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Les conversations dont je parle , tantôt avec Oroboni , tantôt avec Schiller ou d'autres , n'occupaient cependant qu'une faible partie des longues vingt-quatre heures de ma journée , et il arrivait même assez souvent que je ne pouvais avoir aucun entretien avec le premier.
Que faisais-je dans une si grande solitude?
Voici toute ma vie pendant ces jours-là : je me levais toujours dès l'aurore , et , monté sur mon lit de planches, je me cramponnais aux barreaux de la fenêtre, et je faisais ma prière. Oroboni était déjà à sa fenêtre, ou ne tardait pas à y venir. Après nous être salués , chacun de nous continuait à élever silencieusement ses pensées vers Dieu. Autant nos prisons étaient horribles, autant était beau le spectacle extérieur qui se déroulait devant nous. Ce ciel, cette campagne, ce mouvement lointain des
créatures humaines dans la vallée , ces voix des jeunes villageoises , ces rires , ces chants , nous égayaient , nous faisaient sentir plus chèrement la présence de Celui qui est si magnifique dans sa bonté , et dont nous avions tant besoin.
Venait ensuite la visite que les gardes nous faisaient tous les matins ; ils donnaient un coup d'œil à la chambre pour voir si tout était en ordre , et ils examinaient ma chaîne anneau par anneau, pour s'assurer qu'elle n'avait pas été rompue , soit par quelque accident ou par quelque ruse ; ou j)lutùt (car il était impossible de rompre cette chaîne) ils faisaient cette inspection pour obéir fidèlement aux lois de la discipline. Si c'était le jour du médecin , Schiller demandait si on voulait lui parler, et il en prenait note.
La visite de nos prisons terminée, Schiller revenait, accompagné de Kunda, qui était chargé de nettoyer chaque chambre.
Après un court intervalle , on nous apportait le déjeuner, qui consistait en un demi-pot d'un liquide rougeàtre, avec trois tranches de pain excessivement minces. Je mangeais le pain et ne buvais pas ce liquide.
Je me mettais ensuite à l'étude. Maroncelli avait apporté d'Italie beaucoup de livres, et tous nos compagnons en avaient aussi apporté, plus ou moins. Le tout ensemble formait une bonne petite bibliothèque. Nous espérions, en outre, l'augmenter avec notre argent. On n'avait encore reçu aucune réponse à la demande que nous avions adressée à l'empereur, de lire nos livres et d'en acquérir d'autres; mais, en attendant, le gouverneur de Brùnn \)erme\ta\t provisoirement à chacun de nous de conserver deux livres, et de les changer toutes les fois que nous le
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voulions. Vers neuf heures venait le surintendant; et si le médecin aA'ait été demandé , il l'accompagnait.
Il me restait ensuite un autre espace de temps pour l'étude, jusqu'au dîner, qui était à onze heures.
Aucune autre visite n'avait lieu avant le coucher du soleil, et je me remettais à l'étude. Alors Schiller et Kunda venaient pour changer mon eau, et un instant après arrivait le surintendant, avec quelques gardes, pour l'inspection du soir, qui s'étendait à toute ma chambre et à mes fers.
Notre promenade se faisait à une heure quelconque de la journée, avant ou après le dîner, selon le bon plaisir des gardes.
Après la visite du soir, dont je viens de parler. Oroboni et moi nous nous mettions à causer, et c'étaient ordinairement nos plus longs entretiens. Nous en avions quelquefois le matin, ou aussitôt après le dîner; mais ceux-ci, pour la plupart, étaient fort courts.
Quelquefois les sentinelles étaient assez compatissantes pour nous dire : — Un peu plus bas , Messieurs ; sans quoi le châtiment retombera sur nous.
D'autres fois elles feignaient de ne pas s'apercevoir que nous parlassions ; puis , voyant paraître le sergent , elles vous priaient de nous taire jusqu'à ce qu'il fût passé; et à peine l'était-il, qu'elles nous disaient : — Sùjnori pa- Ironi, vous lepouvoir maintenant, mais leplus bas qu'être possible.
Quelques-uns de ces soldats osaient même parfois causer avec nous , répondre à nos questions , et nous donner quelques nouvelles d'Italie.
A certains discours, nous ne répondions qu'en les priant de se taire. Il était naturel que nous doutassions
si toutes leurs paroles n'étaient que l'expansion de cœurs ingénus, ou bien une ruse pour scruter nos pensées. Néanmoins je penche plutôt à croire qu'ils nous parlaient avec sincérité.
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Un soir que nous avions des sentinelles très-indulgentes , et que nous ne nous donnions pas la peine , Oroboni et moi , de baisser la voix , Maroncelli , cramponne à la fenêtre de son souterrain, nous entendit, distingua ma voix, et, ne pouvant se contenir, il me salua en chantant. Il me demanda comment je me portais, et m'exprima dans les termes les plus tendres son regret de n'avoir pu encore obtenir que nous fussions mis ensemble. Cette faveur, je l'avais aussi demandée; mais ni le surintendant du Spielberg, ni le gouverneur de Rriinn, n'avaient le pouvoir de l'accorder. Notre désir mutuel avait été transmis à l'empereur, et jusque alors aucune réponse n'était arrivée.
Outre le jour où nous nous étions salués en chantant dans les souterrains, j'avais plusieurs fois entendu ses chants de l'étage supérieur sans en distinguer les paroles , et encore à peine quelques instants , car on ne le laissait pas continuer.
Cette fois il éleva beaucoup plus la voix , ne fut pas sitôt interrompu, et je compris tout. Il n'y a pas d'expression qui puisse rendre l'émotion que je ressentis.
Je lui répondis , et nous continuâmes notre dialogue environ un quart d'heure ; mais les sentinelles du terreplein ayant été relevées , celles qui les remplacèrent ne furent pas complaisantes. Lorsque nous voulûmes reprendre nos chants, des cris furieux s'élevèrent pour nous maudire, et il fallut les respecter.
Je me représentais Maroncelli gisant depuis si longtemps dans cette prison , bien autrement affreuse que la mienne; je me figurais la tristesse qui devait souvent l'y accabler, tout ce que sa santé devait en souffrir; et une mortelle angoisse m'oppressait.
Il me fut enfin possible de pleurer; mais les pleurs ne me soulagèrent pas. Un grand mal de tète et une fièvre violente s'emparèrent de moi : ne pouvant plus me tenir sur mes pieds , je me jetai sur ma paillasse. La convulsion augmenta ; j'avais d'horribles spasmes et une \i\e souffrance dans la poitrine : je pensai mourir cette nuit-là.
Le jour suivant, la ûèwe avait cessé, et ma poitrine allait mieux; mais mon cerveau me semblait en feu; je pouvais à peine remuer la tête sans y réveiller d'atroces douleurs.
Je dis à Oroboni l'état dans lequel je me trouvais. Lui aussi se sentait plus mal que de coutume.
— Ami, me dit-il, le jour n'est pas loin où l'un de nous ne pourra plus venir à sa fenêtre. Chaque fois que nous nous saluons peut être la dernière. Tenons-nous donc prêts tous deux ou à mourir, ou à survivre à un ami.
