‹ Œuvres choisiesChapitre 15 sur 199 · EDI1>E · texte numérisé non relu

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Il écrit au comte de Maurepas (2 mai 1718). « L'unique grâce que j'ose vous demander, c'est de vouloir bien assurer S. A. Rque je lui ai autant d'obligation de ma prison que de ma liberté et que j'ai beaucoup profité de l'une et que je n'abuserai jamais de l'autre.» Et il proteste qu'il n'est pour rien dans l'inscription qui lui a été attribuée comme dans les cbansons faites contre la Cour.

Au bout d'un mois, on permettait à Arouet, sur sa demande, de venir passer à Paris deux heures seulement, le temps qu'il lui faudrait pour se justifier (19 mai).

Le 4 juillet, il écrivait au comte de Maurepas : «Vous concevez bien ce que c est que le supplice d'un homme qui voit Paris de sa maison de campagne et qui n'a pas la liberté d'y aller •>, et il demandait trois jours. On lui en accordait huit (11 juillet)1.

Bientôt après c'était tout un mois (23 juillet), permission qu'on renouvelait le 8 août pour un mois encore. Enfin le 12 octobre, permission de venir à Paris quand bon lui semblera.

ŒDIPE

La représentation d'« Œdipe ». — La présence d'Arouet à Paris était indispensable pour les répétitions d'Œdipe, que les comédiens s'étaient décidés à jouer.

Arouet avait commencé cette tragédie dès l'âge de dix-neuf ans. On a vu plus haut, (p. 12, dans une lettre de 1716 à Chaulicu,, un il recueillait sur cette oeuvre les jugements de ses amis.

La pièce était prête depuis longtemps, mais il avait fallu à l'auteur bien des efforts de diplomatie pour forcer tous les obstacles. Les comédiens lui avaient fait essuyer mille tribulations4. Les lectures qu'il avait faites dans le monde avaient aplani les voies et créé en sa faveur un préjugé fa\orable.

Dès le 20 avril 1717, Brossette écrhait àJ.-B. Rousseau: « On attend avec impatience la tragédie d'Œdipe par M. Arouet, dont on dit par avance beaucoup de bien »,et Rousseau répondait : « Il y a longtemps que j'entends dire merveille de lOEdipe du petit Arouet. J'ai fort bonne opinion de ce jeune homme... » (18 mai 1717).

Enfin la pièce fut représentée pour la première fois le 1S nu- \embre 1718, et elle obtint un succès prodigieux (quarante-cinq représentations consécutives, ce qui était inouï à celte époque)

Analyse > d'Œdipe ». — Même sans tenir compte de l'âge de fauteur, on doit reconnaître que cette pièce est une œuvre de grand

(1) C'était le baron de Breteuil (père de Mme du Ghâtelet) qui obtenait cette faveur.

(8) V. page 80, la lettre au P. Porée.

mérite. Le nouvel Œdipe. 1res supérieur à celui de Corneille, doit beaucoup à Y Œdipe de Sophocle, qu'il suit plus fidèlement que Corneille n'avait fait ; cependant il est original et se recommande par une facture aisée et brillante, par un sens instinctif de la scène et par des traits étincelanls qui répondent, et quelquefois trop, à l'esprit du temps.

Acte I. — Arouet a imaginé le personnage épisodique de Philoctète et son amour pour Jocaste. Selon lui. ce héros aimait dès l'enfance .Tocaste, qui fut mariée de force à Laïus. Philoctète, désespéré, s'est éloigné, s'attachant aux pas d'Hercule. Quand il revient à Thèbes, après une absence de longues années, il trouve la ville en proie à la peste. Sa première parole est pour demander ce que devient la reine. On lui apprend qu'elle vit et que Laïus est mort : son cœur s'ouvre un moment à l'espérance. Cependant on lui raconte les malheurs de Thèbes, l'apparition du « monstre à voix humaine » et sa terrible énigme, l'arrivée d'OEdipe et son rôle libérateur.

« OEdipe, héritier du sceptre de Corinthe, Jeune et dans l'âge heureux qui méconnaît la crainte, Guidé par la Fortune en ces lieux pleins d'effroi, Vint, vit ce monstre affreux, l'entendit1 et fut roi. »

Mais il ne règne plus que sur des mourants, car, après la mort du sphinx, les dieux ont accablé Thèbes de maux. La famine a fait place à la peste. Philoctète raconte de son côté ce qu'il est devenu à la suite d'Hercule « le plus grand des humains », quïl a mis sur le bûcher et dont il rapporte les cendres.

Un coup terrible- frappe Philoctète à la fin de la scène. Il apprend, comme Sévère dans Polyeucte, que celle qu'il a aimée si longtemps et qu'il vient chercher de si loin, est mariée: elle a épousé OEdipe.

La porte du temple s'ouvre et le grand prélre paraît au milieu du peuple. — Voltaire a substitué au devin Tirésias ce personnage un peu vague du grand prêtre. Peut-être ce pontife investi d'un ministère reconnu, ce fonctionnaire sacré, luia-t-il semblé plus acceptable que le devin grec, indépendant, inspiré, mystique. — Quoi qu'il en soit, OEdipe s'incline devant ce grand prêtre, qu'il interroge sur les dispositions des dieux.

