LE DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE
bien plus besoin de vertu dans un État monarchique. « Car, dit-il, un homme qui prétend être élu par le peuple ne le sera pas s'il est déshonoré; au lieu qu'à la cour il pourra aisément obtenir une charge, selon la maxime d'un grand prince, qu'un courtisan, pour réussir, doit n'avoir ni honneur ni humeur1. A l'égard de la vertu, il eu faut prodigieusement dans une cour pour oser dire la vérité. L'homme vertueux est bien plus à son aise dans une république; il n'a personne à flatter...
— Croyez-vous, dit l'homme d'Europe, que les lois et les religions soient faites pour les climats, de même qu'il faut des fourrures à Moscou et des étoffes de gaze à Delhi? — Oui, sans doute, dit le brame ; toutes les lois qui concernent la physique sont calculées pour le méridien qu'on habite.
— Dans quel état, sous quelle domination aimeriezvous mieux vivre ? dit le conseiller. — .Partout ailleurs que chez moi, dit son compagnon ; et j'ai trouvé beaucoup de Siamois, de Tonkinois, de Persans et de Turcs qui en disaient auMtnt. — Mais, encore une fois, dit l'Européan, cpiel État choisiriez-vous f » Le brame répondit : « Celui où l'on n'obéit qu'aux; lois. — C'est une vieille réponse, dit le conseiller. — Elle n'en est pas plus mauvaise, dit le brame. — Où est ce pays-là ? dit le conseiller. Le. brame-dit : « 11 faut le chercher2. » ^
Démocratie.
Le pire des Etats, c'est l'État populaire.
(mina s'en explique ainsi à Auguste. Mais aussi Maxime soutient que :
Le pire des États, c'est l'État monarchique.
Baylc ayant plus d'une fois, dans son Dictionnaire, soutenu le pour et le contre, fait, à l'article de Périclès, un portrait fort hideux de la démocratie cl surlout de celle d'Athènc-.
(1) Trait dont l'allure fait penser à Beaumarchais.
(2) Le texte ajoute : Voyez l'article Genève dans VEncijctopéitie
Un républicain, grand amateur de la démocratie, qui est l'un de nos faiseurs de questions, nous envoie sa réfutation de Bayle et son apologie d'Athènes. Nous exposerons ses raisons. C'est le privilège de quiconque écrit, de juger les vivants et les morts; mais on est jugé soi-même par d'autres, qui le seront à leur tour ; et de siècle en siècle toutes- les sentences sont réformées.
Bayle donc, après quelques lieux communs, dit ces propres mots : « Qu'on chercherait eu vain, dans l'histoire de Macédoine, autant de tyrannie que l'histoire d'Athènes nous en présente. »
Peut-être Bayle était-il mécontent de la Hollande quand il écrivait ainsi, et probablement mon républicain, qui le réfute, est content de sa petite ville démocratique, quant à présent.
Il est difficile de peser dans une balance bien juste les iniquités de la république d'Athènes et celles de la cour de Macédoine. Nous reprochons encore aujourd'hui aux Athéniens le bannissement deCimon, d'Aristide, de Thémistocle, d'Alcibiade ; les jugement à mort portés contre l'hocion et contre Socrate, jugements qui ressemblent à ceux de quelques-nns de nos tribunaux absurdes et cruels.
Enfin, ce qu'on ne pardonne point aux Athéniens, c'est la mort de leurs six généraux victorieux, condamnés pour n'avoir pas eu le temps d'enterrer leurs morts après la victoire et pour en avoir été empêchés par une tempête. Cet arrêt est à la fois si ridicule et si barbare, il porte un tel caractère de superstition et d'ingratitude, que ceux de l'Inquisition, ceux qui furent rendus contre Urbain Grandier1 et contre la Maréchale d'Ancre2, contre Morin3, contre tant de sorciers, etc., ne sont pas des inepties plus atroces.
Il Urbain Grandier. accusé de magie et de maléfice, fut condamné et exécuté à Loudun (1634).
[2i Léonora Oaligaï, femme de Concini, maréchal d'Ancre, condamnée à mort comme sorcière et décapitée, puis brûlée (1617).
imon Morin, illuminé, qui se disait appelé à remplacer Jésus Christ. Il tut brûlé \ if en 1663
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On a beau dire, pour excuser les Athéniens, qu'ils croyaient, d'après Homère, que lésâmes des morts étaient toujours errantes, à moins qu'elles n'eussent reçu les honneurs de la sépulture ou du bûcher : une- sottise n'excuse point une barbarie.