Sa voix était attendrie ; moi je ne pouvais lui répondre. Nous gardcàmcs un instant le silence , puis il reprit :
— Que tu es heureux de savoir l'allemand ! Tu pourras du moins te confesser. Moi , j'ai demandé un prêtre qui
sût l'italien; on m'a dit qu'il n'y en avait pas. Mais Dieu voit mon désir; et depuis que je me suis confessé à Venise , il me semble , en vérité , n'avoir rien qui me pèse sur la conscience.
— Moi , au contraire , lui dis-je , je me suis confessé à Venise avec une àme pleine de rancune , et je fis pis que si j'avais refusé les sacrements; mais si maintenant on m'accorde un prêtre, je t'assure que je me confesserai de cœur et en pardonnant à tout le monde.
— Que le Ciel te bénisse! s'écria-t-il ; tu me donnes une grande consolation. Faisons, oui, faisons notre possible tous deux pour être unis dans l'éternelle félicité comme nous le fûmes dans ces jours de malheur !
Le lendemain, je l'attendis à la fenêtre, et il ne vint pas. J'appris par Schiller qu'il était gravement malade.
Huit ou dix jours après il allait mieux , et revint me saluer. Je souffrais , mais je pouvais me soutenir. Plusieurs mois se passèrent, tant pour lui que pour moi, dans cette alternative de mieux et de pire.
Je pus me traîner jusqu'au 1 1 janvier 1823. Le matin, je me levai avec un k'ger mal de tête et avec des dispositions à m'évanouir; mes jambes tremblaient, et j'avais de la peine à respirer.
Oro])oni aussi était mal depuis deux ou trois jours , et ne se levait pas.
On m'apporta mon potage , et à peine j'en eus goûté une cuillerée, que je tombai privé de sentiment. Quelques moments après, la sentinelle du corridor ayant par hasard regardé à travers le guichet de ma porte , et me voyant étendu à terre , le petit pot renversé auprès de moi , me crut mort, et appela Schiller.
Le surintendant vint aussi , on fit appeler le médecin sur-le-champ, et on me mit au lit. J'eus peine à revenir.
Le médecin dit que j'étais en danger, et me fit ôter mes fers. Il m'ordonna je ne sais quel cordial ; mais mon estomac ne pouvait rien supporter. Mon mal de tête augmentait horriblement,
On fit immédiatement un rapport au gouverneur, qui expédia un courrier à Vienne pour savoir comment je devais être traité. On répondit qu'il ne fallait pas me mettre à l'infirmerie , mais me servir dans ma prison , avec le même soin que si j'étais à l'infirmerie. On autorisait , en outre , le surintendant à me donner des bouillons et des potages de sa cuisine tant que durerait la gravité du mal.
Cette dernière autorisation me fut d'abord inutile ; aucune nourriture , aucune boisson ne passait. Mon état empira pendant une semaine ; j'avais le délire jour et nuit.
Kral et Kubitzky me furent donnés pour infirmiers; tous deux me servaient avec affection ,
Chaque fois que je reprenais connaissance, Kral me répétait :
— Que Monsieur ait confiance en Dieu ! Dieu seul est bon!
— Priez-le pour moi , lui disais-jej non pour qu'il me
rende la santé, mais pour qu'il accepte mes malheurs et ma mort en expiation de mes péchés.
11 me suggéra la pensée de demander les sacrements.
— Si je ne les ai pas demandés, lui répondis-je, attribuez-le à la faiblesse de ma tète ; mais ce sera pour moi une grande consolation de les recevoir.
Kral rapporta mes paroles au surintendant, et on fit venir le chapelain des prisons.
Je me confessai, je communiai, et reçus l'extrêmeonction. Je fus content de ce prêtre. 11 se nommait Sturm. Les réflexions qu'il me fit sur la justice de Dieu , sur l'injustice des hommes, sur l'obligation' de pardonner, sur la vanité de toutes les choses de ce monde , n'étaient pas des lieux communs; elles portaient l'empreinte d'un esprit cultivé , plein d'élévation , et d'un vif sentiment du véritable amour de Dieu et du prochain.
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L'effort d'attention que je fis pour recevoir les sacrements sembla épuiser le reste de mes forces; mais au contraire il me fut favorable , en me plongeant dans une léthargie de plusieurs heures, qui me reposa.
Je m'éveillai un peu soulagé; et vo}ant Schiller et Kral auprès de moi, je pris leurs mains, et les remerciai de leurs soins.
Schiller me dit : — Mon œil est exercé à voir des malades 5 je parierais que ^Eonsieur ne mourra pas.
— Et il ne vous semble pas , lui dis-je , me faire là un triste pronostic?
— Non, répondit-il; les misères de la vie sont grandes, il est vrai ; mais celui qui les supporte avec noblesse d'àme et avec humilité gagne toujours à vivre.
Puis il ajouta : — Si Monsieur vit, j'espère qu'il aura dans quelques jours une grande consolation. Monsieur a demandé à voir M. Maroncelli?
— Je l'ai demandé tant de fois en vain , que je n'ose plus l'espérer.
— Espérez, espérez, 3Ionsieur, et renouvelez votre demande.
Je la renouvelai en effet le jour même. Le surintendant me dit également d'espérer, et il ajouta que non-seulement il était probable que Maroncelli pourrait me voir, mais qu'il était même possible qu'il me fût donné pour infirmier, et ensuite pour compagnon inséparable.
Comme tous les prisonniers d'Etat avaient tous plus ou moins la santé délabrée, le gouverneur avait demandé à Vienne la permission de nous mettre deux à deux , afin que nous pussions nous secourir mutuellement.
J'avais aussi demandé la faveur d'écrire un dernier adieu à ma famille.
Vers la fin de la seconde semaine, une crise s'opéra dans ma maladie , et le danger disparut.
Je commençais à me lever, lorsqu'un matin ma porte s'ouvre , et je vois entrer avec un air joyeux le surintendant , Schiller et le médecin. Le premier courut à moi , et me dit : — Nous avons la permission de vous donner
Maroncelli pour compagnon , et de vous laisser écrire une lettre à vos parents.
La joie m'ôta la respiration , et le pauvre surintendant, qui , dans l'élan de son bon cœur, avait manqué de prudence, me crut perdu.
Quand je repris mes sens , et que je me souvins de ce qu'on m'avait annoncé, je priai qu'on ne différât pas à me faire jouir d'un si grand bien. Le médecin y consentit, et Maroncelli fut conduit dans mes bras.
Oh ! quel moment fut celui-Kà ! — Tu vis encore ! nous écriâmes nous tous deux ; 6 mon ami , ô mon frère ! Quel heureux jour il nous est encore donné de voir ! Que Dieu en soit béni !
Mais à notre joie , qui était immense , se joignait une immense compassion. Maroncelli devait être moins frappé de mon dépérissement; il savait que j'avais fait une maladie fort grave. Mais moi , même en pensant à ce qu'il avait souffert, je ne me le figurais pas aussi changé. Il était à peine reconnaissable : ce visage si beau , si brillant de santé , avait été flétri par la douleur, par la faim , par le mauvais air d'une obscure prison !
C'était toutefois une consolation que de nous voir, de nous entendre, d'être enfin réunis. Oh! que de choses nous avions à nous dire , à nous rappeler , à nous répéter ! Quelle douceur à pleurer ensemble ! quelle harmonie dans toutes nos idées ! quelle satisfaction de nous trouver d'accord sur la religion , de haïr l'un et l'autre l'ignorance et la barbarie , mais de ne haïr aucun homme , de plaindre les ignorants et les barbares , et de prier pour eux !
