‹ Œuvres choisiesChapitre 8 sur 33 · XIV NOTICE SUR SILVIO PELLICO · texte numérisé non relu

XIV NOTICE SUR SILVIO PELLICO

Ceux qui ont vu Silvio Pellico disent que ses traits , décolorés par les souffrances , ont quelque chose de grave et de mélancolique; qu'il est impossible d'imaginer plus de douceur, plus de modestie, et que son langage, qui est l'expression de son âme , respire cette noble simplicité , cette bienveillance universelle, cet ardent amour de l'humanité, répandus avec tant de charme dans ses écrits.

Le goût de l'étude et de la poésie , qu'il n'a jamais perdu pendant sa longue détention, s'est encore ranimé dès qu'il s'est vu rendu à la liberté. Déjà, depuis son retour à Turin, malgré l'altération de sa santé , il a composé plusieurs nouvelles tragédies qui se trouvent dans ses Œuvres complètes, publiées en italien, Paris, 1835, 2 vol. in-12, et des Chants héi'diques inédits , parmi lesquels se distingue la charmante pièce intitulée Tldegarde.

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ST-CE la vanité de parler de moi qui m'a

fait écrire ces Mémoires? Je désire que

cela ne soit pas ; et, autant qu'on peut

.^j, ^t3 constituer son propre juge, je crois avoir

;- eu un plus noble but.

J'ai voulu contribuer à relever le courage;

de quelques infortunés, en leur montrant les maux que j'ai soufferts et les consolations que j'ai éprouvées , même dans les plus grands malheurs; attester qu'au milieu de mes longs tourments je n'ai pas trouvé l'humanité aussi injuste, aussi peu digne d'indulgence, aussi dépourvue de belles âmes, qu'on

a coutume de la représenter ; j'ai voulu porter les cœurs nobles à aimer les hommes, et non à les haïr; à n'avoir de haine irréconciliable que pour le vil mensonge, la pusillanimité, la perfidie et toute dégradation morale ; redire enfin une vérité déjà bien connue , mais souvent oubliée : c'est que la religion et la philosophie commandent l'une et l'autre une volonté ferme, du calme dans le jugement ; et que , sans ces conditions réunies , il n'y a ni justice , ni dignité, ni principes certains.

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E fus arn'té à Milan le vendredi 13 octobre

1820, et conduit à Sainte- Mar^iuerite; il

était trois heures de l'après-midi. Toute

cette journée et plusieurs autres se passè-

en longs interrogatoires ; mais je ne dirai

rien de cela : je laisse la politique où elle est, et

je parle d'autre chose.

Ce malheureux vendredi, à neuf heures du soir, le grelîier m'ayant consigné entre les mains du geôlier, celui-ci me conduisit à la chambre qui m'était destinée , et m'invita poliment u lui remettre ma montre, mon

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argent et tout ce que je pouvais avoir dans ma poche , promettant de me les rendre en temps convenable ; puis il me souhaita respectueusement une bonne nuit.

— Un moment , mon cher, lui dis-je, je n'ai pas dîné aujourd'hui ; faites-moi apporter quelque chose.

— Tout de suite ; l'auberge est ici près , et vous verrez, Monsieur, quel bon vin !

— Du vin? je n'en bois pas.

A cette réponse , le signor Angiolino me regarda tout effrayé, espérant néanmoins que je plaisantais. Les geôliers qui tiennent cabaret ont en horreur un prisonnier qui ne boit pas de vin.

— Je n'en bois pas ; non , vraiment.

— Je vous plains ; vous souffrirez d'autant plus de votre solitude...

Voyant que je ne changeais pas de résolution , il sortit, et en moins d'une demi -heure j'eus mon dîner. Je ne mangeai que quelques bouchées, j'avalai un verre d'eau, puis on me laissa seul.

La chambre était au rez-de-chaussée et donnait sur la cour. Prisons par-ci , prisons par-là; prisons au-dessus, prisons en face. Je m'appuyai sur la fenêtre , et j'y restai quelque temps à écouter aller et venir les geôliers , ainsi que le chant frénétique de quelques-uns des détenus.

