ZADIG
Les nuils blanches de Sceaux étaient des fêtes nue donnaient à la duchesse du Maine tous ceux qui formaient sa cour. On faisait une loterie des vingt-quatre lettres de l'alphabet. Celui qui tirait lf C donnait une comédie, l'O imposait un petit opéra, le B un ballet, la lettre N une nouvelle. C'est pour obéir à ces arrêts du sort que Voltaire écrivit ses premiers contes. Après avoir débuté en 1746
Voltaire.
par des nouvelles de moindre importance, il écrivit en 1 7i7 Zadlg ou la Destinée, conte oriental.
L'œuvre est précédée d'une épitre dédicatoire * à la sultane Sheraa par Sadi *. Avec toutes sortes de compliments pour la sultane, qui désigne ici Mme de Pompadotrr, l'èpître renferme, sur les origines et la composition de V.adig, des renseignements d'une fantaisie déconcertante. <• Il fut écrit d'abord en ancien chaldéen, que ni vous ni moi n'entendons. On le traduisit en arabe pour amuser le célèbre sultan Ouloug-beb n. C'était du temps où les Arabes et les Persans commençaient à écrire des Mille et une nuits, des Mille el un jours, etc. Ouloug aimait mieux la lecture de Zadig, mais les sultanes aimaient mieux les mille el un. — Comment pouvez-vous préférer, leur disait le sage Ouloug, des contes qui sont sans raison et qui ne signifient rien? — C'est précisément pour cela que nous les aimons, répondaient les sultanes. >•
Début de « Zadig ».
Du temps du roi Moabdar, il y avait à Babylone un jeune homme homme Zadig, né avec un beau naturel fortifié par l'éducation. Quoique riche et jeune, il savait modérer ses passions; il n'affectait rien; il ne voulait point toujours avoir raison, et savait respecter la faiblesse des hommes. On était étonné de voir qu'avec beaucoup d'esprit il n'insultait jamais par des railleries à ces propos si vagues, si rompus, si tumultueux, à ces médisances téméraires, à ces décisions ignorantes, à ces turluT pinades grossières, à ce vain bruit de paroles, qu'on appelait conversation dans Babylone. 11 avait appris dans le premier livre de Zoro astre que l'atnour-propre est un ballon gonflé de vent, dont il sort des tempêtes quand on lui a fait une piqûre ; Zadig, surtout, ne se vantait pas de mépriser les femmes et de les subjuguer. 11 était gé-
1) Et, dans l'édition de 1748, d'une Approbation, parodie des approbations alors nécessaires :
« Je soussigné, qui me suis fait passer pour savant, et même pour homme d'esprit, ai lu ce manuscrit que j'ai trouvé, malgré moi, curieux, amusant, moral, philosophique, digne de plaire à ceux mêmes qui haïssent les romans. Ainsi je l'ai décrié et j'ai assuré M. le cadi-lesquier, que c'est un ouvrage détestable (le cadi-lesquier, chef de la justice chez les Turcs, est mis ici pour le garde des sceaux;.
(2) Sadi. célèbre poète persan du treizième siècle.
(3) Ouloug-Beb (1394-1410), petit-tiK de Tamerlan, résidait à Sarnarcand.
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uéreux ; il no craignait point d'obliger des ingrats, suivant ce grand précepte de Zoroastre 4 : « Quand tu manges, donne à manger aux chiens, dussent-ils te mordre. » Il était aussi sage qu'on peut L'être, car il cherchait à vivre avec des sages. Instruit dans les sciences des anciens (Jhaldéens, il n'ignorait pas les principes physiques de la nature, tels qu'on les connaissait alors, et savait de la métaphysique ce qu'on en a su de tous les âges, c'est-àdire fort peu de chose. Il était fermement persuadé que l'année étai! de trois cent soixante-cinq jours et un quart, malgré la nouvelle philosophie de son temps, et que le soleil était au centre du monde : et quand les principaux mages lui disaient, avec une hauteur insultante, qu'il avait de mauvais sentiments, et que c'était être ennemi de l'État que de croire que le soleil tournait sur lui-même et que l'année avait douze mois, il se taisait, sans colère et sans dédain.