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On m'apporta une feuille de papier et un encrier , afin que j'écrivisse à mes parents.
Comme la permission d'écrire n'avait été donnée en réalité qu'à un moribond qui désirait adresser son dernier adieu à sa famille, je craignais que ma lettre ne fût pas expédiée , si maintenant elle contenait autre chose ; et je me bornai à prier avec la plus vive tendresse mes parents , mes frères et mes sœurs , de se résigner à mon sort , leur protestant que j'y étais résigné moi-même.
Cette lettre fut néanmoins envoyée , comme je l'ai su depuis , lorsque après tant d'années je revis le toit paternel. Ce fut la seule que mes chers parents purent recevoir pendant ma longue captivité. Je n'en reçus jamais aucune d'eux ; celles qu'ils m'écrivirent furent toujours retenues à Vienne. Mes compagnons d'infortune étaient également privés de toute relation avec leur famille.
Nous demandâmes nombre de fois la faveur d'avoir au moins du papier et de l'encre pour étudier , et la permission d'acheter des livres avec notre argent. Nous ne fûmes jamais écoutés.
Le gouverneur continuait cependant à nous permettre de lire nos livres.
Nous dûmes aussi à sa bonté quelque amélioration dans notre régime ; mais, hélas ! cela ne dura pas. 11 avait permis que notre nourriture lût préparée dans la cuisine du surintendant , au lieu de l'être dans celle du traiteur des
prisons , et quelques fonds en sus avaient été afiectés à cet usage. Ces dispositions ne furent pas confirmées ; mais tant que dura ce bienfait j'en éprouvai un grand soulagement. Maroncelli aussi reprit un peu de force. Quant à l'infortuné Oroboni, il était trop tard.
Ce dernier avait eu pour compagnon, d'abord l'avocat Solera, ensuite le prêtre D. Fortini.
Lorsque nous fûmes mis deux par deux dans toutes les prisons , la défense de parler aux fenêtres nous fut renouvelée, avec menace de replonger dans la solitude celui qui oserait l'enfreindre. A dire vrai , nous enfreignîmes quelquefois cette défense pour nous saluer, mais nous ne fîmes plus de longues conversations.
Le caractère de IMaroncelli était en parfaite harmonie avec le mien : le courage de l'un soutenait le courage de l'autre. Si l'un de nous avait de la tristesse ou des mouvements de colère contre les rigueurs de sa situation, l'autre l'égayait par quelque plaisanterie ou des raisonnements faits à propos. Un doux sourire venait presque toujours tempérer nos tourments.
Tant que nous eûmes des livres , quoique nous les eussions relus tant de fois que nous les savions par cœur, c'était pour l'àme une douce pâture. Continuellement ces livres étaient le sujet de nouveaux examens , de nouvelles comparaisons, de nouveaux jugements, de nouvelles rectifications, etc. Nous lisions ou nous méditions une grande partie du jour en silence , et nous donnions à la cau.scrie le temps du diner, celui de la promenade et toute la soirée.
Maroncelli , dans son souterrain , avait composé beaucoup de vers d'une grande beauté. Il me les récitait , et eu composait d'autres. J'en composais aussi que je lui ré-
citais , et notre mémoire s'exerçait à retenir tout cela. Nous acquîmes par-là une étonnante aptitude à composer par cœur de longs poëmes , à les limer et à les relimer encore un grand nombre de fois , et à les amener au même degré de perfection que nous aurions pu leur donner en les écrivant. Maroucelli composa ainsi peu à peu et retint par cœur plusieurs milliers de vers lyriques et épiques. Moi , je fis la tragédie de Leoniero da Dertona , et diverses autres choses.
Orohoni , après avoir beaucoup souffert pendant l'hiver et le printemps, se trouva encore plus mal Tété. Il crachait le sang, et devenait hydropique.
Je laisse à penser quelle fut notre affliction quand il s'éteignait si près de nous , sans que nous pussions percer ce mur cruel qui nous empêchait de le voir et de lui donner nos soins affectueux !
Schiller nous apportait de ses nouvelles. Le malheureux jeune homme souffrit d'une manière atroce, mais son courage ne s'abattit jamais. Il reçut les secours spirituels du chapelain , qui heureusement savait le français.
Il mourut le jour de sa fête , le 1 3 juin 1823. Quelques heures avant d'expirer , il parla de son père octogénaire , s'attendrit et pleura. Puis il se reprit, en disant :— Mais pourquoi pleurer le plus heureux de tous ceux qui me
sont chers , puisqu'il est à la veille de me joindre dans la paix éternelle?
Ses dernières paroles furent celles-ci : — Je pardonne de bon cœur à mes ennemis.
D. Fortini lui ferma les yeux : c'était son ami d'enfance, un homme tout religion et tout charité.
Pauvre Oroboni ! quel froid mortel parcourut nos veines lorsqu'on nous dit qu'il n'était plus , ... et que nous entendîmes les voix et les pas de ceux qui venaient prendre son cadavre,... et que nous vîmes de la fenêtre le char qui le portait au cimetière ! Deux condamnés ordinaires traînaient ce char; quatre gardes le suivaient. Nous accompagnâmes des yeux le triste convoi jusqu'au cimetière. Il entra dans Tenceinte , et s'arrêta dans un coin : là était la fosse !
Peu d'instants après, le char, les condamués et les gardes revinrent sur leurs pas : l'un de ces derniers était Kubitzky. 11 me dit (belle et étonnante pensée chez un homme si commun): — J'ai marqué exactement le lieu de la sépulture, aiiu que si quelque parent ou quelque ami obtenait un jour de recueillir ses os et de les porter dans son pays, on pût savoir où ils reposent.
Combien de fois Oroboiii m'avait dit, en regardant le cimetière de sa fenêtre : — 11 faut que je m'habitue à l'idée d'aller pourrir là bas; et cependant j'avoue que cette idée me fait frissonner. Il me semble qu'enterré dans ce pays , on ne doit pas être aussi bien que dans notre chère péninsule.
Puis il riait et s'écriait : — Enfantillage ! Quand un vêtement est usé et qu'il faut le quitter , qu'importe où il est jeté?
D'autres fois il disait : — Je me prépare à la mort , mais
je m'y serais résigné plus volontiers à une condition : rentrer un instant sous le toit paternel , embrasser les genoux de mon père , entendre une parole de bénédiction, et mourir !
Il soupirait, et ajoutait : — Si ce calice ne peut s'éloigner de moi , ô mon Dieu , que ta volonté soit faite !
Et , la dernière matinée de sa vie , il disait encore , en baisant un crucifix queKral lui présentait : — Toi qui étais Dieu , tu eus cependant horreur de la mort , et tu dis : Sipossibile est, transeat a me calix isle ! Pardonne-moi si je le dis aussi. Mais je répète aussi tes autres paroles: Verumlamen non sicut ego volo, sedsicut tu!
Après la mort d'Oroboni, je tombai de nouveau malade. Je crus aller rejoindre bientôt mon ami dans la tombe, et je le désirais. Seulement me serais-je séparé sans regret de 3Iaroncelli?