Le grand mal que les âmes de quelques Grecs se fussent promenées une semaine ou deux au bord de la mer! Le mal est de livrer des vivants aux bourreaux, et des vivants qui vous ont gagné une bataille, des vivants que vous deviez remercier à genoux.
Voilà donc les Athéniens convaincus d'avoir été les plus sots et les plus barbares juges de la terre.
Mais il faut mettre à présent dans la balance les crimesde Macédoine ; on verra que cette cour l'emporte prodigieusement sur Athènes en fait de tyrannie et de scélératesse.
Il n'y a d'ordinaire nulle comparaison à faire entre les crimes des grands qui sont toujours ambitieux, et les crimes du peuple qui ne veut jamais el qui ne peut vouloir que la liberté et l'égalité. Ces deux sentiments, Ziberté et égaillé, ne conduisent point droit à la calomnie, à la rapine, à l'assassinat, à l'empoisonnement, à la dévastation des terres de ses voisins, etc. * ; mais la grandeur ambitieuse et la rage du pouvoir précipitent dans tous ces crimes en tous temps et en tous lieux.
On ne voit clans cette Macédoine, dont Bayle oppose la vertu à celle d'Athènes, qu'un tissu de crimes épouvantables pendant deux cents années de suite.
C'est Plolémée, oncle d'Alexandre le Grand, qui assassine son frère Alexandre pour usurper le royaume.
C'est Philippe, son frère, qui passe sa Yie à tromper et à violer ses serments et qui finit par être poignardé par Pausanias.
Olympias 2 fait jeter la reine Cléopàtre et son fils dans une cuve d'airain brûlante. Elle assassine Aridée.
(\) L'histoire montre cependant qu'au nom de la liberté et de l'égalité, il s'est commis de grands et nombreux crimes, soit dans l'emportement d'une l'oule en fureur, soit par la cruauté froide ou l'obstination inflexible d'un comité prétendant agir au nom du peuple.
(2) Mère d'Alexandre le Granit.
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Autigoue assassine Eu mènes..
Antigone Çronatas, son fils, empoisonne le gouverneur 4e la citadelle de Corin.the, épouse sa veuve, la chasse et s'empare de la citadelle.
Philippe, son petit-fils, empoisonne Démétrius, eA souille toute la \lacédoine de meurtres.
Persée lue sa femme de sa propre main et empoisonne son frère.
Ces perfidies et ces barbaries sont fameuses dans l'histoire.
Ainsi doue, pendant deux siècles, la fureur du despotisme fait de la Macédoine le théâtre de tous les crimes ; et, dans le même espace de temps, vous ue voyez le gouvernement populaire d'Athènes souillé epae de cinq o.u six iniquités judiciaires, de cinq ou six jugements atroces dont le peuple s'est toujours repenti et dont il a fait amende honorable. 11 demanda pardon à Sociale après sa mwt, et lui érigea le petit temple du Socnitcion. 11 demanda pardon à Phocion et lui éleva une statue. Il demanda pardjOii aux six généraux condamnés avec tant (le ridicule et si indignement exécutés. Us mirent aux fers le principal accusateur, qui n'échappa qu'à peine à la vengeance publique. Le peuple athénien était donc naturellement aussi bon que léger. Dans quel état despotique a-t-on jamais pleuré ainsi l'injustice de ses arrêts précipités ?
Bayle a donc tort cette fois ; mon républicain a donc raison.. Le gouvernement populaire est donc par lui-même moins inique, moins abominable que le pouvoir l\i a uuique.
Le gi-and vice de la démocratie n'est certainement pas la tyrannie et la cruauté : il y eut des républicains montagnards, sauvages et féroces ; mais ce n'est pas l'esprit républicain qui les fit tels, c'est la nature. L'Amérique septentrionale était toute en républiques. C'étaient des ours.
Le véritable vice d'une république civilisée csl dans la fable turque du dragon à plusieurs tel es et du dragon à
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plusieurs queues. La multitude des têtes se nuit, et la multitude des queues obéit à une seule tète qui veut tout dévorer.
La démocratie ne semble convenir qu'à un très petit pays, encore faut-il qu'il soit heureusement situé. Tout petit qu'il sera, il fera beaucoup de fautes, parce qu'il sera composé d'hommes. La discorde y régnera peut-être ; mais il n'y aura ni Saint-Barthélémy, ni massacre d'Irlande, iii Vêpres siciliennes, ni Inquisition, lii condamnation aux galères pour avoir pris de l'éâu dans la mer sans payer, à moins qu'on ne suppose cette république composée de diables daiis un coin de l'enfer.
