prissent insensiblement l'habitude de la condescendance , nous parvînmes à pouvoir nous entretenir assez longtemps chaque jour, sans qu'aucun des chefs eût presque jamais l'occasion de nous gronder.

Nous nous liâmes d'une tendre amitié. Il me raconta sa vie; je lui racontai la mienne. Les angoisses et les consolations de l'un devenaient les angoisses et les consolations de l'autre. Oh! comme nous nous soutenions mutuellement! Combien de fois, après une nuit d'insomnie , chacun de nous , allant le matin à la fenêtre , saluant son ami , entendant ses chères paroles , sentait dans son cœur la tristesse s'adoucir et le courage se redoubler ! Nous nous savions utiles l'un à l'autre , et cette certitude éveillait dans nos pensées une douce émulation d'amabilité, et nous donnait ce contentement que l'homme éprouve , même dans la détresse , lorsqu'il peut aider son semblable.

Chaque entretien laissait après lui le besoin de le re-

prendre, d'avoir des éclaircissements ; c'était un aiguillon vivifiant et continuel pour l'intelligence, pour la mémoire, pour l'imagination , pour le cœur.

Au commencement, me souvenant de Julien, je me déliais de la constance de ce nouvel ami. Jusqu'ici , pensais-je , il ne nous est pas encore arrivé de nous trouver en dissentiment ; d'un jour à l'autre je puis lui déplaire en quelque chose , et alors il m'enverra à la malheure.

Ce soupçon se dissipa bientôt. Nos opinions s'accordaient sur tous les points essentiels; seulement, à une àme noble, animée de sentiments généreux, et supérieure à l'adversité , il unissait la foi la plus candide et la plus entière au christianisme ; tandis qu'en moi cette foi était chancelante depuis quehfue temps , et semblait même quelquefois tout à fait éteinte.

Il combattait mes doutes par des réflexions très-justes et avec beaucoup d'amitié; je sentais qu'il avait raison, et je l'avouais ; mais les doutes revenaient sans cesse. C'est ce qui arrive à tous ceux qui n'ont pas 1 Évangile dans le cœur, à tous ceux qui haïssent leurs semblables et s'enorgueillissent d'eux-mêmes. L'esprit voit un instant la vérité; mais comme elle ne lui plaît pas , l'instant d'après il cesse d'}' croire, et s'efforce de regarder ailleurs.

Oroboni excellait à fixer mon attention sur les motifs qui doivent porter l'homme à être indulgent envers ses ennemis. Dès que je lui parlais d'une personne que je baissais , il cherchait adroitement à la défendre non- seulement par des paroles , mais encore par l'exemple. Plusieurs personnes lui avaient nui ; il en gémissait , mais il leur pardonnait; et s'il pouvait me raconter quelque trait honorable de l'une d'elles, il le faisait volontiers.

L'irritation qui me dominait , et qui me rendait irré-

ligieux depuis ma condamnation , dura encore quelques semaines ; puis elle cessa entièrement. La vertu d'Oroboni m'avait charmé. En m'efforçaut de l'atteindre , je me mis du moins sur ses traces .

Dès que je pus de nouveau prier sincèrement pour tous les hommes , et ne plus en haïr aucun , mes doutes sur la foi s'évanouirent : Ubi charitas et amor, Deus ibi est (Dieu est partout où règne l'amour et la charité ).

A dire vrai , si notre peine était très-rigoureuse et de nature à irriter, nous avions en même temps le rare bonheur de n'être entourés que de bonnes gens. Ils ne pouvaient alléger notre sort que par des manières bienveillantes et respectueuses ; c'est ce que nous trouvions dans tous. S'il y avait quelque rudesse dans le vieux Schiller, combien n'était-elle pas rachetée par la noblesse de son cœur! Il n'était pas jusqu'au pauvre Kuûda,(ce condamné qui nous apportait notre dîner et de l'eau trois fois par jour) qui ne voulût aussi nous témoigner sa compassion. Il balayait nos chambres deux fois la semaine. Un matin , eu balayant, il saisit le moment où Schiller s'était éloigné à deux pas de la porte , pour m'offrir un morceau de pain blanc. Je ne Tacceptai pas ; mais je lui serrai cordialement la main. Cette poignée de main l'attendrit ; il me dit en mauvais allemand (il était Polonais) :— Monsieur,

on vous donne si peu à manger , que sûrement vous devez souffrir de la faim.