Plusieurs fois , tandis que lui , assis sur sa paillasse , lisait ou faisait des vers , ou peut-être feignait comme moi de se distraire avec l'étude , et méditait sur nos malheurs, je le regardais douloureusement, et médisais : — Combien ta vie sera plus triste encore lorsque le souflle de la mort m'aura atteint , lorsque tu me verras emporter de cette chambre ; lorsque , regardant le cimetière , tu diras : Silvio aussi est là ! Et je m'attendrissais sur ce pauvre
survivant , et je faisais des vœux pour qu'on lui donnât un autre compagnon capable de Tapprécier comme je l'appréciais, ou pour que le Seigneur prolongeât mes tourments , et me laissât le doux office d'adoucir ceux de cet infortuné en les partageant.
Je ne dis pas combien de fois mes maladies s'en allèrent et revinrent. L'assistance que MaronccUi me donnait pendant leur durée était celle du frère le plus tendre. Il s'apercevait quand je ne me souciais pas de parler, et il gardait alors le silence; il voyait quand ses paroles pouvaient me soulager, et il trouvait toujours alors des sujets conformes aux dispositions de mon esprit;, tantôt cherchant à les seconder , tantôt s'efforçant de les changer par degrés. Jamais je n'ai connu d'àme plus noble que la sienne ; et d'égales a la sienne , j'en ai connu un bien petit nombre. Lu grand amour de la justice, une grande tolérance , une grande couliance dans la vertu de l'homme et dans le secours de la l^rovidenee , un très-vif sentiment du beau dans tous les arts , une imagination riche de poésie , les dons les plus aimables de l'esprit et du cœur, s'unissaient en lui pour me le rendre clier.
Je n'oubliais pas Oroboui : chaque jour je gémissais de sa mort; mais mou cœur se réjouissait souvent à la pensée que ce bien-aimé , libre de tous maux dans le sein de Dieu , devait mettre au nombre de ses contentements celui de me voir avec uu ami non moins affectueux que lui.
Il semblait qu'une voix m'assurât au fond de l'âme qu'Oroboni n'était plus dans le lieu des expiations; cependant je priais toujours pour lui. Plusieurs fois je rêvai que je le voyais, priant aussi pour moi; j'aimais à me persuader que ces songes n'étaient pas l'effet du
hasard , mais bien de véritables manifestations que Dieu permettait pour me consoler. Il paraîtrait fort ridicule que je retraçasse ici la vivacité de ces songes, et l'ineffable douceur qu'ils me laissaient réellement des journées entières.
Mais les sentiments religieux et mon amitié pour Maroncelli allégeaient chaque jour de plus en plus mes afflictions. La seule idée qui m'épouvantât, c'était la possibilité que cet infortuné , d'une santé déjà délabrée , quoique moins chancelante que la mienne , ne me précédât au tombeau. Chaque fois qu'il était malade , je tremblais; et chaque fois qu'il allait mieux , c'était une fcte pour moi.
Cette crainte continuelle de le perdre donnait à mon affection une force toujours plus grande; et la crainte de me perdre produisait sur lui le même effet. Ah ! il y a encore bien de la douceur dans cette alternative de crainte et d'espérance pour la seule personne qui nous reste ! Notre destinée était certainement l'une des plus misérables qu'il y eût sur la terre , et cependant cette estime et cette amitié sans bornes que nous éprouvions l'un pour l'autre nous composaient, au milieu de nos douleurs mêmes, une sorte de félicité que nous sentions bien réellement.
J'aurais désiré que le chapelain dont j'avais été si content lors de ma première maladie nous fût accordé pour
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confesseur, et que nous pussions le voir de temps en temps, môme sans que nous fussions gravement malades. Mais au lieu de lui donner cet emploi , le gouverneur nous assigna un augustin nommé le père Baptiste , en attendant que cette nomination fût confirmée à Vienne , ou qu'on en fit une autre.
Je craignais de perdre au change, je me trompais. Le père Baptiste était un auge de charité ; ses manières étaient très-distinguées, et même élégantes; il raisonnait avec profondeur sur les devoirs de l'homme.
Nous le priâmes de nous visiter souvent. Il venait tous les mois , et plus fréquemment s'il le pouvait. Il nous apportait aussi quelques livres , avec la permission du gouverneur , et nous disait , au nom de son abbé , que toute la bibliothèque du couvent était àuotre disposition. C'eût été un grand bien pour nous si cela eût duré. Toutefois nous en profitâmes pendant plusieurs mois.
Après la confession , il s'arrêtait longtemps à causer avec nous, et tous ses discours montraient uneàme droite, pleine de dignité , vivement pénétrée de la grandeur et de la sainteté de l'homme. Nous eûmes le bonheur de jouir environ une année de ses lumières et de son affection , sans que jamais il se démentit. Jamais un mot qui pût faire soupçonner en lui l'intention de servir la politique et non son ministère ; jamais il ne manqua , en quoi que ce fût, aux égards les plus délicats.
A dire vrai , dans les commencements je me méfiais de lui ; je m'attendais à le voir faire servir la finesse de son esprit à des investigations déplacées. Cette méfiance n'est que trop naturelle dans un prisonnier d'Etat ; mais quel soulagement on éprouve lorsqu'elle s'évanouit, et que dans l'interprète de Dieu on ne découvre du zèle
pour aucune autre cause que pour celle de Dieu et de l'humanité!
Il avait une manière toute particulière et très-efficace de donner des consolations. Je m'accusais, par exemple, de mes transports de colère contre les rigueurs de la discipline de notre prison. Il moralisait un moment sur la nécessité de souffrir avec sérénité et en pardonnant , puis il dépeignait sous les plus vives couleurs les misères des conditions autres que la mienne. 11 avait beaucoup vécu à la ville et à la campagne , connu les grands et les petits, médité sur les injustices humaines ; il savait peindre habilement les passions et les mœurs des diverses classes de la société. Partout il me montrait des forts et des faibles , des oppresseurs et des opprimés, partout la nécessité ou de haïr nos semblables, ou de les aimer, par une généreuse indulgence et par compassion. Les événements qu'il me racontait pour me rappeler l'universalité du malheur, et les bons effets que Ton en peut recueillir, n'avaient rien de singulier, ils étaient même très-ordinaires; mais il les racontait avec des expressions si justes, si puissantes, qu'elles me faisaient fortement sentir les conclusions qu'on en devait tirer.
Oh oui ! chaque fois que j'avais entendu ces tendres reproches et ces nobles conseils, je brûlais d'amour pour la vertu, je ne haïssais plus personne, j'aurais donné ma vie pour le dernier de mes semblables ; je bénissais Dieu de m'avoir fait homme.
Ah! malheureux celui qui ignore la sublimité de la
confession ! malheureux celui qui, pour paraître au-dessus
du vulgaire, se croit obligé de la tourner en dérision!
Parce que chacun sait qu'il faut être bon , il n'est pas vrai
u'il soit inutile de se l'entendre répéter, qu'il suffise de
nos propres réflexions et de lectures faites à propos. Non ! la parole vivante de l'homme a une puissance que ne peuvent avoir ni nos lectures ni nos propres réflexions : Fàme en est plus ébranlée, les impressions qu'elle en reçoit sont plus profondes. Dans la parole d'un frère , il y a une vie, un à-propos, qu'on chercherait souvent en vain dans les livres et dans ses propres pensées.