Car un roi n'est qu'un homme en ce commun danger.

Le pontife répond que les dieux exigent le châtiment du meurtrier de Laïus. OEdipe s'indigne que l'on n'ait pas encore vengé cette mort, puis il lance contre le coupable inconnu de terribles imprécations, qui retomberont sur lui-même.

Acte IL — Le peuple accuse Philoctète du meurtre de Laïus et réclame son supplice. Il est vrai qu'il y a des raisons de se méfier de lui, à cause de sa rivalité avec Laïus. Dans une trop longue scène avec sa confidente, Jocaste, dont la situation ressemble à celle de Pauline dans Polyeucte, rappelle son amour combattu pour Philoctète, sa répulsion pour Laïus, les visions effrayantes qui accompagnèrent son hymen. Philoctète paraît devant Jocaste. Il parle de son amour et de sa loyauté. Elle lui apprend les

(1) L'entendit. V. Lex.

soupçons qui pèsent sur lui. Il proteste avec dignité. Jocaste, persuadée de sa parfaite innocence, l'engage néanmoins à s'éloigner. OEdipe et Philoctète se trouvent l'un en face de l'autre. OEdipe l'invite à se défendre. Philoctète refuse de s'abaisser à se justifier. Il se contente de nier qu'il soit coupable, sans rien prouver. Il fait remarquer que c'est OEdipe, et non pas lui, qui a profité du crime :

« Son sceptre et son épouse ont passé dans vos bras, C'est vous qui recueillez le fruit de son trépas. »

OEdipe déclare qu'il a peine à croire Philoctète coupable, mais il iui demande de rester à Thèbes pour être soumis à un jugement.

Acte III. — Deuxième entrevue de Jocaste et de Philoctète : la reine voudrait que le héros s'éloignât par prudence. Il refuse en alléguant sa parole donnée à OEdipe. D'ailleurs, loin de craindre la mort, il serait heureux d'offrir son sang pour Thèbes et pour Jocaste. OEdipe s'en remet au jugement du granduprêtre. Celui-ci refuse d'abord de parler, malgré les prières instantes d'OEdipe et du peuple, puis, poussé à bout par les injures du roi, il lui déclare que c'est lui, OEdipe, le coupable. On lira plus loin (p. 22), cette scène (III, îv), admirable écho de la scène de Sophocle. On remarquera l'attitude généreuse de Philoctète, qui, bien loin d'abuser contre OEdipe des paroles terribles du grand prêtre, prend parti pour le roi contre le pontife.

Acte IV. — OEdipe, après les accusations lancées contre lui, n'est plus aussi rassuré sur son innocence. Il questionne Jocasle sur les circonstances du meurtre de Laïus, il revient lui-même sur son propre passé et sur la tragique aventure qui a précédé son arrivée à Thèbes : c'est la scène de la double confidence, si heureusement imitée de Sophocle et qu'on lira plus loin (p. 28).

Phorbas est introduit devant OEdipe, qu'il n'a pas revu depuis la fatale rencontre. Il reconnaît le meurtrier de son maître et ne cache pas la vérité. OEdipe, convaincu, présente son épée à Jocaste comme Rodrigue présente la sienne à Chimène, et demande la mort.

« J'ai tué votre époux.

— Mais vous êtes le mien.

— Je le suis par le crime.

— Il est involontaire.

— N'importe, il est commis.

— O comble de misère :

— O trop funeste hymen ! O feux jadis si doux !

— Ils ne sont point éteints; vous êtes mon époux. »

Cependant OEdipe et Jocaste ne connaissent encore qu'une partie de l'affreuse vérité : OEdipe sait qu'il a tué Laïus, mais il ignore que c'était son père; Jocaste a appris qu'elle avait épousé le meurtrier de son premier mari, mais elle ne soupçonne pas l'inceste qui l'unit à son propre fils.

On apprend, à la fin du quatrième acte, qu'un étranger qui arrive de Corinthe demande à voir OEdipe.

Acte V. — OEdipe quitte le trône en monarque, désignant Philoctète pour son successeur. L'étranger qui a demandé à le voir est Icare, favori du roi de Corinthe, Polybe, et il apprend à OEdipe que-ce prince est mort. OEdipe triomphe de cette nouvelle pour accuser d'imposture

les oracles qui avaient prédit qu'il tuerait son père. Mais Icare révèle à OEdipe le secret de sa naissance. Il n'est pas le fils de Polybe, comme il le croit. Né à Thèbes, il a été exposé sur le mont Cithéron. La confrontation d'Icare et de Phorbas achève de découvrir la vérité : c'est de Phorbas qu'autrefois Icare avait reçu l'enfant à sa naissance. OEdipe, désespéré, s'emporte contre les dieux. Jocaste survient pour s'entendre dire ces paroles foudroyantes d'OEdipe :

« Laïus était mon père et je suis votre fils. »

On annonce bientôt qu'OEdipe s'est percé les yeux avec son épce Jocaste se frappe à son tour et dit en expirant :

« J'ai vécu vertueuse et je meurs sans remords,

J'ai fait rougir les dieux qui m'ont forcée au crime. >>

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