‹ Œuvres choisiesChapitre 14 sur 199 · VO M'A IRE · texte numérisé non relu

VO M'A IRE

poêle. Il n'est pas inspiré, il esl possédé : il reproche à l'un sa prison; à l'autre, sa vieillesse ; il appelle celui-ci athée ; celui-là maroufle. Où donc est le mérite de dire en vers de cinq pieds des injures si grossières? Ce n'était pas ainsi qu'en usaiUM. Despréaux, quand il se jouait aux dépens des mauvais auteurs : aussi son style était doux et coulant; mais celui de Rousseau me parait inégal, recherché, plus violent que vif, et teint, si j'ose m'exprimer ainsi, de la bile qui le dévore...

Enfin voulez-vous que je vous dise franchement mon petit sentiment sur MM. de La Molle et Rousseau? M. de La Motte pense beaucoup, et ne travaille pas assez ses vers; Rousseau ne pense guère, mais il travaille ses vers beaucoup mieux. Le point serait de trouver un poète qui pensât comme La Motte et qui écrivît comme Rousseau (quand Rousseau écrit bien, s'entend) ; mais

« Pauci, quos aiquus amavit « Juppiter, aut ardens erexit ad ajthera viilus, << Dis geniti, potuere1... »

J'ai bien envie de revenir bientôt souper avec vous et raisonner de belles-lettres : je commence à m'ennuyer beaucoup ici.

L'exil d'Arouet à Suit} prit lin dès les premiers jours de 1717, Le Régent se laissa présenter le jeune poète et pardonna, sans paraître tort persuadé de son innocence. De son côté, Arouet conservait contre le prince une sourde animosité.

Arouet à la Bastille. 1717. — On lui attribua bientôt La satire des J'ai ou 2, qui n'était pas de lui, mais d'un poète appelé Le

(1) Virgile, VI, 120 sqq. : « Peu d'hommes qui étaient aimés de Jupiter ou élevés jusqu'au ciel par un mérite extraordinaire, d'ailleurs fils des dieux, ont eu ce privilège... »

(2) Voici quelques vers qui donneront une idée suffisante de celle pièce :

Tristes et lugubres objets,

J'ai vu la Bastille et Vincennes.

Le Chàtelet, Bicétre et mille prisons pleines De braves citoyens, de fidèles sujets...

J'ai vu même l'erreur en tous lieux triomphante, La vérité trahie et la foi chancelante,

Brun, comme il fut prouvé plus tard. Mais Arouet avait composé contre le Régent une petite épigramme en latin (Puero régnante), dont il avait eu même l'imprudence de se vanter auprès de faux amis.

On raconte que le Régent, qui se promenait dans le jardin du Palais-Royal, vit passer Arouet et le fit approcher. « Monsieur Arouet, lui dit-il, je gage vous faire voir une chose que vous n'avez jamais vue. — Quoi? demanda le jeune homme. — La Bastille. — Ah! Monseigneur, je la tiens pour vue. » Le lendemain, le duc d'Orléans écrivait à M. de la Vrillière :

« L'intention de S. A. R. est que le siéur Arouet tils soit arrêté et conduit à la Bastille.

<• Philippe d'Orléans. »

Ce 16 mai 1717 ».

Arouet nous a laissé lui-même un récit de son incarcération. La pièce est gaie malgré les circonstances; on y retrouve, avec une note personnelle, le souvenir de Marot, qui lui aussi s'empressait de rire des infortunes dont il aurait pu pleurer.

La Bastille.

Or, ce fut donc par un matin, sans faute,

En beau printemps, un jour de Pentecôte,

Qu'un bruit étrange eu sursaut m'éveilla...

Le poêle voit alors paraître « au bout de sa ruelle » les gens de la police, « vingt corbeaux de rapine affamés, monstres crochus que que l'enfer a formés. ■>

L'un près de moi s'avance en sycopbaiile; Un maintien doux, une démarche lente, Un ton cafard, un compliment flatteur, Cachent le fiel qui lui ronge le cœur;

J'ai vu le lieu saint avili.

J'ai vu Port-Royal démoli...

J'ai vu l'hypocrite honoré.

J'ai vu, c'est dire tout, le jésuite adoré.

J'ai vu ces maux sous le règne "funeste D'un prince que jadis la colère céleste Accorda, par vengeance, à nos désirs ardents;

J'ai vu ces maux et je n'ai pas vingt ans.

\i) Revue rétruspeclive, 1834 (t. II, p. 1241 , citée par Di snuiketkbres.