Au commencement de 1824 ,1e surintendant , qui avait ses bureaux à l'une des extrémités de notre corridor, les transporta ailleurs; et les pièces qui les composaient, avec d'autres dépendances, furent changées en prisons. Nous comprîmes, hélas! que de nouveaux prisonniers d'État étaient attendus d'Italie. En effet, bientôt arrivèrent les condamnés d'un troisième procès, tous de mes amis ou de ma connaissance. Oh ! quelle fut ma tristesse quand je sus leurs noms ! Borsieri était l'un de mes plus anciens amis. J'étais lié depuis moins de temps avec Confalonieri , mais je l'aimais de tout cœur. Si j'avais pu , en passant au carcere durissimo ou à quelque autre tourment imaginable, acquitter leur peine et les délivrer. Dieu sait si je ne l'aurais pas fait! Je ne dis pas seulement donner ma vie pour eux : hélas ! donner sa vie est peu de chose ; souffrir, c'est bien plus.
J'aurais eu alors grand besoin des consolations du père Baptiste, mais on ne lui permit plus de venir.
De nouveaux ordres arrivèrent pour le maintien de la discipline la plus sévère. Le terre-plein qui nous servait de promenade fut d'abord entouré de palissades , de manière que personne ne pût nous voir, même de loin , à l'aide de télescopes. ]N'ous perdîmes ainsi le spectacle mapjnifîque des collines environnantes et de la ville qu'elles dominaient. Ce ne fut point assez. Pour aller à ce terreplein , il fallait , comme je l'ai dit , traverser la cour, dans laquelle beaucoup de personnes pouvaient nous voir. Afin de nous dérober à tous les regards , on nous priva de ce lieu de promenade , et on nous en assigna un autre , trèspetit , qui toucbait à notre corridor, et situé tout à fait au nord, comme nos cbambres.
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Les rigueurs croissantes rendaient notre vie cbaque jour plus monotone. Comment se passèrent pour nous les années 1824, 1825, 1826 et 1827? On nous retira l'usage de nos livres , que le gouverneur nous avait provisoirement accordé. La prison devint pour nous un véritable tombeau , dans lequel on ne nous laissait pas même le repos du tombeau. Chaque mois, à un jour indéterminé , le directeur de la police , accompagné d'un lieutenant et de gardes , venait pour faire une exacte perqui-
sition. Oq nous mettait nus, on examinait toutes les coutures de nos vêtements, dans la crainte que nous n'y eussions caclié quelque papier ou toute autre chose ; on décousait nos paillasses pour en fouiller l'intérieur. Quoiqu'on ne pût rien nous trouver de clandestin , cette visite hostile et par surprise , répétée sans fin , avait je ne sais quoi qui m'irritait, et qui, chaque fois, me donnait la fièvre.
Les années précédentes m'avaient paru si malheureuses, et maintenant j'y pensais avec regret, comme à un temps de douces jouissances. Où étaient ces heures durant lesquelles je m'enfonçais dans l'étude de la Bible ou d'Homère? A force de lire Uomère dans le texte, la faible connaissance que j'avais du grec s'était augmentée , et je m'étais passionné pour cette langue. Combien je regrettais de ne pouvoir en continuer l'étude 1 Le Dante , Pétrarque, Shakspeare, Byron, Walter-Scott , Schiller, Goethe, etc., que d'amis m'étaient enlevés! Parmi ces ouvrages, j'en comptais aussi quelques-uns de science chrétienne, comme Bourdaloue, Pascal, CImilalion de Jésus-Christ , la Philothêe, etc. Quand on lit ces livres avec cette critique étroite et peu libérale qui se réjouit à chaque faute de goût, à chaque pensée qui manque de force, on les jette là et on ne les reprend plus; mais quand on les lit sans malignité et sans se scandaliser des côtés faibles , on y découvre une haute philosophie qui donne au cœur et à l'intelligence une nourriture substantielle.
Quelques-uns de ces livres de religion nous furent ensuite envoyés en présent par l'empereur, à l'exclusion absolue de tout autre genre de livres servant à nos études littéraires.
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Ce don d'ouvrages ascétiques nous fut obtenu , en 1 825, par un confesseur dalmate qu'on nous envoya de Vienne , le père Stéphane Paulowicli , nommé , deux ans après , évcque de Cattaro. Ce fut à lui aussi que nous dûmes le honheur d'entendre enfin la messe , faveur que jusque alors on nous avait toujours refusée , en nous disant que l'on ne pouvait nous conduire à l'église et nous tenir séparés deux par deux, ainsi qu'il était prescrit.
Une si grande séparation étant impossible, nous allions à la messe divisés en trois groupes , dont l'un se plaçait sur la tribune de l'orgue ; un autre dessous , de manière à ne pouvoir être aperçu j et le dernier, dans un petit oratoire ayant vue sur l'église au moyen d'une grille.
Slaroncelli et moi nous avions alors pour compagnons , mais avec défense expresse qu'un couple s'entretînt avec l'autre , six condamnés dont la sentence était antérieure à la nôtre. Deux d'entre eux avaient été mes voisins sous les Plombs de Venise. Des gardes nous conduisaient à la place qui nous était assignée, et ramenaient chaque couple dans sa prison après la messe. C'était un capucin qui venait nous la dire. Ce bon et digne homme terminait toujours la cérémonie par un Or émus, pour demander à Dieu de nous délivrer de nos fers , et alors sa voix s'attendrissait. Lorsqu'il se relirait de l'autel, il jetait un regard compatissant à chacun des trois groupes , et penchait tristement la tète eu priant.
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En 1825 , Schiller parut trop affaibli par les infirmités de la vieillesse, et on lui donna la garde d'autres condamnés , pour lesquels autant de \igilance ne semblait pas nécessaire. Oh ! combien il nous fut pénible de le voir s'éloigner, et combien il lui eu coûta aussi de nous laisser !
Il eut d'abord pour successeur Kral , qui ne lui cédait pas en bonté ; mais celui-ci aussi eut bientôt une autre destination , et il nous en vint un qui , sans être méchant, était bourru et étranger à toute démonstration affectueuse.
Ces changements m'affligeaient profondément. Schiller, Kral et Kubitzky , mais particulièrement les deux premiers , nous avaient soignés dans nos maladies comme aurait pu le faire un père ou un frère. Incapables de manquer à leur devoir, ils savaient le remplir sans y mettre de la dureté de cœur. S'il y avait un peu de rudesse dans les formes, elle était presque toujours involontaire, et pleinement rachetée par les preuves de bonté qu'ils nous donnaient.
Je m'irritais quelquefois contre eux ; mais comme ils me pardonnaient de bon cœur ! comme ils désiraient nous persuader qu'ils n'étaient pas sans affection pour nous! et combien ils étaient joyeux en voyant que nous en étions convaincus , et que nous les regardions comme des gens de bien !
Depuis que Schiller était loin de nous , il était tombé
malade plusieurs fois, et s'en était relevé. Nous demandions de ses nouvelles avec une sollicitude toute filiale. Quand il était convalescent , il venait quelquefois se promener sous nos fenêtres. Nous toussions pour le saluer, et lui regardait en haut avec un sourire mélancolique , et disait à la sentinelle, de manière que nous l'entendissions : — Da sind meine sohne! (Là sont mes enfants ! )
Pauvre vieillard ! avec quel chagrin je te voyais traîner pénibleraent ton corps malade , sans pouvoir te soutenir avec mon bras !