Je l'assurai que non ; mais j'assurais ce qui n'était pas croyable.

Le médecin , voyant qu'aucun de nous ne pouvait s'habituer à la nourriture que l'on nous avait donnée dans les premiers jours , nous mit tous à celle que l'on nomme quart de portion, c'est-à-dire au régime de l'hôpital. Il consistait en trois petits potages très-légers par jour, un très-petit morceau d'agneau rôti , que l'on pouvait avaler en une bouchée, et peut-ttre trois onces de pain blanc. Comme ma santé s'améliorait , l'appétit augmentait , et j'avais réellement trop peu de ce qtiart de portion. J'essayai de revenir à la nourriture de ceux qui se portaient bien j mais il n'y avait rien à gagner ; elle me dégoûtait à tel point, que je ne pouvais la manger. Il fallut donc absolument m'en tenir au quart. Pendant plus d'une année, j'appris ce que c'est que le tourment de la faim. Ce tourment fut senti bien plus vivementencore par quelquesuns de mes compagnons , qui , plus robustes que moi , étaient accoutumés à une nourriture plus abondante. J'ai su, par plusieurs d'entre eux, qu'ils acceptèrent du pain de Schiller et des deux autres gardiens attachés à notre service , et même de ce bon Kunda.

— On dit, dans la ville, que l'on donne bien peu à manger à ces Messieurs, me dit un jour le barbier, un tout jeune homme, l'apprenti de notre chirurgien.

— Cela est très- vrai , répoudis-je franchement.

Le samedi suivant (il venait tous les samedis ), il voulut me donner en cachette un gros pain blanc. Schiller feignit de ne pas s'apercevoir de cette offre. Si j'avais écouté mon estomac , je l'aurais acceptée ; mais je restai ferme

168 MES PRISOIVS.

dans mon refus , afin que ce pauvre jeune homme ne fût pas tenté de renouveler ce don, ce qui, à la longue, aurait pu lui être à charge.

Je refusais , par la même raison , tout ce que m'offrait Schiller. Plusieurs fois il m'apporta un morceau de viande bouillie, me priant de le manger, et protestant qu'il ne lui coûtait rien , que c'était le reste de son dîner ; qu'il ne savait qu'en faire , qu'il le donnerait à d'autres si je ne le prenais pas. Je me serais volontiers jeté sur ce morceau de viande pour le dévorer; mais si je le prenais, Schiller n'aurait- il pas eu tous les jours le désir de me donner quelque chose ?

Deux fois seulement , qu'il m'apporta une assiette de cerises, et une autre fois quelques poires, la vue de ces fruits me fascina irrésistiblement. Je me repentis de les avoir acceptés , parce que , depuis , il ne cessait plus de m'en offrir.

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Dès les premiers jours il fut établi que chacun de nous aurait, deux fois la semaine, une heure de promenade. Dans la suite, ce soulagement nous fut accordé tous les deux jours , et plus tard, chaque jour, hors les fêtes.

Chacun de nous était conduit séparément à la promenade , entre deux gardes ayant le fusil sur l'épaule. Me trouvant logé à l'une des extrémités du corridor , je passais , quand je sortais , devant les prisons de tous les

MES PRISONS. IfiO

condamnés politiques d'Italie, excepté devant celle de Maroncelli , qui seul languissait en bas.

— Bonne promenade ! murmuraient- ils tous par le guichet de leur porte ; mais il ne m'était pas permis de m'arrêter pour saluer personne.

On descendait l'escalier, on traversait une grande cour, et on arrivait sur un terre-plein situé au midi , d'où l'on voyait la ville de Brûnn et une grande partie des pays environnants.