« Mon fils, dit-il, la cour sait vos mérites, On prise fort les bons mots que vous dites, Vos petits vers et vos galants écrits ; Et comme ici tout travail a son prix, Le roi, mon fils, plein de reconnaissance, Veut de vos soins vous donner récompense Et vous accorde, en dépit des rivaux, Un logement dans un de ses châteaux.

Les gens de bien qui sont à votre porte Avec respect vous serviront d'escorte ; Et moi, mon fils, je viens de par le roi Pour m'acquitter de mon petit emploi *

J'eus beau prêcher et j'eus beau m'en défendre,

Tous ces messieurs d'un air doux et bénin

Obligeamment me prirent par la main :

« Allons, mon fils, marchons. » Fallut se rendre,

Fallut partir. Je fus bientôt conduit

En coche clos vers le royal réduit

Que près Saint-Paul ont vu bâtir nos pères

Par Charles Cinq. O gens de bien, mes frères,

Que Dieu vous gard' d'un pareil logement2 !

J'arrive enfin dans mon appartement.

Certain croquant avec douce manière

Du nouveau gîte exaltait les beautés,

Perfection, aises, commodités.

« Jamais Phébus, dit-il, dans sa carrière

De ses rayons n'y porta la lumière ;

Voyez ces murs de dix pieds d'épaisseur,

Vous y serez avec plus de fraîcheur;

Puis me faisant admirer la clôture,

Triple la porte, et triple la serrure,

Grilles, verrous, barreaux de tout côté,

C'est, me dit-il, pour votre sûreté. » •

(1) Cet huissier est le fils ou le petit-fils de M. Loyal, qui opère dans Tartuffe. L'imitation est ici flagrante.

(2) Ici, le souvenir de Marot est plus sensible. La pièce tout entière, d'ailleurs, est dans le genre marotique.

Midi sonnant, un chaudeau ' l'on m'apporte ; La chère n'est délicate ni forte : De ce beau mets je n'étais pas tenté ; Mais on me dit : u C'est pour votre santé; Mangez en paix, ici rien ne vous presse2. >f

Après avoir occupé d'abord un logement provisoire, Arouct fut transféré dans la tour de la Basinière, où, assure-t-on, il composa plus de la moitié du poème de la Ligue.

On ne lui laissait ni plume ni encre, mais l'obstacle rend ingénieux et le poète, privé de papier, en fut quitte pour transcrire ses vers entre les lignes d'un livre, avec un crayon. C'est le président Hénault (Mémoires, p. 33) qui nous donne ces détails : il les tenait de Voltaire. D'un autre côté, Voltaire u assuré (à Wagnière) qu'il avait composé le second chant de la Henriade en dormant, qu'il le retint par cœur et qu'il n'a jamais rien trouvé à y changer.

Bien des fables circulèrent sur la captivité du jeune auteur, qu'on disait très rigoureuse. Le marquis de Baufremont, qui fit une rapide apparition à la Bastille, put rassurer les amis du poète. 11 avait peu quitté Arouet, les deux jours qu'il s'était trouvé l'hôte forcé du gouverneur, à la table duquel il avait même dîné avec Arouet (Baufremont fut à la Bastille du 2 au 4 avril 1718).

L'emprisonnement d'Arouet dura onze mois (mai 1717-a\ril 1718).

Sortie de la Bastille, 1718. — L'exil était le complément obli gatuire du séjour dans une prison d'État : Arouet fut envoyé... à Ghâtenay ! (11 avril 1718).

Smi père avait là une belle habitation, a\ee ferme à côté3.

(1) Chaudeam. V. Lex.

(2) Sur une petite note écrite cinq jours après son arrestation, Arouet spécifie quelques objets dont la privation l'importune le plus et dont il sent davantage le besoin. Ce sont deux mouchoirs d'indienne; un petit bonnet; deux cravates; une coiffa de nuit ; une petite bouteille d'essence de girolle.

11 serait injuste d'omettre deux livres d'Homère, latin et grec, qui figuraient même en tête de la liste et qu'il ne considérait pas comme lui étant moins indispensables que le reste. Virgile et Homère ne le quittaient guère alors. « Ces deux auteurs sont mes dieux domestiques, sans lesquels je ne devrais point voyager. »

Lettre à Thiériot citée dans les Lettres inédites (Didier, 1857), t. I, p. 5.

(3) Cette maison est indiquée par Beuchot comme étant rue des Vignes, n° 70. Elle appartenait, au milieu du dix-neuvième siècle, à M. Roland-Gosselin, ancien agent de change, mais elle n'a rien gardé de son premier aspect. — Châtenay est situé à 2 kilomètres dé Sceaux.

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