Je me dis : Il y a un siècle , cette prison était un monastère; les vierges saintes et pénitentes qui l'habitaient n'auraient jamais imaginé que leurs cellules , où l'on n'entendait alors que des gémissements de femmes ou des hymnes pieux, ne retentiraient aujourd'hui que de blasphèmes , de chansons infâmes , et ne seraient habitées que par des hommes de toute espèce , destinés la plupart aux fers ou à la potence. Et dans un siècle, qui respirera

dans ces cellules? 0 rapidité du temps! ô mobilité perpétuelle des choses ! celui qui vous considère peut-il s'affliger si la fortune cesse de lui sourire , s'il est jeté en prison ou s'il est menacé de l'échafaud? Hier j'étais un des plus heureux mortels du monde; aujourd'hui je n'ai plus aucune des douceurs qui embellissaient ma "vie , je n'ai plus de liberté, plus d'amis qui me consolent, plus d'espérance! INon , se faire illusion serait folie : je ne sortirai d'ici que pour être jeté dans les plus horribles cachots ou pour être mis entre les mains du bourreau ! Eh bien ! le jour qui suivra ma mort sera comme si j'eusse expiré dans un palais , et qu'on m'eût porté à la sépulture avec les plus grands lioniieurs.

C'est ainsi que les réflexions sur la fuite du temps fortifiaient mon àrae ; mais je me rappelai mon |)cro, ma mère, deux frères, deux sœurs, une autre famille que j'aimais presque autant que la mienne , et tous les raisonnements philosophiques n'eurent plus de pouvoir sur moi ; je m'attendris , et je pleurai comme un enfant.

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Trois mois auparavant, j'étais allé à Turin. Après plusieurs années de séparation, j'avais revu mes chers parents, un de mes frères et mes deux sœurs. Toute notre famille s'était toujours tant aimé! Nul enfant n'a été plus que moi comblé des bienfaits de son père et de

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sa mère. Oh ! combien je fus ému en revoyant ces vénérables vieillards, et les trouvant beaucoup plus changés par l'âge que je ne me l'étais imaginé ! Combien alors j'aurais voulu ne plus les quitter et consacrer tous mes soins au soulagement de leur vieillesse ! Qu'il m'en coûta, dans le peu de jours que je passai à Turin , d'aAoir à remplir des devoirs qui m'éloignaient du toit paternel et m'obligeaient à donner si peu de temps à mes bien-aimés parents ! Ma pauvre mère disait avec une amertume mélancolique : Ah ! notre Silvio n'est pas venu à Turin pour nous voir ! Le matin du jour de mon départ pour 3rilan , notre séparation fut des plus douloureuses. Mon père monta en voiture avec moi , et m'accompagna pendant un mille; puis il s'en alla tout seul. Je me retournai pour le regarder, je pleurai , je baisai un anneau que ma mère m'avait donné : jamais je ne sentis une telle angoisse en m'éloignant de ma famille. Sans croire aux pressentiments, je m'étonnais de ne pouvoir vaincre ma douleur, et je fus forcé de me dire avec effroi : D'où me vient cette inquiétude extraordinaire? Il me semblait que quelque grand malheur devait me frapper.

Maintenant, jeté dans une prison, je me rappelais cet effroi , cette angoisse ; je me rappelais chacune des paroles que, trois mois auparavant, j'avais entendu prononcer à mes parents. Cette plainte douloureuse de ma mère : Ah ! notre Silvio n'est pas venu à Turin pour nous voir ! me retombait sur le cœur. Je me reprochais de n'avoir pas été mille fois plus tendre pour eux. Je les aime tant , et je le leur ai dit si faiblement ! Je ne devais plus les revoir, et je me suis si peu rassasié de contempler leurs traits chéris , et j'ai été si avare de mes témoignages d'amour! Ces pensées me déchiraient l'àme.