Dans la cour dont j'ai parlé étaient toujours beaucoup de condamnés ordinaires qui allaient et venaient des travaux, ou qui se promenaient par groupes en causant. Parmi eux étaient plusieurs voleurs italiens qui me saluaient avec beaucoup de respect , et qui se disaient entre eux : « Ce n'est pas un vaurien comme nous , et pourtant sa captivité est plus dure que la nôtre, »

Ils avaient , en effet , beaucoup plus de liberté que moi. J'entendais ces paroles et d'autres encore, et je leur rendais cordialement leur salut. L'un d'eux me dit une fois: — Le salut de Monsieur me fait du bien. Monsieur voit peut-être dans ma physionomie quelque chose qui n'est pas de la scélératesse. Une passion mallieureuse m'entraîna à commettre un crime ; mais non , non , Monsieur, je ne suis pas un scélérat.

Et il fondit en larmes. Je lui tendis la main , mais il ne put me la serrer : mes gardes le repoussèrent , non par méchanceté, seulement pourobéir à leurs instructions. Ils ne devaient laisser approcher de moi qui que ce fût , et quoique les paroles que ces condamnés m'adressaient eussent l'air, le plus souvent, d'être dites entre eux, dès qu'ils s'apercevaient qu'elles m'étaient adressées , ils imposaient silence.

Il passait aussi par cette cour des personnes de différentes conditions , étrangères à la forteresse ; elles venaient voir , soit le surintendant , le chapelain , le sergent ou Tun des caporaux. — Voilà un des Italiens! voilà un des Italiens! disaient-elles à voix basse j et elles s'arrêtaient pour me regarder. Plusieurs fois je les entendis dire en allemand, croyant que je ne les comprenais pas: — Ce pauvre 3Ionsieur ne vieillira pas j il a la mort sur le visage.

C'est qu'en effet , après avoir éprouvé quelque amélioration dans ma santé, j'étais redevenu languissant par le défaut de nourriture , et souvent la fièvre venait de nouveau m'assaillir. C'était avec peine que je traînais ma chaîne jusqu'au lieu de ma promenade ; là je me jetais sur l'herbe, et j'y restais ordinairement jusqu'à ce que mon heure se fût écoulée.

Les gardes se tenaient debout ou s'asseyaient à côté de moi, et nous causions. L'un d'eux, nommé Ejal, né en Bohème, d'une famille de pauvres paysans, avait reçu néanmoins une certaine éducation , et l'avait perfectionnée lui-même autant qu'il l'avait pu, en réfléchissant avec beaucoup de justesse sur les choses du monde , et en lisant tous les livres qui lui tombaient sous la main. Il connaissait Klopstock , Wieland , Goethe , Schiller , et plusieurs autres bons écrivains allemands. Il en savait par cœur un grand nombre de morceaux , et les récitait avec intelligence et avec àme. L'autre garde, nommé Kubitzky, était un Polonais ignorant, mais aimant et respectueux : leur compagnie m'était bjen chère.

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A l'une des extrémités de ce terre -pleiu était le logemeut du surinteudaut ; à l'autre , demeurait uu caporal avec sa femme et uu petit eufaut. Quand je voyais sortir quelqu'un de ces habitations, je me levais, et je m'approchais de la personne ou des personnes qui sortaient, et j'étais comblé par elles de marques de pohtesse et de compassion.

La femme du surintendant était malade depuis longtemps et dépérissait lentement. Elle se faisait quelquefois porter au grand air sur un canapé. Je ne saurais dire à quel point elle s'attendrissait en m'exprimant la pitié qu'elle ressentait pour nous tous. Quoique son regard fût très-doux et très-timide, il s'attacliait parfois avec une confiance excessive et curieuse sur le regard de celui qui lui parlait.

Je lui dis un jour en souriant : — Savez-vous , Madame , que vous ressemblez beaucoup à une personne qui me fut chère ?

Elle rougit , et répondit avec une simplicité aimable et sérieuse : — Ne m'oubliez donc pas quand je serai morte , priez pour ma pauvre àme , et pour les petits enfants que je laisserai sur la terre.

Depuis ce jour, elle ne quitta pas son lit, et je ne la revis plus. Après avoir langui encore quelques mois, elle mourut.

Elle avait trois fils , beaux comme de petits Amours , et dont un était encore à la mamelle. Souvent l'infortunée

les avait embrassés en ma présence , en disant : — Qui sait quelle femme deviendra leur mère après moi ? Quelle qu'elle soit , que le Seigneur lui donne des entrailles de mère, même pour les enfants qui ne sont pas nés d'elle! Et elle pleurait.