Après avoir pris le parti de mon Suisse contre l'ambidextre Bayle, j'ajouterai : •
Que les Athéniens furent guerriers comme les Suisses et polis comme les Parisiens l'ont été sous Louis XIV;
Qu'ils ont réussi dans tous les arts qui demandent le génie et la main, comme les Florentins du temps de MédieiS ;
Qu'ils Ont été les maîtres des Romains" dans" les sciences et dans l'éloquence, du temps même de Cicéron ;
Que ce petit peuple, qui avait à peine un territoire, et qui rî est aujourd'hui qu'une troupe d'esclaves ignorants, cent fois moins nombreux qui1 lès Juifs, et ayant perdu jusqu'à son nom, l'emporte pourtant sur l'empire romain par 'son antique réputation qui triomphe des siècles et de l'esclavage.
L'Europe a vu une république dix fois plus petite encore qu'Athènes attirer pendant cent cinquante ans les regards de l'Europe et son nom placé à coté du nom de Rome, dans le temps que Home commandait encore aux rois, qu'elle condamnait un Henri2 souverain de la France, et qu'elle absolvait et fouettait un autre Henri3, le premier homme de son siècle ; dans le temps même que Venise
(1) Il s'agit dé Genève.
(2) Henri III, excommunié par Sixte Y. après l'assassinat du duc de Guise.
(3) Henri IV. Allusion à la cérémonie qui se passa à Rome après la conversion d'Henri IV.
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conservait son ancienne splendeur el que Ja Nouvelle République des Sept Provinces-Unies étonnait l'Europe et les Indes par son établissement et par son commerce. Cette fourmilière imperceptible ne put être écrasée par le roi démon du Midi et dominateur des deux mondes1, ni par les intrigues du Vatican qui faisaient mouvoir les ressorts de la moitié de l'Europe. Elle résista par la parole et par les armes; et à l'aide d'un Picard2 qui écrivait, et d'un petit nombre de Suisses qui combattit, elle s'affermit, elle triomplia, elle put dire : Rome et moi. Elle tint tous les esprits partagés entre le! ricbes pontifes, successeurs des Scipions, Romanos rerum dominos^ et les pauvres habitants d'un coin de terre longtemps ignoré dans le pays de la pauvreté et de$ goitres...
On croit qu'il n'y a aujourd'hui de républiques qu'en Europe. Ou je me trompe, ou je l'ai dit aussi quelque part ; mais c'eût été une très grande inadvertance. Les Espagnols trouvèrent en Amérique la république de Tiascala4 très bien établie. Tout ce qui n'a pas été subjugué dans cette partie du monde est encore république. 11 n'y avait dans tout ce continent que deux royaumes, lorsqu'il fut découvert; el cela pourrait bien prouver que le gouvernement républicain est le plus naturel. Il fa ni être bien raffiné, et avoir passé par bien des épreuves, pour se soumettre au gouvernement d'un seul.
En Afrique, les Hottentots, les Cafres, et plusieurs peuplades de nègres, sont des démocraties. On prétend que les pays où l'on vend le plus de nègres sont gouvernés par des rois. Tripoli, Tunis, Alger, sont des républiques de soldats et de pirates. Il y en a aujourd'hui de pareilles dans l'Inde : les Matâtes, plusieurs hordes de Patanes, lc^ Seiks, n'ont point de rois ; ils élisent des chefs quand ils vont piller.
(1) Philippe II, roi d'Kspagne de 15.">6 à 159S.
(2) Calvin, ne à Noyon, en Picardie (1509), un des principaux chefs de la Réforme, gouverna Genève de 1541 à 1564, date de sa mort.
(3) « Les Romains, maîtres du monde. »
(Vogile, Enéide, I, v. 2X2.)
(4) Au Mexique.
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Telles sont encore plusieurs sociétés de Tartares. L'empire turc même a élé tarés longtemps une republique de janissaires qui étranglaient souvent leur sultan, quand leur sultan ne les faisait pas décimer. Un demande tous les jours si un gouvernement républicain est préférable à celui d'un roi. La dispute finit toujours par convenir * qu'il est fort difficile de gouverner les hommes...
De la Torture ~.