Je fermai la fenêtre, je me promenai une heure, croyant ne pouvoir prendre de repos de toute la nuit; je me couchai , et la lassitude m'endormit.

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Le réveil qui suit une première nuit de prison est une chose horrible. Est-ce bien possible? me dis-je en me rappelant où j'étais; est-ce bien possible? Moi ici! et ce n'est pas un songe ! Il est donc vrai qu'hier on m'arrêta! qu'hier on me lit subir ce long interrogatoire qui se continuera demain , et jusques à quand? Qui le sait? C'est donc hier au soir qu'avant de m'endormir j'ai tant pleuré en pensant à mes parents !

Le repos, le silence profond, le court sommeil qui avait ranimé les forces de mon esprit, semblaient avoir centuplé en moi la puissance de la douleur. Dans cette absence de toute distraction, l'adliction de ceux qui m'étaient chers , et surtout celle de mon père et de ma mère lorsqu'ils apprendraient mon arrestation, se peignit à mon imagination avec une force incroyable.

En ce moment, me dis-je, ils dorment encore paisiblement, ou bien ils veillent et pensent à moi avec douceur, ne pouvant se douter dans quel lieu je suis. Qu'ils seraient heureux si Dieu les appelait à lui avant que la nouvelle de mon malheur parvint à Turin! Qui leur donnera la force de supporter ce coup?

Une voix intérieure semblait me répondre : Ce sera celui que tous les affligés invoquent, aiment et sentent en eux ; celui qui donna à une IMère la force de suivre son Fils au Golgotha et de rester sous la croix ! l'ami des malheureux , l'ami des mortels !

Ce fut le premier moment où la religion triompha de mon cœur, et je dus ce bienfait à l'amour filial.

Jusque alors, sans être ennemi de la religion , je la suivais peu et mal. Les objections vulgaires avec lesquelles on a coutume de la combattre ne me paraissaient pas avoir un grand poids , et pourtant mille doutes sophistiques affaiblissaient ma foi. Déjà, depuis longtemps, ces doutes ne tombaient plus sur l'existence de Dieu , et je me redisais sans cesse que , si Dieu existe , c'est une conséquence nécessaire de sa justice qu'il y ait une autre vie pour l'homme qui souffre dans un monde si injuste. De là la puissante raison d'aspirer aux biens de cette seconde vie ; de là le culte de l'amour de Dieu et du prochain , le besoin continuel pour l'àme de s'ennoblir par de généreux sacrifices. Déjà , depuis longtemps , je me disais tout cela, et j'ajoutais : Eh ! qu'est-ce donc que le christianisme, sinon ce désir constant de l'ennoblissement de l'àme ? Et je m'étonnais que le christianisme se manifestant si pur, si philosophique , si inattaquable dans son essence , une époque pût être venue où la philosophie osât dire : Je remplacerai désormais le christianisme. — Et comment le remplaceras -tu? Sera-ce en enseignant le vice? Non certes ! La vertu ? Eh bien ! ce sera l'amour de Dieu et du prochain : ce sera précisément ce qu'enseigne le christianisme.

Quoique je raisonnasse ainsi depuis plusieurs années, j'évitais de conclure : Sois donc conséquent, sois

chrétien ! Ne te scandalise plus de quelques abus ! ne subtilise plus sur quelques points difficiles de la doctrine de l'Église , puisque le point capital est celui-ci , et il est bien clair : Aime Dieu et ton prochain.

Dans ma prison , je me décidai enfin à tirer cette conclusion , et je la tirai. J'hésitai un moment néanmoins , en pensant que si quelqu'un venait à me savoir plus religieux qu'auparavant , il pourrait s'arroger le droit de me traiter de bigot ou d'homme avili par le malheur; mais, sentant que je n'étais ni un bigot ni un homme avili, je résolus de ne tenir aucun compte du blâme que je ne méritais pas, et je m'affermis dans la volonté d'être et de me déclarer chrétien dorénavant.