Mille fois je me suis rappelé sa prière et ses larmes.

Quand elle ne fut plus, j'embrassais quelquefois ces enfants, et je m'attendrissais en répétant cette prière maternelle. Je pensais alors à ma mère , aux vœux ardents que son cœur si tendre formait sans doute pour moi, et je m'écriais en sanglotant : Oh ! mille fois plus heureuse encore est cette mère qui laisse en mourant ses enfants en bas âge , que celle qui se les voit ravir après avoir mis tous ses soins à les élever !

Deux bonnes vieilles avaient coutume d'être avec ces enfants : l'une était la mère du surintendant , l'autre , sa tante. Elles voulurent savoir toute mon histoire, et je la leur racontai en abrégé.

— Que nous sommes malheureuses , disaient-elles avec l'expression de la plus sincère douleur, de ne pouvoir vous être utiles en rien ! Mais so vez sur que nous prierons pour vous, et que si un jour votre grâce arrive, ce sera pour toute notre famille un jour de fête.

La première de ces dames , qui était celle que je voyais le plus souvent, avait une douce et merveilleuse éloquence pour me consoler. Je l'écoutais avec une reconnaissance toute filiale , et ses paroles se gravaient dans mon cœur.

Elle me disait des choses que je savais déjà, et ces choses me frappaient comme si elles eussent été nouvelles : que « le malheur , loin de dégrader l'homme , l'élève , s'il n'est vil j que si nous pouvions pénétrer les

MES PRISOTSS. 173

vues de Dieu, nous Terrions que les vainqueurs sont souvent plus à plaindre que les vaincus , les heureux que les affligés , les riches que les pauvres dépouillés de tout ,• que l'amour particulier témoigné parlHomme-Dieu aux malheureux est un grand enseignement ; que nous devons nous glorifier de la croix , depuis qu'elle a été portée par des épaules divines. »

Eh bien ! ces deux bonnes vieilles, que je voyais avec tant de plaisir, durent bientôt quitter le Spiclberg, pour raisons de famille ; les petits enfants aussi cessèrent de venir sur le terre-plein. Combien ces pertes m'affligèrent !

La gène que me causait la chaîne aux pieds, en m'empêchant de dormir, contribuait à me ruiner la sanlé. Schiller voulait que je réclamasse à ce sujet, et prétendait que le devoir du médecin était de me la faire ôter. Pendant quelque temps je ne l'écoutai pas; mais, cédant ensuite à son conseil , je dis au médecin que , pour recouvrer le bienfait du sommeil, je le priais de me faire retirer cette chaîne, au moins pendant quelques jours. II me répondit que ma fièvre n'était pas assez forte pour qu'il put satisfaire mon désir, et qu'il était nécessaire que je m'habituasse à porter les fers...

La réponse m'indigna; j'étais furieux d'avoir fait cette demande inutile.

174 MES PRISOjNS.

— Voilà , dis-je à Schiller, ce que j'ai gagné à suivre votre obstiné conseil !

J'articulai sans doute ces paroles assez brusquement , car le bon mais rude vieillard s'en offensa.

— Il déplaît à Monsieur, s'écria-t-il , de s'être exposé à un refus , et il me déplaît que Monsieur soit orgueilleux envers moi !

Puis il continua un long sermon : — Les orgueilleux font consister leur grandeur à ne point s'exposer aux refus, à ne point recevoir les offres; ils rougissent de mille absurdités! Aile eseleijen (toutes àneries)! vaine grandeur ! ignorance de la vraie dignité ! La vraie dignité consiste en grande partie à ne rougir que des mauvaises actions!...

Il dit , et sortit en faisant un vacarme infernal avec ses clefs.

Je restai abasourdi. Et pourtant, me dis-je, cette rude franchise me plaît; elle part du cœur, comme ses offres, comme ses conseils, comme sa compassion; et, après tout , ne me dit-il pas la vérité? A combien de faiblesses ne donné-je pas le nom de dignité, quand, en effet, ce n'est autre chose que de l'orgueil?