Quelquefois il s'asseyait là , sur l'herbe , et lisait. C'étaient des livres qu'il m'avait prêtés. Et afin que je les reconnusse , il en disait le titre à la sentinelle , ou il en répétait quelques passages. Le plus souvent ces livres étaient des contes d'almanach ou des romans de peu de mérite littéraire, mais pleins de moralité.
Après plusieurs attaques d'apoplexie , il se fit porter à l'hôpital militaire. Il était déjà dans un très-mauvais état , et il y mourut bientôt. Il possédait quelques centaines de florins , fruit de ses longues épargnes ; il les avait prêtés à quelques-uns de ses compagnons d'armes. Lorsqu'il se vit près de sa fin , il fit appeler ses amis , et leur dit : — Je n'ai plus de parents ; que chacun de vous garde ce qu'il a entre les mains : je vous demande seulement de prier pour moi.
L'un d'eux avait une fille de dix-huit ans , qui était la filleule de Schiller ; peu d'heures avant de mourir, ce bon vieillard la fit demander. Déjà il ne pouvait plus articuler un mot distinctement. Il ôta de son doigt un anneau d'argent, sa dernière richesse, le mit au doigt de la jeune fille, et l'embrassa en pleurant. La pauvre enfant poussait des cris et l'inondait de ses larmes. Il les essuyait
avec son mouchoir; puis il lui prit les mains, se les posa sur les yeux.... Ses yeux étaient fermés pour toujours.
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Les consolations humaines allaient ainsi nous manquant l'une après l'autre , et les maux s'accroissaient toujours. Je me résignais à la volonté de Dieu; mais je me résiguais en gémissant , et mon àme , au lieu de s'endurcir à la souffrance , semblait la sentir chaque jour plus douloureusement.
On m'apporta une fois, clandestinement, une feuille de la Gazette d'Awjsbourg , dans laquelle on avançait sur moi une chose bien étrange, à l'occasion de la prise d'habit d'une de mes sœurs.
On disait : « La signora Maria-Angiola Pellico, fille de, etc., etc., a pris aujourd'hui le voile dans le monastère de la Visitation à Turin, etc. J:^lle est la sœur de l'auteur de la Francesca da liimini, Silvio Pellico , qui est sorti récemment de la forteresse du Spiclberg , gracié par S. M. l'empereur : trait de clémence bien digne d'un aussi magnanime souverain, et dont se réjouit toute l'Italie, parce que, etc., etc.»
Ici suivait un éloge de moi.
Je ne pouvais m'imaginer pourquoi on avait inventé cette fable de ma gn\cc. Il ne me paraissait pas M-aisemblable que ce fût un simple divertissement du journaliste.
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j\'était-ce pas peut-être quelque ruse des polices allemandes? Qui sait? Mais les noms de 3Iaria-Angiola étaient précisément ceux de ma plus jeune sœur. Ils avaient passé sans doute de la Gazette de Turin aux autres journaux. Ainsi donc cette excellente fille s'était vraiment faite religieuse ! Ah! peut-être a-t-elle pris cet état parce qu'elle a perdu ses parents ! Pauvre enfant ! EUe n'a pas voulu que je souffrisse seul les angoisses de la prison ; elle aussi a voulu se renfermer ! Puisse le Seigneur lui donner les vertus de la patience et de l'abnégation plus qu'il ne me les donne ! Que de fois , dans sa cellule , cet ange pensera à moi! que de fois elle fera de dures pénitences pour obtenir de Dieu l'allégement des maux de son frère I
Ces pensées m'attendrissaient et me déchiraient le cœur. Hélas ! mes malheurs ne pouvaient que trop avoir abrégé les jours de mon père ou de ma mère , de tous les deux peut-être ! Plus j'y pensais , plus il me semblait impossible que, sans cette perte, ma Marietla eût abandonné le toit paternel. Cette idée m'oppressait comme si c'était une certitude , et me plongea dans les angoisses de la tristesse.
Maroncelh n'en était pas moins ému que moi. Quelques jours après , il se mit à composer une complainte poétique sur la sœur du prisonnier. Il en résulta un charmant petit poëme, qui respirait la mélancolie et la pitié. Quand il l'eut terminé, il me le récita. Olil comme je lui fus reconnaissant de cette attention délicate! Parmi tant de milliers de vers composés jusque alors à l'occasion d'une prise d'habit , ceux-ci étaient probablement les seuls qui eussent été faits en prison , pour le frère de la religieuse, par un compagnon de captivité. Quelle réunion d'idées pathétiques et pieuses !
C'est ainsi que l'amitié adoucissait mes maux. Ah! depuis ce moment , il ne se passa plus un jour sans que ma pense'e n'errât longtemps au milieu d'un couvent de vierges; que, parmi ces vierges, je n'en considérasse une avec la plus tendre compassion; que je ne priasse ardemment le Ciel d'embellir sa solitude, et de ne pas permettre que son imagination lui représentât ma prison trop horrible.
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Que le lecteur n'imagine pas , d'après la venue clandestine de cette gazette , que je pouvais réussir à me procurer souvent des nouvelles du monde. Non : tous ceux qui m'entouraient étaient bons , mais une crainte excessive les enchaînait. Si parfois on fit en secret quelque légère infraction à la discipline , ce ne fut que lorsqu'il ne paraissait réellement y avoir aucun danger, et il était difficile qu'il parût ne pas y en avoir au milieu de tant de perquisitions ordinaires et extraordinaires.
A l'exception du mot que je viens de rapporter relativement à ma sœur, jamais il ne me fut donné d'avoir en secret quelques nouvelles de ceux que je chérissais, et qui étaient si loin de moi.
La crainte que j'avais que mes parents ne vécussent plus fut plutôt augmentée que diminuée, quelque temps après , par la manière dont le directeur de la police vint
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un jour m' annoncer qu'on se portait bien dans ma famille.
— S. M. l'empereur, me dit-il, ordonne de vous donner de bonnes nouvelles de tous les parents que vous avez à Turin.
Je tressaillis de plaisir et de surprise à cette communication, qui ne m'avait jamais été faite auparavant, et je demandai de plus grands détails.
— J'ai laissé à Turin, lui dis-je, un père, une mère, des frères et des sœurs. Sont-ils tous vivants? Oh ! si vous avez une lettre de quelqu'un d'entre eux , je vous supplie de me la montrer.
— Je ne puis rien vous montrer. Vous devez vous contenter de cela; c'est toujours une preuve de bonté de la part de l'empereur que de vous faire dire ces consolantes paroles : cela ne s'est encore fait pour personne.
— Je conviens que c'est une preuve de bonté de la part de l'empereur ; mais vous comprendrez qu'il m'est impossible de tirer quelque consolation de paroles aussi vagues. Quels sont ceux de mes parents qui se portent bien? N'en ai-je perdu aucun?
— Je regrette. Monsieur, de ne pouvoir vous en dire plus qu'il ne m'a été prescrit.
Et là-dessus il se retira.
Certainement on avait eu l'intention de me donner quelque soulagement par cette nouvelle. Mais je me persuadai que l'empereur, tout en cédant aux instances de quelqu'un de mes parents, et en permettant que cet avis me fût transmis, ne voulait pas que l'on me montrât aucune lettre , afin de me laisser ignorer qui pouvait me manquer d'entre les miens.
Plusieurs mois après , on vint encore me donner un
avis semblable; aucune lettre, aucuue explication de plus.
