‹ Œuvres choisiesChapitre 154 sur 199 · VOLT \ r II E · texte numérisé non relu

VOLT \ r II E

malheureuse existemje. Qui la console? vous ou moi?

Vous avouez vous-même dans quelques endroits de votre ouvrage, que la croyance d'un Dieu à retenu quelques hommes sur le bord du crime : cet aveu. me' suffit. Quand cette opinion n'aurait prévenu que dix" assassinats, dix calomnies, dix jugements iniques sur la terre, je tiens que la terre entière doit l'embrasser1

Vous craignez « qu'en adorant Dieu ou ne redevienne bientôt superstitieux et fanatique ». Mais n'est-il pas à craindre qu'en le niant on ne s'abandonne aux passions les plus ali nies et aux crime* les plus affreux ? Entre ces deux excès n'y a-t-il pas un milieu très raisonnable ? Où est l'asile entre ces deux écueils ? le voici : Dieu, et des

lois sages

Homme.

Que serait l'homme dans l'état qu'on nomme de pure nature? Un animal fort, au-dessous des premiers Eroquoïs qu'on trouva dans le nord de l'Amérique.

Il serait très inférieur à ces Iroquois, puisque ceux-ci savaient allumer du l'eu, et se faire des flèches. Il fallut des siècles pour parvenir à ces deux arts.

L'homme abandonné à la pure nature n'aurait pour tout langage que quelques sons mal articulés : l'espèce serait réduite à un très petit nombre par la difficulté de la nourriture et par le défaut des secours, du moins daH.s nos tristes climats. Il n'aurait pas plus de connaissance de Dieu et de l'âme que des mathématiques, ses idées seraient renfermées dans le soin de se nourrir.- L'espèce des castors serait très préférable. C'est alors que l'homme ne serait précisémen^qu'un enfant robuste; et on a vu beaucoup d'hommes qui ne sont pas fort àu-déssus de cet état.

Les Lapons, les Samoïèdes, les habitants du Kamlschatka, les Cafres, les Ilot tentots sont à l'égard de l'homme en l'état de pure nature, ce qu'étaient autrefois les cours

(1) C'est la pensée que Voltaire exprime ailleurs dans ce vers : « Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. » (Epitre à l'auteur du Livre des Trois Imposteurs, citée p. 947.)

LE Dit: ï low \ 1 r,i, l'in i.usiii'HlQUE 839

de Cyius et de Sémiramis, en comparaison des habitants des Cévcnnes. Et cependant ces habitants du Kamtschatka et ces Hottentots de nos jours, si supérieurs à l'homme entièrement sauvage, sont des animaux qui vivent six mois de Tannée dans des cavernes, où ils mangent à pleines mains la vermine dont ils sont mangés.

Lu général l'espèce humaine n'est pas de deux ou trois degrés plus civilisée que les gens du Kamtschatka. La multitude des bètes brutes appelées hommes, comparée avec le petit nombre de ceux qui pensent, est.au moins dans la proportion de cent à un chez beaucoup de nations...

... Tous les hommes qu'on a découverts dans les pays les plus incultes et les plus affreux vivent en société comme les castors, les fourmis, les abeilles et plusieurs autres espèces d'animaux.

On n'a jamais vu de pays... ofi l'on vécût sans famille et sans aucune société. Quelques mauvais plaisants l ont abusé de leur esprit jusqu'au point de hasarder le paradoxe étonnant que l'homme est originairement fait pour vivre seul comme un loup-çervier 2, et que c'est la.société qui a dépravé la nature. Autant vaudrait-il dire que dans la mer, les harengs sont originairement faits pour nager isolés et que c'est par un excès de corruption qu'ils passent en troupes de la mer Glaciale sur nos côtes ; qu'anciennement les grues volaient en l'air chacune à part et que par une violation du droit naturel elles ont pris le parti de voyager de compagnie.

Chaque animal a son instinct ; et l'instinct de l'homme, ■fortifié par la raison, le porte à la société comme au manger et au boire. Loin que le besoin de la société ait dégradé l'homme, c'est l'éloignement de la société qui le dégrade. Quiconque vivrait absolument seul, perdrait bientôt la faculté dépenser3 et de s'exprimer; il serait à

(1) Allusion à J.-.I. .Rousseau.

(2) Loup-ravier. V. Lex.

est à peu près ce que dit La Fontaine : « La raison d'ordinaire X li.iliile p.-is longtemps riiez les gens séquestrés. »

(L'Ours et l'amateur des jardins, VIII, 10.)

charge à lui-même : il ne parviendrait qu'à se métamorphoser en bète. L'excès d'un orgueil impuissant, qui s'élève contre l'orgueil des autres, peut porter une âme mélancolique à fuir les hommes. C'est alors qu'elle s'est dépravée. Elle s'en punit elle-même. Son orgueil fait son supplice : elle se ronge dans la solitude du dépit secret d'èlrc méprisée et oubliée ; elle s'est mise dans le plus horrible esclavage pour être libre...

Le grand défaut de lous ces livres à paradoxes, n'est-il pas de supposer toujours la nature autrement qu'elle n'est?...