Ce ne fut que plus tard que je devins stable dans cette résolution ; mais je commençai à y songer et presque à vouloir la prendre dès cette première nuit de mon arrestation. Vers le matin, mes inquiétudes étaient calmées, et je m'en étonnais. Je pensai de nouveau à mes parents , à mes amis, et je ne désespérai plus de la force de leur âme; le souvenir de leurs sentiments vertueux me consolait.

Pourquoi auparavant un tel trouble dans mon esprit , lorsque je pensais à celui qu'ils devaient éprouver, et maintenant taut de confiance dans la grandeur de leur

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courage? Cel heureux changement, était-ce un prodige ou l'effet naturel de ma croyance ravivée en Dieu ? Eh ! qu'importe que l'on nomme ou que l'on ne nomme pas prodiges les bienfaits vrais et sublimes de la religion?

A minuit , deux secondini , c'est ainsi que l'on appelle ceux qui sont sous les ordres du geôlier en chef, étaient venus me visiter, et ils m'avaient trouvé de fort mauvaise humeur. Au point du jour ils revinrent; me trouvèrent le front serein et d'une humeur enjouée.

— Cette nuit, dit Tirola, Monsieur avait un regard de basilic ; maintenant c'est bien différent , et je m'en réjouis : c'est signe , pardonnez l'expression , que Monsieur n'est pas un fripon (je suis vieux dans le métier, et mes observations ont quelque poids). Les fripons sont plus furieux le second jour de leur arrestation que le premier. Monsieur prend-il du tabac ?

— Je n'en ai pas l'habitude ; mais je ne veux pas vous refuser. Quant à votre observation , excusez-moi , elle n'est pas digne d'un homme avisé , comme vous me paraissez l'être. Si je n'ai plus, ce matin, le regard d'un basilic, ce changement ne pourrait-il pas être en moi une preuve d'insouciance ou de facilité à me faire illusion et à rêver ma liberté prochaine ?

— J'en pourrais douter si Monsieur était ici pour d'autres motifs; mais pour des affaires d'État, au jour d'aujourd'hui il est impossible de présumer qu'elles se terminent aussi promptement , et vous n'êtes pas si simple que de vous l'imaginer. Je vous demande pardon. Monsieur veut- il une autre prise ?

— Donnez. Mais comment peut-on avoir le visage aussi gai que vous l'avez lorsqu'on passe sa >ie avec des malheureux?

— Monsieur croira peut-être que c'est indifférence pour les maux d'autrui : à dire vrai , je ne le sais pas positivement moi-même ; mais je puis assurer Monsieur que bien souvent ça me fait mal de voir pleurer, et quelquefois je fais semblant d'être gai afin de faire rire les pauvres prisonniers.

— Mais , brave borame , il me vient une idée que je n'avais jamais eue , c'est que l'on peut faire le métier de geôlier , et être de fort bonne pâte.

— Le métier ne fait rien , Monsieur : au delà de cette voûte que vous voyez de l'autre côté de la cour, il y a une autre cour et d'autres prisons toutes destinées à des femmes. Ce sont des..., je n'ai pas besoin de le dire, ce sont des femmes de mauvaise vie. Eh bien ! Monsieur, il y en a qui sont des anges par le cœur ; et si Monsieur était secondino...

— Moi ! . . . Et j'éclatai de rire.

Tirola resta déconcerté, et ne poursuivit pas. Peut-être pensait-il que si j'avais été secondino , il m'eût été dllFicile de ne pas prendre en affection quelqu'une de ces malheureuses.

Il me demanda ce que je voulais pour mon déjeuner, sortit et m'apporta le café quelques minutes après.

Je le regardai fixement avec un sourire malin qui voulait dire : — Porterais-tu bien un billet de moi à un autre malheureux , à mon ami Pietro ? Il me répondit par un autre sourire qui voulait dire : — INon, Monsieur; et si vous vous adressez à un de mes camarades, et qu'il vous dise oui , prenez garde qu'il ne vous trahisse.