On vit que je ne me contentais pas de cela et que j'en restais même plus affligé : alors on ne me dit plus rien de ma famille.
La pensée que mon père , ma mère , que mes frères , que Joséphine , mon autre sœur bien-aimée , étaient peutêtre morts, et que Marietta, leur unique survivante, s'éteindrait peut-être bientôt aussi dans les angoisses de la solitude et dans les austérités de la pénitence, me détachait chaque jour davantage de la vie.
Quelquefois , violemment assailli par mes souffrances ordinaires ou par de nouvelles, telles que d'affreuses coliques avec des symptômes très-douloureux , et semblables à ceux du cholêra-morbus, j'espérais mourir. Oui, c'est bien le moi, j'espérais.
Et néanmoins , ô contradictions de l'homme ! en jetant un regard sur mon compagnon languissant , mon cœur se déchirait h la pensée de le laisser seul , et de nouveau je désirais vivre.
Trois fois il nous arriva de Vienne de grands personnages qui venaient visiter nos prisons, pour s'assurer qu'il n'y avait pas d'abus de discipline. La première fut celle du baron von Miinch , qui , s'apitoyant sur le peu de clarté dont nous jouissions , nous promit de demander
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qu'on nous prolongeât notre journée , en faisant mettre pendant quelques heures de la soirée une lanterne à la partie extérieure du guichet. Sa visite eut lieu en 1825,un an après , sa charitable intention fut remplie, et, grâce à cette lumière sépulcrale , nous pûmes dès lors voir les murs et ne pas nous casser la tète en nous promenant.
La seconde visite fut celle du baron von Yogel. Il me trouva dans un état déplorable de santé , et , apprenant que le médecin pensait que le café me ferait du bien , mais qu'il n'osait me l'ordonner parce que c'était un objet de luxe , il dit un mot de consentement en ma faveur, et le café me fut ordonné.
La troisième visite fut celle de je ne sais quel autre seigneur de la cour, homme de cinquante à soixante ans, qui nous témoigna , par ses manières et par ses paroles , la plus généreuse compassion. Il ne pouvait rien pour nous, mais la douce expression de sa bonté était un bienfait , et nous en fûmes reconnaissants.
Oh ! avec quelle ardeur le prisonnier désire voir des créatures de son espèce ! La religion chrétienne , si riche d'humanité, n'a pas oubhé de compter au nombre des œuvres de miséricorde la visite des prisonniers. L'aspect des hommes qui compatissent à vos malheurs , alors même qu'ils n'ont aucun moyen plus efficace de les adoucir, ne laisse pas de vous soulager.
La solitude absolue peut être avantageuse à l'amendement de quelques âmes; mais je crois qu'en général elle l'est plus encore si elle n'est pas poussée à l'extrême, si elle se trouve mêlée de quelque contact avec la société. Moi , du moins , je suis ainsi fait : si je ne vois pas mes semblables, je concentre mon amour sur un trop petit nombre d'entre eux, et je cesse d'aimer les autres; si je
puis en voir, je ne dirai pas beaucoup , mais un certain nombre, j'aime avec tendresse tout le genre humain.
Mille fois je me suis trouvé le cœur si uniquement voué à l'amour d'un petit nombre , et si rempli de haine pour les autres, que j'en étais épouvanté. Alors j'allais à la fenêtre, soupirant après quelque visage nouveau, et je m'estimais heureux si la sentinelle ne passait pas trop près du mur, si elle s'en éloignait assez pour que je pusse la voir, si elle levait la tète en m'entendant tousser, si sa phvsionomie était bonne , et que je crusse y découvrir un sentiment de pitié , alors il me prenait une douce palpitation , comme si ce soldat inconnu eût été un ami intime. S'il s'éloignait , j'attendais son retour avec une tendre inquiétude, et s'il revenait en me regardant, je m'en réjouissais comme d'une grande charité. S'il ne passait plus de manière que je pusse le voir, je restais mortifié comme un homme qui aime , et qui s'aperçoit qu'on ne se soucie pas de lui.
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Dans la prison contiguë à la nôtre , et qui avait été celle d'Oroboni, se trouvaient maintenant D. Marco Fortiniet M. Antonio Villa. Ce dernier, autrefois robuste comme un Hercule , souffrit beaucoup de la faim pendant la première année , et lorsqu'on lui donna un peu plus de nourriture, il manqua de force pour digérer. 11 languit longtemps , puis, réduit presque à l'extrémité, il obtint qu'on lui
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donnât une prison plus aérée. L'atmosphère méphitique d'un étroit sépulcre lui était sans doute très-nuisihle , comme elle l'était à tous les autres ; mais le remède qu'il avait invoqué ne fut pas suffisant. Il vécut quelques mois encore dans cette grande chambre , puis , après plusieurs vomissements de sang , il mourut- Il fut assisté par son compagnon de captivité, D. Fortini , et par l'abbé Paulowich , venu en hâte de Vienne , quand on le sut moribond.
Quoique je ne me fusse pas lié avec lui aussi étroitement que je l'avais été avec Oroboni, sa mort m'affligea beaucoup. Je le savais tendrement aimé de ses parents et de sa femme. Quant à lui, il était plus à envier qu'à plaindre ; mais ceux qui lui survivaient ! . . .
Il avait été aussi mon voisin sous les Plombs ; Tremerello m'avait apporté quelques vers de lui , et lui en avait porté des miens. Il régnait quelquefois dans ces vers qu'il m'envoyait un sentiment profond.
Après sa mort , lorsque j'appris des gardes les cruelles souffrances qu'il avait endurées , il me sembla que je lui étais plus attaché que je ne l'avais cru durant sa vie. L'infortuné ne pouvait se résigner à mourir, quoiqu'il fût trèsrehgieux. Il éprouva au plus haut degré l'horreur de ce terrible passage , bénissant néanmoins sans cesse le Seigneur, et lui criant avec larmes : — Je ne puis , ô mon Dieu , conformer ma volonté à la tienne , et cependant je le voudrais : opère en moi ce miracle !
Il n'avait pas le courage d'Oroboni , mais il l'imita en protestant qu'il pardonnait à ses ennemis.
A la fin de cette année (c'était en 1826), nous entendîmes un soir, dans le corridor, le bruit mal étouffé de plusieurs personnes qui marchaient. Nos oreilles étaient
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devenues très- habiles à distinguer mille genres de bruit. Une porte s'ouvre , nous reconnaissons que c'est celle de l'avocat Solera. On en ouvre une seconde , c'est celle de Fortini; entre plusieurs voix qui parlent bas, nous distinguons celle du directeur de la police. Que sera-ce? Une perquisition à une heure si avancée? Et pourquoi?
Mais bientôt ils sortent de nouveau dans le corridor. Et \oici la voix du bon Fortini : — 0 povereto mi ! Pardon ! sa\ez-vous , Monsieur, j'ai oublié un tome de mon bréviaire.
Et vite, vite, il courut reprendre ce volume, puis il rejoignit la petite troupe ; la porte de l'escalier s'ouvrit , nous entendîmes le bruit de leurs pas jusqu'en basj nous comprimes qu'ils avaient été assez heureux pour obtenir leur grâce; et, quel que lût notre regret de ne pouvoir les suivre, nous nous en réjouîmes.
