CHAPITRE VIII
Candide fl759j.
Candide, roman philosophique comme Zadig, est d'une invention plus libre, d'une inspiration plus âpre, d'un ton beaucoup plus cru. Voltaire, entre le premier elle second de ces deux romans, est passé par Berlin, et le cynisme des soupers de Frédéric a laissé son empreinte sur lui.
L'expérience amére lui a appris que le monde est mal fait. Son mépris pour l'espèce humain* s'est accru. Surtout, il est plus que jamais irrité contre les philosophes qui, comme Leibnitz, prétendent que tout est pour le mieux.
Il incarne toute la sottise d'un béat optimisme dans le personnage grotesque de Pangloss. qui, malgré tous les malheurs dont il est le témoin et. la victime, ne cesse de soutenir mordicus que tout est bien. C'est l'acharnement avec lequel l'auteur multiplie et entasse les objections à cette doctrine sous forme d accidents bizarres et de catastrophes, qui fait la véritable unité du livre. Le héros, qui doit son nom à la candeur avec laquelle il a reçu renseignement de Pangloss, n'a pas de caractère, si ce n'est la persévérance de son amour pour Cunégonde et de ses velléités de discussion avec Pangloss. car sans cesse il se répète : • Que dirait Pangloss? Comment répondrait-il à cette nouvelle objection? »
Aperçu des aventures de Candide.
Elles commencent dans le château du baron de Thunder-Ten- Ironckh, en Westphalie, où Candide à été élevé. Chassé du château, le jeune homme, après avoir » marché longtemps », tombe entre les mains des recruteurs qui l'enrôlent au service du roi des Bulgares. On peut soupçonner que ce roi des Bulgares couvre de son litre S. M, le roi de Prusse. Candide, après avoir été préala-
blement dressé, assiste à la bataille du roi des Bulgares contre le roi des Abares.
Candide s'échappe au milieu du carnage et parvient en Hollande, où il mendie et retrouve Pangloss, qu'il avait connu précepteur dans le château de Westphalie. Tous deux, avec l'anabaptiste charitable qui les a recueillis, s'embarquent pour Lisbonne.
Ils y arrivent à ^>oint pour voir la ville bouleversée par le fameux tremblement de terre de 1755. Ils n'échappent au cataclysme que pour devenir les victimes de l'intolérance des hommes. L'Inquisition prépare un grand autodafé, au cours duquel Pangloss est pendu et Candide fustigé.
Ici, l'histoire se complique. Candide retrouve Cunégonde. qui a passé par des aventures encore plus affreuses que lui. Mais les deux amants se sont à peine rejoints qu'ils sont obligés de fuir, car Candide, le plus doux des hommes, vient de commettre un double assassinat. Ils traversent l'Espagne et s'embarquent à Cadix pour l'Amérique, où Candide doit commande! une compagnie dans une petite armée que l'on envoie contre les .Jésuites du Paraguay.
A Buenos-Aires, les voyageurs s'aperçoivent qu'ils sont poursuivis. Ils sont obligés de se séparer, Candide avec son valet Cacambo se réfugie chez les Jésuites, qu'il était venu combattre. 11 se trouve que le commandant, en présence duquel il est amené, n'est autre qu'un Westphalien, le propre frère de Cunégonde. Ils commencent par s'embrasser, mais bientôt une querelle s'élève entre eux, car le baron allemand est très fier et refuse de consentir au mariage de sa sceur.avec Candide. Il donne un grand coup du plat de son épée sur le visage de son prétendu beau-frère, qui tire la sienne et l'enfonce jusqu'à la garde dans le ventre du commandant.
C'est le troisième homicide à l'actif du bon Candide qui, faussant compagnie aux Jésuites, se rend chez les sauvages Oreillons, où il manque d'être mis à la broche; puis il»isite l'Eldorado, ce pays merveilleux où l'or se rainasse comme les cailloux sur les routes, mais où les hommes ont la sagesse de ne pas s'y attacher et coulent des jours si tranquilles. Candide, tout en appréciant à sa valeur cette merveilleuse contrée, ne peut se résigner à y rester, parce qu'il a toujours l'espérance de revoir Cunégonde.
11 quitte donc l'Eldorado et s'embarque à Surinam pour Bordeaux, non sans avoir choisi pour compagnon de voyage un vieux savant malheureux, pour se désennuyer en philosophant avec lui.