Je ne suis pas positivement certain qu'il me comprit ou que je le comprisse; mais je sais bien que je fus dix fois sur le point de lui demander un morceau de papier

et un crayon , el que je n'osai , parce qu'il y avait quelque chose dans ses yeux qui semblait m'avertir de ne me fier à qui que ce fût, et encore moins aux autres qii'à lui.

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Si Tirola , avec son expression de bonté , n'eût pas eu ce regard fourbe , si sa physionomie eût été plus noble , j'aurais cédé à la tentation d'en faire mon ambassadeur, et peut-être qu'un mot de moi , arrivé à temps à mon ami , lui eût donné la force de réparer quelque méprise , et peut-être aussi que cela eût sauvé , non pas lui , l'infortuné ! il n'était déjà que trop découvert , mais plusieurs autres et moi.

Patience ! les choses devaient aller ainsi.

Je fus demandé de nouveau pour continuer mon interrogatoire , qui dura toute cette journée et plusieurs autres, sans nul intervalle que celui de mes repas.

Tant que le procès dura, les jours se passèrent rapidement pour moi, grâce à l'occupation de mon esprit pour les réponses sans fin que nécessitaient tant de demandes diverses , et pour me recueillir aux heures de repas , et le soir pour réfléchir à tout ce qui m'avait été demandé , et à ce que j'avais répondu , puis à toutes les choses sur lesquelles je serais probablement encore interrogé.

A la fin de la première semaine , il me survint un grand

déplaisir. Aussi avide que moi d'avoir quelque communicaliou entre nous, mon pauvre Pietro m'écrivit un billet, et se servit, pour me l'envoyer, non d'un des secondini , mais d'un malheureux prisonnier qui venait avec eux pour faire le service de nos chambres. C'était un homme de soixante à soixante-dix ans , condamné à je ne sais combien de mois de détention.

Avec une épingle que j'avais, je me piquai au doigt , et j'écrivis avec mon sang quelques lignes de réponse que je remis au messager. Il eut le malheur d'être épié , fouillé, pris avec le billet sur lui , et, si je ne me trompe, il reçut la bastonnade. J'entendis d'affreux hurlements qui me parurent venir du pauvre vieillard , et depuis je ne le revis plus.

Appelé au grcife , je frémis lorsqu'on me présenta mon petit billet écrit avec du sang , lequel billet , grâce au Ciel, ne contenait rien de nuisible, et n'avait l'air que d'un simple bonjour. On me demanda avec quoi je m'étais tiré ce sang. On m'enleva mon épingle, et on rit de nous y avoir pris. Hélas ! je ne riais pas, moi ! Je ne pouvais m'ôter de devant les yeux l'image du vieux messager. J'aurais souffert volontiers un châtiment quelconque pour qu'on lui pardonnât j et lorsque j'entendis ces hurlements que je crus venir de lui , mon cœur se remplit de larmes.

En vain demandai-je plusieurs fois de ses nouvelles aux geôliers et aux secondini ; ils secouaient la tète , et disaient : — Il Fa payé cher, celui-là ; il ne recommencera pas ; il est maintenant un peu plus tranquille ; et ils ne voulurent point s'expliquer davantage.

Entendaient- ils désigner par là l'étroite captivité dans laquelle le malheureux était retenu, ou me faire com-

prendre qu'il était mort sous les coups de bâton ou par suite de ces coups ?

Il me sembla le voir un jour au delà de la cour , sous le portique , avec une charge de bois sur le dos. Le cœur me battit comme si je revoyais un frère.

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Lorsque je ne fus plus tourmenté par les interrogatoires , mes journées cessèrent d'être occupées, et je sentis alors amèrement le poids de ma solitude.