La délivrance de ces deux compagnons était-elle sans aucune conséquence pour nous ? Pourquoi sortaient-ils , eux , condamnés comme nous , l'un à vingt ans , l'autre à quinze ans de prison ? et pourquoi la grâce ne s'étendaitelle pas sur nous et sur beaucoup d'autres ? Existait-il donc des préventions plus graves contre ceux qu'on ne délivrait pas ? ou bien voulait-on nous gracier tous , mais à de courts intervalles les uns des autres, deux à la fois?
peut-être chaque mois? peut-être tous les deux ou trois moià?
Nous restâmes dans ce doute pendant quelque temps , et plus de trois mois se passèrent sans qu'aucune autre délivrance eût lieu. Vers la fin de 1827 , nous pensâmes que décembre pouvait être choisi pour l'anniversaire des grâces ; mais décembre passa , et rien n'arriva.
Notre attente se prolongea jusqu'à l'été de 1828 , époque à laquelle se terminaient pour moi les sept années et demie de prison , équivalant à quinze , selon les paroles de l'empereur, si toutefois on voulait bien compter la peine à dater de mon arrestation ; mais si l'on voulait n'y pas comprendre le temps du procès (et cette supposition était la plus vraisemblable) , et ne partir que de la publication de l'arrêt , les sept ans et demi ne finiraient qu'en
Tous les termes calculables passèrent , et la grâce ne luisait pas. Cependant, déjà avant la sortie de Solera et de Fortini , il était venu à mon pauvre Maroncelli une tumeur au genou gauche. Au commencement la douleur était supportable , et le forçait seulement à boiter ; puis il eut peine à traîner sa chaîne , et sortait rarement pour se promener. Un matin d'automne, il désira sortir avec moi pour respirer un peu l'air ; il y avait déjà de la neige, et, dans un moment où , par malheur, je ne le soutenais pas, il trébucha et tomba. Le coup qu'il se donna rendit aussitôt la douleur du genou beaucoup plus aiguë. Nous le portâmes sur son lit ; il n'était plus en état de se tenir debout. Lorsque le médecin le vit , il se décida enfin à lui faire ôter sa chaîne. La tumeur empira de jour en jour , elle devint énorme, et toujours plus douloureuse. Les souffrances du pauvre malade étaient telles , qu'il ne pouvait avoir de repos ni dans son lit ni hors de son lit.
Quand il devait se mouvoir , se lever , se coucher , j'étais obligé de prendre le plus délicatement possible la jambe malade, et de la porter très-lentement de la manière qu'il lui convenait. Quelquefois , pour le moindre changement de position , il avait un quart d'heure entier de spasmes.
Les sangsues , les cautères , la pierre infernale , les fomentations, tantôt sèches , tantôt humides, tout fut essayé par le médecin. C'était un surcroît de souffrances , et rien de phis. Après avoir brûlé avec la pierre infernale , la suppuration s'établissait. La tumeur était devenue une plaie j mais jamais elle ne diminuait , jamais la suppuration n'apportait aucun soulagement à la douleur.
Maroncelli était mille fois plus malheureux que moi, et pourtant combien je souffrais avec lui 1 11 m'était doux de remplir l'office d'infirmier envers un si digne ami; mais le voir dépérir ainsi , au milieu de tourments si longs et si atroces, sans pouvoir lui rendre la santé, prévoir que jamais ce genou ne pourra être guéri j voir le malade plus persuadé de sa mort que de sa guérison, et ne pouvoir qu'admirer continuellement son courage et sa sérénité , oh ! il n'y a pas d'expressions pour peindre de telles angoisses !
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Dans cet état déplorable, il composait encore des vers, il chantait , il discourait , il faisait tout pour me faire il-
lusion et me cacher une partie de ses maux. Il ue pouvait plus ni digérer ni dormir , il maigrissait d'une manière effrayante , tombait souvent en défaillance , et toutefois , par moments , il ramassait ses forces , et me donnait du courage.
Ce qu'il souffrit pendant neuf longs mois ne saurait se décrire. Une consultation fut enfin accordée. Le médecin en chef arriva , approuva tout ce que son confrère avait essayé , et s'en alla sans dire son opinion sur la maladie et sur ce qui restait à faire.
Un moment après, le sous -intendant vint, et dit à Maroncelli : — Le médecin en chef n'a pas voulu prendre sur lui de s'expliquer ici en votre présence , craignant que vous n'eussiez pas la force de vous entendre annoncer une dure nécessité. Je lui ai assuré, Monsieur, que vous ne manquiez pas de courage.
— J'espère, dit Maroncelli, en avoir donné quelque preuve en souffrant ces tortures sans pousser des cris. Me proposerait-on...?
— Oui , Monsieur , l'amputation. Seulement le médecin en chef , en voyant l'épuisement de votre corps , hésite à la conseiller. Dans un tel état de faiblesse , vous sentezvous capable de supporter l'opération ? Voulez-vous vous exposer au danger. . .?
— De mourir? Et ne mourrai-je pas également dans peu , si l'on ne met un terme à ce mal ?
— Nous allons donc faire sur-le-champ un rapport à Vienne , et aussitôt que la permission de vous amputer sera venue...
— Quoi ! il faut une permission ?
— Oui, Monsieur.
Au bout de huit jours la permission attendue arriva.
Le malade fut porté daus uoe plus grande chambre ; il demanda que je l'y suivisse.
— Je pourrais expirer pendant l'opération , dit-il : que je me trouve du moins dans les bras de mon ami.
Ma compagnie lui fut accordée.
L'abbé Wrba , notre confesseur ( qui avait succédé à Paulowich), vint administrer les sacrements à l'infortuné. Cet acte de religion rempli, nous attendîmes les chirurgiens, qui n'arrivaient pas. Maroncelli se mit encore à chanter un hymne.
Enfin les chirurgiens parurent ; ils étaient deux : l'un était le chirurgien ordinaire de la maison, c'est-à-dire notre barbier , qui, ayant le droit défaire lui-même les opérations quand il s'en présentait , ne voulait céder cet honneur à personne ; l'autre était un jeune chirurgien , élève de l'école de Yienne , et jouissant déjà d'une grande réputation d'habileté. Celui-ci, envoyé parle gouverneur pour assister à l'opération et la diriger, aurait voulu la faire lui-même ; mais il dut se contenter d'en surveiller l'exécution.
Le malade fut assis sur le bord du lit, avec les jambes en bas. Je le tenais dans mes bras. Au-dessus du genou, à l'endroit où la cuisse commençait à être saine, on forma une ligature pour marquer le cercle que devait faire l'instrument. Le vieux chirurgien coupa tout autour, à la profondeur d'un doigt; puis il releva la peau ainsi découpée , et continua d'opérer sur les muscles découverts. Le sang coulait à torrent des artères ; mais elles furent bientôt liées avec un fil de soie. A la fin on scia l'os.
Maroncelli ne poussa pas un cri. Quand il vit emporter sa jambe coupée, il jeta sur elle un regard de compassion; puis, se retournant vers le chirurgien qui l'avait
opéré, il lui dit : — Vous m'avez délivré d'un ennemi, et je n'ai aucun moyen de vous en récompenser !
Il y avait une rose, dans un verre, sur la fenêtre.
— Apporte-moi cette rose, je te prie, me dit-il.
Je la lui portai , et il la présenta au vieux chirurgien, en lui disant : — Je n'ai pas autre chose à vous offrir en témoignage de ma reconnaissance.
Celui-ci prit la rose et pleura.