Zadig était sur le point d*épouser Sémire, que sa beauté, sa naissance et sa fortune rendaient le premier parti de-Babylone. Il se promenait avec elle quand un envieux voulut la faire enlever. En combattant pour elle, Zadig est blessé à l'œil gauche et menacé de devenir borgne. Il guérit, mais il apprend que Sémire, ne voulant pas d'un borgne pour mari, lui a préféré son rival.
Zadig décide d'épouser « une citoyenne » et choisit Azora, la plus s.ige et la mieux née delà ville; mais, voulant éprouver la constance des sentiments d'Azora, il se fait passer pour mort. Cador, ami de Zadig, réussit sans peine à consoler Azora et celle-ci même se montre prête à couper le nez de son mari mort pour soulager un mal de rate que simule Cador.
Désabusé des femmes pour un temps. Zadig se retire à la campagne. Il prouve sa sagacité en aidant à retrouver le chien de la reine et le cheval du roi.
Le chien et le cheval.
(H jour, se promenant auprès d'un petit bois, il vit accourir à lui un eunuque de la reine, suivi de plusieurs officiers qui paraissaient dans la plus grande inquiétude, ei qui couraient ça et Jà compte des hommes égarés qui
(1) Zoroastre {Zarathustra), sage aui vivait à une époque reculée, dans la Bactriane. ctàqui les Persan» doivent la forme de leur religion,
cherchent ce qu'ils ont perdu de plus précieux. « Jeune homme, lui dit le premier eunuque, n'avez-vous point vu le chien de la reine? » Zadig répondit modestement : u C'est une chienne et non un chien. — Vous avez raison, reprit le premier eunuque. — C'est une épagneule très petite, ajouta Zadig; elle a fait depuis peu des chiens, elle boite du pied gauche de devant, et elle a les oreilles très longues. — Vous l'avez donc vue? dit le premier eunuque tout essoufflé. — Non, répondit Zadig, je ne l'ai jamais vue et je n'ai jamais su si la reine avait une chienne. »
Précisément dans le même temps, par une bizarrerie ordinaire de la fortune, le plus beau cheval de l'écurie du roi s'était échappé des mains d'un palefrenier dans les plaines de Babyione. Le grand veneur et tous les autres officiers couraient après lui avec autant d'inquiétude que le premier eunuque après la chienne. Le grand veneur s'adressa à Zadig et lui demanda s'il n'avait point vu le cheval du roi. « C'est, répondit Zadig, le cheval qui galope le mieux; il a cinq pieds de haut,- le sabot fort petit ; il porte une queue de trois pieds et demi de long ; les bossettes de son mors sont d'or à vingt-trois carats1 : ses fers sont d'argent à onze deniers. — Quel chemin ;i-t-il pris? où est-il ? demanda le grand veneur. — Je ne l'ai point vu, répondit Zadig, et je n'en ai jamais entendu parler. » Le grand veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig n'eût volé le cheval du roi et la chienne de la reine ; ils le firent conduire devant l'assemblée du grand deslerham2, qui le condamna au knout3 et à passer le reste de ses jouis en Sibérie. A peine le jugement futil rendu qu'on retrouva le cheval et la chienne. Les juges furent dans la douloureuse nécessité de réformer leur arrêt ; mais ils condamnèrent Zadig à payer quatre cents
(i) Poids qui désigne le degré de pureté de l'or. L'or supposé parfaitement pur serait de l'or à vingt-quatre carats. Si l'alliage est d'un vingt-quatrième, il n'est plus qu'à vingt-trois carats et ainsi successivement.
(■>) Deslerham. V. Lex.
(3) Knout. V. Lex.