... Les Romains n'infligèrent jamais la torture qu'aux escl.ives, mais les esclaves n'étaient pas comptés pour des hommes. Il n'y a pas d'apparence non plus qu'un conseiller de la Tournelle regarde comme un de ses semblables un homme qu'on lui amène hâve, pâle, défait, les yeux mornes, la barbe longue et Sale, couvert de la vermine dont il a été rongé dans un cachot. Il se donne le plaisir de l'appliquer à la grande et à la petite torture en présence d'un chirurgien qui lui làte le pouls, jusqu'à ce qu'il soit en danger de mort, après quoi on recommence; et, comme dit très bien la comédie des Plaideurs* : u Cela fait toujours passer une heure ou deux. »
Le grave magistrat qui a acheté pour quelque argent le droit de faire ces expériences sur son prochain, va conter à dîner à sa femme ce qui s'est passé le malin. La première fois Madame en a été révoltée ; à la seconde elle y a pris goût, parce qu'après tout les femmes sont curieuses; el ensuite la première chose qu'elle lui dit, lorsqu'il rentre en robe chez lui: « Mon petit cœur, n'avez vous fait donner aujourd'hui la question à personne ? »
Les Français, qui passent, je ne sais pourquoi, pour un peuple fort humain, s'étonnent que les Anglais, qui ont
lli Par convenir. V. Notes gramm., p. 9S6, V, IV.
(2) Ce morceau, comme on le voit par le texte lui-même, est postérieur de cinq ans à la date île 1764. Il donne une idée de ces-multiples additions qui ont peu a peu grossi l'ouvrage primitif. C'est un des nombreux passages dans lesquels Voltaire a protesté contre la barbarie de la législation criminelle.
(3) Racine, les Plaideurs, ITI, iv. v. 852.
éu l'inhumanité de nous prendre tout le Canada, aient renoncé au plaisir de donner la question.
Lorsque le chevalier de La Barre, petit-fils d'un iieute-' riant-général des armées, jeune homme de beaucoup d'esprit et d'une grande espérance, niais ayant toute l'étourderie d'une jeunesse effrénée, fut convaincu d'avoir chanté des chansons impies et ihème d'avoir passé devant une procession de capucins sans avoir ôté son chapeau, .les juges d'Abbeville, gens comparables aux sénateurs romains, ordonnèrent non seulement qu'on lui arrachât la langue, qu'on lui coupât la main et qu'on brûlât son corps à petit feu, mais ils l'appliquèrent encore à la torlurc pour savoir précisément combien de chansons il avait chantées et combien de processions il avait vues passer, Je chapeau sur la tète.
* Ce n'est pas dans le treizième on dans le quatorzième siècle, que celte aventure est arrivée, g'êst dans le dixhuitième. Les nations étrangères jugenl la France par ies spectacles, par les romans, par les jolis vers,... par nos danseurs d'opéra qui ont de la grâce, par Mile Clairon qui déclame des vers à ravir. Elles ne- savent pas qu'il n'y a point au fond de nation plus cruelle que la française.
Les Russes passaient pouf des barbares en 1700, nous ne sommes qu'en 176'J : une impératrice vient de donner à ce vaste État des lois qui auraient fait honneur à Minos, à Niuna el à Solon, s'ils avaient éu assez desprît pour les inventer. La plus remarquable est la tolérance universelle ; la seconde est l'abolition de la torture. La justice el l'humanité oui conduit sa plume ; elle a tout réformé. Malheur à une nation qui, étant depuis longtemps civilisée, esl encore conduite par d'anciens usages atroces I Pourquoi changerions-nous notre jurisprudence ? dit-elle : l'Europe se sert de nos cuisiniers, de nos tailleurs, de nos perruquiers ; donc nos lois soiit bonnes.
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Guerre.
... C'est sans doute un très bel art l que celui qui désole les campagnes, détruit les habitations, et l'ait périr, année commune2, quarante mille homme-; sur cent mille. Cette invention fut d'abord cultivée par des nations assemblées pour leur bien commun ; par exemple, la diète des Crées déclara à la diète de Phrygie et des peuples voisins qu'elle allait partir sur un millier de barques de pécheurs pour aller les exterminer, si elle pouvait.
Le peuple romain assemblé jugeait qu'il était de son intérêt d'aller se battre avant la moisson coutge le peuple de Véïcs., ou contre les Volsques. Et quelques armées après, tous les Romains, étant en colère contre les Carthaginois, Sfi battirent longtemps sur mer et sur terre. 11 n'en est pas de même aujourd'hui.