A l'heure du diner, Schiller laissa le condamné Kunda m'apporter l'eau et les petits pots , et s'arrêta devant ma porte. Je l'appelai.

— Je n'ai pas le temps , me répondit-il sèchement.

Je descendis de mon lit de camp , j'allai à lui, et je lui dis : — Si vous voulez que mon dîner me fasse du bien , ne me faites pas cette mauvaise mine.

— Et quelle mine dois- je faire? demanda-t-il en se déridant.

— Celle d'un homme gai, d'un ami, lui répondis-je.

— Vive la joie ! s'ccria-t-il ; et si ^lonsieur veut même me voir danser, pour que le dîner lui fasse du bien , le voilà servi.

Et il se mit alors si plaisamment à gambader aves ses longues et maigres perches , que j'éclatai de rire. Je riais , et j'avais le cœur tout ému.

Étant un soir, Oroboni et moi , chacun à notre fenêtre, et nous plaignant l'un à l'autre d'avoir faim, nous élevâmes un peu la voix, et les sentinelles crièrent. Le surintendant, qui par malheur passait de ce côté, crut de son devoir de faire appeler Schiller, et de le réprimander sévèrement de ce qu'il ne veillait pas assez à nous faire garder le silence.

Schiller vint , plein de colère , s'en plaindre à moi , et m'intima l'ordre de ne plus jamais parler de ma fenêtre. Il voulait que je le lui promisse.

— >on , lui répondis-je , je ne veux pas vous le promettre.

— Oh ! der teufel ! der teiifel ! (diable ! diable ! ) s'écriat-il ; me dire à moi : Je ne veux pas ! à moi qui reçois cette maudite réprimande à cause de ]\ronsieur !

— Je suis fâché, mon cher Schiller, de la réprimande que vous avez reçue ; j'en suis véritablement fâché; mais

je ne veux pas promettre ce que je sens que je ne tiendrais pas.

— Et pourquoi Monsieurne le tiendrait-il pas?

— Parce que je ne le pourrais pas, parce que cette solitude continuelle est pour moi un si cruel tourment, que je ne résisterai jamais au besoin de laisser échapper quelques paroles de ma poitrine , et d'engager mon voisin à me répondre 5 et si mon voisin se taisait, j'adresserais la parole aux barreaux de ma fenêtre , aux collines que j'ai devant moi, aux oiseaux qui volent.

— Der teiifel ! Et Monsieur ne veut pas me promettre?

— Aon , non , non , m'écriai-je.

Il jeta à terre sou bruyant trousseau de clefs, répéta der teufeU der teufel ! puis m'embrassa en s'écriant :

— Eh bien! dois-je cesser d'être homme pour ces canailles de clefs? Monsieur est un homme comme il faut, et je suis content qu'il ne veuille pas me promettre ce qu'il ne me tiendrait pas. Je ferais de même aussi , moi !

Je ramassai les clefs et les lui donnai.

— Ces clefs , lui dis-je , ne sont pas déjà si canailles , puisqu'elles ne peuvent faire d'un honnête caporal , comme vous êtes , un sbire méchant.

— Et si je croyais qu'elles pussent le faire , répondit-il , je les porterais à mes chefs , et je leur dirais : Si vous ne voulez me donner que du pain de bourreau , j'irai demander l'aumône.

Il tira son mouchoir de sa poche , s'essuya les yeux , puis les éleva en joignant les mains , dans l'attitude de la prière. Je joignis aussi les miennes, et je priai, comme lui, en silence. Il comprenait que je faisais des vœux pour lui , comme je comprenais qu'il en faisait pour moi.

En s'en allant, il me dit à voix basse : — Quand Mon-

MES PRlSOiNS. 177

sieur cause avec le comte Oroboni , qu'il parle du moins le plus bas qu'il lui soit possible. Il fera deux bonnes choses à la fois : l'une, de m'épargner les cris de M. le surintendant; l'autre de ne pas faire entendre quelque discours,... dois-je le dire?... quelque discours qui , rapporté, irriterait de plus en plus celui qui peut punir.

Je l'assurai qu'il ne sortirait jamais de nos lèvres un seul mot dont en put s'offenser, fùt-il rapporté n'importe à qui.