Ils arrivent sur les côtes de France. C'est une occasion pour l'auteur de faire déliter toutes ses critiques sur la société contemporaine. Ecœuré de tant de vices et d'abus, Candide s'embarque pour l'Angleterre. Il aborde à Portsmouth, juste à point pour assister à l'exécution de l'amiral Byng. Candide est si étourdi et si choqué qu'il ne veul pas seulement mettre pied à terre et qu'il fait marché avec le patron de son vaisseau pour le conduire sans délai à Venise.
Là, il fait plusieurs rencontres assez piquantes. La visite au sénateur Pococurante est un prétexte pour émettre un certain nombre de paradoxes sur des sujets artistiques ou littéraires.
Mais c'est à Constantinople que Candide doit retrouver sa chère "Cunégonde. II la revoit eu elîet, mais elle a perdu toute sa beauté et ses malheurs l'ont rendue acariâtre. Candide l'épouse sans enthousiasme. Ruiné par ses aventures, il achète une petite métairie et c'est en l'exploitant, qu'il trouve le nécessaire pour vivre et le courage
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pour supporter la vie, car il a appris d'un sage que le travail est le secret du bonheur, il éloigne de nous trois grands maux : l'ennui. le vice et le besoin.
EXTRAITS
Comment on enrégimente un homme au service du roi dès Bulgares.
i^S^ST^ A> D1DE' cnassé du paradis terrestre, marcha ^ f^ iM longtemps sans savoir où; il se coucha, ^ §& sans souper, au milieu des champs, entre
!k*fâ*2&£ï! deux sillons. La neige tombait à gros flo- Œuvres. 1738 cons; Candide, tout transi, se traîna, le lendemain, vers la ville voisine qui s'appelle Valdberghoff-trarbk-dik-djOrff, n'ayant point d'argent, mourant de faim et de lassitude. Il s'arrêta tristement à la porte d'un cabaret. Deux hommes habillés de bleu le remarquèrent : « Camarade, dit l'un, voilà un jeune homme très bien fait, et qui a la taille requise. » Ils s'avancèrent vers Candide, et le prièrent à dîner très civilement. « Messieurs, leur dit Candide avec une modestie charmante, vous me faites beaucoup d'honneur; mais je n'ai pas de quoi payer mon écot. — Ah, monsieur ! lui dit un des bleus, les personnes de votre figure et de votre mérite ne payent jamais rien; n'avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut? — Oui, messieurs, c'est ma taille, dit-il en faisant la [révérence. — Ah, monsieur! mettez-vous à table; non seulement nous vous défrayerons, mais nous ne souffrirons jamais qu'un homme comme vous manque d'argent; les hommes ne sont faits que pour se secourir les uns les autres. — Vous avez raison, dit Candide, c'est ce que M. Pangloss m'a toujours dit, et je vois bien que tout est au mieux. » On le prie d'accepter quelques écus; il les prend, et veut faire son billet; on n'en veut point, on se met à table. « N'aimez-vous pas tendrement ?... — Oh ! oui, répondit-il, j'aime tendrement Mlle Cunégonde. — Non, dit l'un de ces messieurs, nous vous demandons si vous n'aimez pas
tendrement le roi des Bulgares. — Point du tout, dit-il, car je ne l'ai jamais vu. — Comment? c'est le plus char" niant des rois, et il faut boire à sa santé. — Oh ï'très volontiers, messieurs. » Et il boit, a C'en est assez, lui diton, vous voilà l'appui, le soutien, le défenseur, le héros dos Bulgares; votre fortune est faite, et votre gloire est assurée. » On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le mène au régiment. On le fait tourner à droite, à gauche, hausser la baguette, remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui donne trente coups de bâton; le lendemain, il fait l'exercice un peu moins mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain, on ne lui eu donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un prodige.
Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il était un héros. 11 s'avisa un beau jour de printemps de s'aller promener, marchant tout droit devant lui, croyant que c'était un privilège de l'espèce humaine, comme de l'espèce animale, de se servir de ses jambes à sou plaisir.. Il n'eut pas fait deux lieues que voilà quatre autres héros de six pieds qui l'atteignent, qui le lient, qui le mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce qu'il aimait le mieux d'être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou de recevoir à la fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau dire que les volontés sont libres, et qu'il ne voulait ni l'un ni l'autre, il fallut faire un choiv; il se détermina, en vertu du don-de Dieu qu'on nomme liberté, à passer trente-six fois par les baguettes; il essuya deux promenades. Le régiment était composé de deux mille hommes; cela lui composa quatre mille coups de baguette.
Comme on allait procéder à la troisième course, Candide, n'en pouvant plus, demanda en grâce qu'on voulût bien avoir la bonté de lui casser la tète. Il obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on le fait mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s'informe du crime du patient ; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit par tout ce qu'il apprit de Candide, que c'était