Un généalogiste prouve à un prince qu'il descend en droite ligne d'un comte dont les parents avaient l'ail un pacie de famille il y a trois ou quatre cents ans avec une maison dont la mémoire même ne subsiste plus. Celle maison avait des prétentions éloignées, sur une province dont le dernier possesseur est mort d'apoplexie : le prince et son conseil voient son droit é\idenl. Cette province, qui esl à quelques centaines de lieues de lui, n, beau protester qu'elle ne le connaît pas, qu'elle n,'a ■ nulle envie d'être gouvernée par lui, que, pour donner des lois aux gens, il faut au moins avoir leur consentement; ces discours ne parvien lient pas aux oreilles du prince dont le droit esl incontestable. 11 trouve incontinent un grand nombre d * 1 1 1 > 1 1 1 1 1 1 . ■ s qui n'ont rien a perdre ; il les habille d'un gros drap bleu à ccnl dix sous l'aune, borde leurs chapeaux avec du gros fil blanc, les l'ail tourner à droite- et à gauche, et marche à la gloire.
Les autres princes qui entendent parler de cette équipée > prennent part, chacun selon mhi pouvoir, et couvrent
\1) On remarquera <lès le début le ton ironique de ce morceau. (2; Année commune. V. Lex. Année.
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une petite étendue de pays de plus do meurtriers mercenaires que Gengis-Khan, Tamerlau, Bajazet1 n'en traînèrent à leur suite.
Des peuples assez éloignés entendent dire qu'on va se battre, et qu'il y a cinq ou six sous par jour à gagner pour eux, s'ils veulent être de la partie ; ils se divisent aussitôt en deux bandes comme des moissonneurs, et vont vendre leurs services à quiconque veut les employer.
Ces multitudes s'acharnent les unes contre les autres, non seulement sans avoir intérêt au procès, mais sans savoir de quoi il s'agit.
On voit à la fin cinq ou six puissances belligérantes, tantôt trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq, se détestant toutes également les unes les autres, s'unissant et s'atlaquant tour à tour ; toutes d'accord en un seul point, celui de faire tout le mal possible.
Le merveilleux de cette entreprise infernale, c'est que chaque, chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement avant d'aller exterminer son prochain...
Philosophes moralistes, brûlez tous vos livres. Tant que le caprice de quelques hommes fera loyalement égorger des milliers de nos frères, la partie du genre humain consacrée à l'héroïsme sera ce qu'il y a de plus affreux dans la nature entière.
Que deviennent et que m'importent l'humanité, la bienfaisance, la modestie, la tempérance, la douceur, la sagesse, la piété, tandis qu'une demi-livre de plomb tirée de six cent pas me fracasse le corps et que je meurs à vingt ans dans des tourments inexprimables, au milieu de cinq bu six mille mourants, taudis que mes yeux qui s'ouvrent pour la dernière fois voient la ville où je suis né détruite par le fer et par la flamme, et cpie les der-
(1) Gengis-Khan, conquérant tartare (1154-1227). — Tamcrlon. autre conquérant tartare (1336-1405). — Bajazet /,r,un des principaux fondateurs (1* l'empire turc, régna de 1389 à 1402. Il fut battu et l'ail prisonnier par Tamerlau.
LE DICThiNNAIRr- PHH.OSOPH.IQUE 853
uiers sons qu'entendent nies oreilles sont les cris des femmes el des enfants expirant sous des-ruines, le toul pour les prétendus intérêts d'un homme que nous ne connaissons pas ' !
(i) On pourrait rapprocher cette sortie contre la guerre d'un passage de La Bruyère (La guerre a pour elle l'aut i(| uité. chap. Bu Sovrerain) et de certaines pensées de Pascal (« Pourquoi me tuez-vous? » Havet, VI. 3 ; cl. VI, 9). On sera plus tenté de comparer ce langage à celui de nos pacifistes contemporains On remarquera qu'en parlant ainsi de la guerre. Voltaire ne fait aucune place au sentiment national. Il ne s'inquiète pas en particulier des cas où un peuple attaqué défend son territoire" contre une injuste agression. On sera surtout frappé de voir combien Voltaire a changé d'opinion sur ce sujet depuis la Guerre do Sept ans.
Candide, 17.".°.
En-léte tiré de l'édition des Œuvres de 1741.