On me permit bien d'avoir une Bible et le Dante ; le geôlier mit bien à ma disposition sa bibliothèque , consistant en quelques romans de Scudery , du Piazzi , et pis encore 5 mais mon esprit était trop agité pour pouvoir s'appliquer à aucune lecture. J'apprenais par cœur , chaque jour , un chant du Dante. Cet exercice était si machinal, que, tout en m'en occupant, je pensais moins à ces beaux vers qu'à mes malheurs. Il en était de même quand je lisais toute autre chose, excepté parfois quelques passages de la Bible. Ce livre divin , que j'avais toujours beaucoup aimé, même lorsque je me croyais incrédule, était maintenant étudié par moi avec plus de respect que jamais ; mais, en dépit de ma bonne volonté , le plus souvent encore je le lisais l'esprit occupé ailleurs et sans le comprendre. Peu à peu je parvins à le méditer plus profondément et à le goûter davantage.

MES PRISO^iS. 31

Cette lecture ne me donna jamais la plus petite disposition à la bigoterie , c'est-à-dire à cette dévotion mal entendue qui rend pusillanime ou fanatique ; mais elle m'enseigna à aimer Dieu et les hommes , à désirer toujours le règne de la justice, à abhorrer l'iniquité et à pardonner à ceux qui la commettent.

Le christianisme , au Heu de détruire en moi ce que la philosophie pouvait y avoir mis de bon , le conflrmait et le fortifiait de raisons plus hautes et plus puissantes.

Ayant lu un jour qu'il fallait prier sans cesse , et que la véritable prière ne consiste pas à marmotter beaucoup de paroles, comme le font les païens , mais à adorer Dieu avec simpHcité, tant en paroles qu'en actions, et à faire que les unes et les autres soient l'accomplissement de sa sainte volonté , je me proposai sérieusement de commencer cette prière continuelle , c'est-à-dire de ne plus môme me permettre une seule pensée qui ne fût animée du désir de me conformer aux décrets de Dieu.

Les formules de prières dont je me servis pour adorer furent toujours en petit nombre, non par mépris (je suis même persuadé que ces formules sont très-salutaires , à l'un plus , à l'autre moins , pour fixer l'attention sur le culte), mais parce que je ne me sens pas capable d'en réciter beaucoup sans me laisser aller à des distractions, et mettre le culte en oubli.

Le désir de me tenir continuellement en présence de Dieu , au Heu d'être un effort fatigant d'esprit ou un sujet de crainte, n'était pour moi qu'une chose pleine de douceur. La solitude perdait chaque jour à mes yeux de son horreur, lorsque je pensais que Dieu est toujours près de nous , qu'il est en nous ou plutôt que nous sommes en lui. Ne suis-je pas en très-bonne compagnie? me disais-je j

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et je redevenais calme , et je fredonnais , et je sifflais avec plaisir, avec attendrissement.

Eh bien! me disais-je encore, une fièvre aurait pu me mettre au tombeau ; tous mes amis les plus chers , qui , en me perdant, se seraient abandonnés aux larmes , auraient pourtant peu à peu repris la force de se résigner à ma perte. Au lieu d'une tombe , c'est une prison qui m'a dévoré. INe dois-je pas croire que Dieu leur donnera la même force?

Mon cœur formait pour eux les vœux les plus ardents , quelquefois accompagnés de larmes ; mais ces larmes mêmes étaient mêlées de douceur. J'avais une pleine foi que Dieu viendrait en aide aux miens et à moi. Je ne me suis pas trompé.

Vivre libre est beaucoup plus agréable que de vi^TC en prison ; qui en doute ? Et pourtant , même au milieu des misères d'une prison , quand on pense que Dieu y est présent , que les joies du monde sont fugitives , que le véritable bonheur est dans la conscience et non dans les objets extérieurs, on peut encore sentir la vie avec plaisir. Un mois s'était à peine écoulé, que j'avais pris mon parti, sinon parfaitement, du moins d'une manière supportable. jNe voulant pas commettre l'indigne action d'acheter l'impunité par la ruine des autres , je vis que

mon sort ne pouvait être désormais que l'échafaud ou une longue captivité , et qu'il était de toute nécessité de s'y soumettre. Je respirerai , me disais-je , tant qu'on me laissera un souffle, et quand on me Tôtera, je ferai comme tous les malades à leur dernier moment : je mourrai.