Le même auteur, ennemi de la société,.., s'exprime ainsi d'un ton magistral :

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de ' dire : Ceci est à ip.oi, cl trouva des gens assez simples poulie croire, fui le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : (< Gardez-vous d'écouler cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à lous. et que la terre n'est à personne ' ! »

Ainsi, selon ce beau philosophe, un voleur, un destructeur aurait été le bienfaiteur du genre humain ; cl il aurait fallu punir un honnête homme qui aurait dit à ses enfants : û Imitons noire voisin ; il a enclos son champ, les bêtes ne viendront plus le ravager, son terrain deviendra plus fertile; travaillons le nôtre comme il a travaillé le sien; il nous aidera et nous l'aiderons : chaque famille cultivant son enclos, nous serons mieux nourris, plus sains-, plus paisibles, moins malheureux. Nous tâcherons d'établir une justice disl ribulive qui consolera noire pauvre espèce, et nous vaudrons mieux que les renards et les fouines, à qui cet extravagant veut non-* faire ressembler. » Ce discours ne serait-il pas plus sensé et plus honnête

(1) .Inan-Jacques Rousseau, Discours ski- l'Origine de l'inéyaliti pur, h i les hom mes,

T.E DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE Sil

que celui du l'on sauvage qui voulait détruircle vergerdu bonhomme ?

Quelle* est donc l'espèce de philosophie qui fait dire des choses que le sens commun réprouve du fond de la Chine jusqu'au Canada ? N'est-ce pas celle d'un gueux qui voudrai! que tous les riches fussent volés par les pauvres, aliu de mieux: établir l'union fraternelle entre les hommes ?

Il esl vrai que si toutes les haies, toutes les forêts-, toutes les plaines, étaient couvertes de fruits nourrissants et délicieux, il serait impossible, injuste, -et ridicule de les garder.

S'il > a quelques îles où la nature prodigueles aliments et tout le nécessaire sans peine, allons-y vivre loin du fatras de nos lois : mais dès que nous les aurons peuplées, il faudra revenir au tien et au mien, et à ces lois qui très souvent sont fort mauvaises, mais dont on ne peut- se passer...

Ktats, Gouvernements.

... Un membre du Conseil de Pondichéry, assez savaul, revenait en Europe par terre avec un brame l, plus instruit que les brames ordinaires. « Comment trouvezvous le gouvernement du 6rand-Mogol? dit le conseiller. — Abominable, répondit le brame. Comment voulezvous qu'un Rtatsoil heureusement gouverriéVpar des Tarlares ? Nos raïas2, nos ouïras, nos nababs, sont fort contents, mais les citoyens ne le sont guère : cl des millions de citoyens sont quelque chose. »

Le conseiller et le brame traversèrent en raisonnant toute la Haute Asie, o Je fais une réflexion, dit le brame: C'est qu'il n'.\ a pas une république dans toute cette vaste partie du inonde. — Il s a eu autrefois celle de Tyr, dit le conseiller, mais elle n'a pas duré longtemps. Il y en avait encore une autre, vers l'Arabie Pétrée, dans un petit coin nommé la Palestine, si on peut honorer du nom de

(1) Brame. V. Lex.

[2 Raïa, etc. V. Lex.

république une horde de voleurs et d'.usuriers l, tantôt gouvernée par des juges, tantôt par des espèces de rois, tantôt par des grands pontifes, devenue esclave sept ou huit fois, et enfin chassée du pays qu'elle avait usurpé. »

u Je conçois, dit le brame, qu'on ne doit trouver sur la terre que très peu de républiques. Les hommes sont rarement digues de se gouverner eux-mêmes. Ce bonheur ne doit appartenir qu'à des petits peuples qui se cachent (fins les îles, ou entre les montagnes', connue des lapins qui se dérobent aux animaux carnassiers ; mais à la longue ils sont découverts et dévorés.

(hiand les deux voyageurs lurent arrivés dans l'Asie Mineure, le conseiller dit au brame : « Croiriefc-VOUS bien qu'il y a eu une république formée dans un coin de l'Italie qui a duré plus de cinq cents ans, et qui a possédé cette Asie Mineure, l'Asie, l'Afrique, la Grèce, la Gaule, l'Espagne et l'Italie entière ? — Elle se tourna donc bien vile eu monarchie ? dit le brame. — Vous l'avez deviné, dit l'autre; mais celle monarchie est tombée, et nous faisons tous les jours de belles dissertations pour trouver les causes de sa décadence et de sa chyle. — Vous prenez bien de la peine, dit l'Indien ; cet empire est tombé parce qu'il existait. Il faut bien que tout tombe; j'espère bien qu'il en arrivera tout aidant à l'empire du ( uand-Mogol.

— A propos, dit l'Européan '-, croyez-vous qu'il faille plus d'honneur dans un Etal despotique, et plus de vertu dans une république 3 ? » L'Indien, s'élant fait expliquer ce qu'on entend par honneur, répondit que l'honneur était plus nécessaire dans une république, et qu'on avait

(1) ()a remarquera ce mépris injurieux pour le peuple juif, qui paie ici pour le christianisme.

|2) Europcini . V. Léx.

(:j) Trait décoche en passante l'adresse de Montesquieu. On sait que dans V Esprit des Lois, Montesquieu, après avoir distingué trois sortes de gouvernement: le républicain . le mnnarcliique et le despotique (Llvi'é II, ch. i), affirme que lô principe indispensable du gouvernement républicain, c'est la vertu (Livre III, ch. m), tandis que le principe du gouvernement monarchique est l'honneur (Livre 111, ch. vu). On remarquera qu'ici le mot despotique est substitué au mol iuonarcJtiqu.e. employé par Montesquieu.

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