En effet, nous n'avions pas besoin d'avertissements pour être circonspects. Deux prisonniers qui parviennent à pouvoir communiquer ensemble savent très-bien se créer un jargon qui leur permette de tout dire , sans être compris de quiconque les écoute.

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Je revenais un matin de ma promenade : c'était le 7 août. La porte de la prison d'Oroboni était ouverte , et Schiller, qui s'y trouvait, ne m'avait pas entendu venir. Mes gardes veulent presser le pas pour fermer cette porte ; je les devance , je m'élance dans la prison , et me voilà dans les bras d'Oroboni.

Schiller fut étourdi : — Der teufel.' der teufelJ s'écriat-il , et il leva le doigt pour me menacer ; mais ses yeux se remplirent de larmes , et il dit en sanglotant : — O mon Dieu , faites miséricorde à ces pauvres jeunes gens et a

moi , et à tous les malheureux , vous qui avez été si malheureux sur la terre !

Les deux gardes pleuraient. La sentinelle du corridor, accourue au hruit , pleurait aussi ; Oroboni me disait :

— Silvio ! Silvio ! ce jour est l'un des plus chers de ma vie! Je ne sais ce que je lui répondis; j'étais hors de moi de joie et de tendresse.

Lorsque Schiller nous conjura de nous séparer, et qu'il fallut obéir. Oroboni , fondant en larmes , me dit :

— Nous reverrons- nous jamais sur la terre ?

Et je ne le revis plus ! Quelques mois après , sa chambre était vide , et Oroboni était couché dans ce cimetière que j'avais devant ma fenêtre !

Depuis que nous nous étions vus un moment , on eût dit que notre amitié était plus tendre , plus étroite encore qu'auparavant ; il nous semblait mutuellement que nous étions devenus plus nécessaires l'un à l'autre.

Oroboni était un beau jeune homme, d'un extérieur noble, mais pâle, et d'une pauvre sauté. Ses jeux seuls étaient pleins de vie. Mon affection pour lui s'était augmentée par la pitié que m'inspiraient sa maigreur et sa pâleur. Il éprouvait la même chose pour moi; nous sentions tous deux que vraisemblablement l'un de nous aurait bientôt le malheur de survivre à l'autre.

Au bout de quelques jours il tomba malade. Je ne faisais que gémir et prier pour lui. Après plusieurs accès de fièvre , il reprit un peu de force , et il put revenir à nos doux entretiens. Ah! quelle consolation ce fut pour moi d'entendre de nouveau le son de sa voix !

— JNe t'abuse pas, me disait-il; ce sera pour peu de temps. Aie la force de te préparer à me perdre ; inspiremoi du courage par ton courage.

A cette époque , on voulut mettre une couche de blanc sur les murs de notre prison , et , en attendant , on nous fit passer dans les souterrains. Le malheur voulut que pendant cet intervalle nous ne fussions pas placés dans des cachots contigus. Schiller me disait qu'Oroboni allait bien ; mais je le soupçonnais de ne vouloir pas me dire la vérité, et je craignais que la santé, déjà si faible, de mon ami, n'empirât encore dans ces souterrains.

Si du moins , dans cette occasion , j'avais eu le bonheur d'être près de mon cher ^Faroncelli ! J'entendis cependant sa voix. Nous nous saluâmes en chantant , malgré les cris des gardes.

Pendant ce temps , le premier médecin de Briinn vint nous visiter. Il était envoyé sans doute par suite des rapports que le surintendant avait adressés à Vienne , sur l'extrême faiblesse à laquelle nous avait tous réduits une telle insuffisance de nourriture, ou bien parce qu'il régnait alors dans les prisons un scorbut très-épidémique.

Ignorant la cause de cette visite , je m'imaginai que c'était pour une nouvelle maladie d'Oroboni , et la crainte de le perdre me donna une inexprimable inquiétude. Je fus alors en proie à une mélancolie profonde; j'eus le désir de mourir, et la pensée du suicide re\iut se présenter à moi. Je la combattais ; mais j'étais comme un voyageur épuisé qui , tout en se disant : Mon devoir est d'aller jusqu'au but, sent l'irrésistible besoin de se jeter à terre et de se reposer.