Je m'étudiais à ne me plaindre de rien et à donner à mon âme toutes les jouissances possibles. La plus ordinaire était de renouveler l'énumération des biens qui avaient embelli mes jours : le meilleur des pères , la meilleure des mères, d'excellents frères, d'excellentes sœurs, tels et tels pour amis, une bonne éducation, l'amour desleVtres, etc. Qui plus que moi avait été doué de bonheur? Et quoique ce bonheur soit troublé maintenant par l'adversité , pourquoi n'en pas remercier Dieu ? Quelquefois , en faisant cette énumération , je m'attendrissais et je pleurais un moment j mais je retrouvais le courage et la gaieté.

Dès les premiers jours je m'étais fait uu ami. Ce n'était ni le geôlier , ni aucun des secondini , ni aucune des personnes qui instruisaient mon procès; je parle pourtant d'une créature humaine. Qui était-ce donc? Un enfant, sourd-muet, de cinq à six ans. Son père et sa mère étaient des voleurs que la loi avait frappes. Le pauvre orphelin restait à la charge de la police, avec plusieurs autres enfants de même condition. Ils habitaient tous une chambre en face de la mienne, et à certaines heures on leur ouvrait la porte , afin qu'ils pussent aller prendre l'air dans la cour.

Le sourd-muet venait sous ma fenêtre , il me souriait et gesticulait. Je lui jetais un gros morceau de pain ; il le prenait en sautant de joie, courait à ses petits compa-

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gnons , en donnait à tous , et revenait manger sa petite part auprès de ma fenêtre , m'exprimant sa reconnaissance par un sourire de ses beaux yeux.

Les autres enfants me regardaient de loin , et n'osaient s'approcher. Le sourd-muet avait pour moi une grande sympathie ; l'intérêt seul ne le guidait pas. Quelquefois, ne sachant que faire du pain que je lui jetais, il me faisait signe que ses camarades et lui avaient assez mangé , et qu'ils ne pouvaient prendre plus de nourriture. S'il voyait venir un secondino dans ma chambre, il lui donnait le pain pour qu'il me le rendit ; et bien qu'alors il n'espérât plus rien de moi , il n'en continuait pas moins à folâtrer auprès de ma fenêtre avec une grâce charmante, paraissant heureux que je le visse. Une fois, un secondino permit à cet enfant d'entrer dans ma prison ; à peine y fut-il , qu'il courut pour m'embrasser les jambes , en jetant un cri de joie. Je le pris dans mes bras , et je ne saurais dire avec quel transport il me combla de caresses . Que d'amour dans cette chère petite àme ! Que j'aurais voulu pouvoir lui faire donner de l'éducation , et le sauver de l'abjection dans laquelle il se trouvait !

Je n'ai jamais su son nom ; lui-même ne savait pas qu'il en eût un. 11 était toujours gai , et je ne le vis pleurer qu'une seule fois , qu'il fut battu par le geôlier, je ne sais pourquoi. Chose étrange! ne vivre que dans des lieux semblables parait le comble de l'infortune , et pourtant cet enfant avait certainement autant de boQheur que pouvait en avoir le fils d'un prince au même âge. Je faisais ces réflexions, et j'apprenais que l'humeur peut se rendre indépendante du lieu qu'on habite. Gouvernons notre imagination , et nous nous trouverons bien presque partout. Un jour est bientôt passé , et quand , le soir, on

se couche sans faim et sans douleurs aiguës , qu'importe que ce lit se trouve plutôt dans un endroit que l'on nomme prison , ou dans un autre que l'on nomme maison ou palais?

Excellent raisonnement ! Mais comment faire pour pjouverner cette imagination ? Je m'y essayais , et il me semblait quelquefois que j'y réussissais à merveille; mais dans d'autres instants elle triomphait avec tyrannie, et, dans mon dépit , je restais tout étonné de ma faiblesse.

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