On m'avait dit que récemment , dans un de ces ténébreux cachots, un vieux Bohémien s'était donné la mort en se brisant la tête contre les murs ; je ne pouvais chasser de mon esprit la tentation de l'imiter. Je ne sais si mon délire ne serait pas allé jusque-là, si une gorgée de

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sang que je rendis ne m'eût fait croire ma mort prochaine. Je remerciai Dieu de vouloir bien me faire mourir lui-même de cette manière , en m'épargnant un acte de désespoir que ma raison condamnait.

Mais Dieu voulut me conserver : cette gorgée de sang allégea mes douleurs. Sur ces entrefaites, je fus remis dans la prison d'en haut , où une lumière plus vive et le voisinage d' Oroboni, qui m'était rendu , me rattachèrent à la vie.

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Je lui confiai l'horrible mélancolie que j'avais éprouvée, séparé de lui ; et il me dit que lui aussi avait eu à combattre la pensée du suicide.

— Profitons , me disait-il , du peu de temps qui nous est accordé de nouveau , pour nous fortifier mutuellement avec la religion. Parlons de Dieu, excitons-nous à l'aimer ; souvenons-nous qu'il est la justice, la sagesse, la bonté, la beauté , tout ce que nous admirons de plus excellent. Je te le dis en vérité , la mort n'est pas loin de moi ; je te serai éternellement reconnaissant , si tu contribues à me rendre aussi rehgieux dans ces derniers jours que j'aurais dû l'être toute ma vie.

Et nos discours ne roulaient plus que sur la philosophie chrétienne , et sur la comparaison de celle-ci avec les pauvretés de la doctrine sensualiste. Tous deux nous nous réjouissions d'apercevoir une si grande conformité entre

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le christianisme et la raison ; tous deux , en comparant les diverses communions évangéliques , nous reconnaissions que la communion catholique est la seule qui puisse yéritablemeut résister à la critique , et que sa doctrine consiste dans les dogmes les plus purs, la morale la plus saine , et non dans les misérables sophismes enfantés par l'ignorance humaine.

— Et si , par un événement que nous ne pouvons espérer, nous retournions dans la société , disait Oroboni, serons-nous assez pusillanimes pour ne pas confesser l'Kvangile, pour nous laisser aller au respect humain, si quelqu'un s'imagine que la prison a afl'aihli notre intelligence , et que c'est par faiblesse d'esprit que nous sommes devenus plus fermes dans la foi ?

— Mon cher Oroboni , lui dis- je , ta question me révèle ta réponse, qui est aussi la mienne. Le comble de la lâcheté est d'être l'esclave des jugements d'autrui , quand on a la conviction qu'ils sont faux. Je ne crois pas que, ni toi ni moi , nous aurions jamais une telle lâcheté.

Dans ces effusions de cœur, je commis une faute. J'avais juré à Julien de ne confier jamais à personne, en révélant son véritable nom, les relations qui avaient existé entre nous. Je les racontai à Oroboni , en lui disant : — Dans le monde, ce secret ne s'échapperait jamais de mes lèvres ; mais ici nous sommes dans un tombeau, et quand même tu en sortirais , je sais que je puis me fier à toi.

Cette âme si parfaitement honnête se taisait.

— Pourquoi ne me réponds-tu pas? lui dis- je. Enfin il se mit à me blâmer très-sérieusement d'avoir

violé ce secret. Son reproche était juste : aucune amitié, si intime qu'elle soit , lorsqu'elle est fortifiée par la vertu, ne peut autoriser une telle violation.

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Mais puisque la faute était commise , Oroboni sut en faire résulter un bien pour moi. Il avait connu Julien, et savait plusieurs traits bonorables de sa vie; il me les raconta , en me disant : — Cet homme a si souvent agi en chrétien, qu'il ne peut porter sa fureur antireligieuse jusqu'au tombeau. Espérons, espérons qu'il en sera ainsi ! Et toi , Silvio , sache lui pardonner de bon cœur sa mauvaise humeur, et prie pour lui !

Ces paroles étaient sacrées pour moi.

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