JEANNOT ET COLIN
leur fédérai. Puis il reçoit des lettres contenant des confidences douloureuses sur des expériences que d'aussi pauvres que lui ont tentées sur la foi de faiseurs de systèmes. A ces questions d'ordre pratique s'en trouvent mêlées de théoriques, par exemple sur ia nuinière dont le monde s'est formé.
Puis «l'homme aux quarante écus » se marie. Nouveau prétexte à spéculation. Voltaire y mêle ses récriminations contre les jugemenls portés sur des délils religieux et ses revendications en faveur d'une législation plus humaine. Enfin quand « l'homme aux quarante écus» est devenu M. André et qu'il a beaucoup profité à lire « les bons auteurs ». nous assistons à un de ses soupers et aux conversations instructives qui en font lé charme.
Extraits de « Jeaniiot et Coliii ».
PittsiéUfS personnes dignes de foi onl vu Jeannol et Colin à l'école dans la ville d'Issoire en Auvergne, ville laineuse dans lout l'univers par son collège et par ses chaudrons. Jeannol elail fils d'un marchand de mulets 1res renommé ; Colin devait le jour à un brave laboureur des environ-, qui cultivait la terre avec quatre mulets, et qui, après avoir paVé la taille, le taillou, les aides el gabelles, le sou pour livré, la eapilalion et les vingtièmes, ne se Irdtivail pas puissamment riche au bout de l'année.
Jeannol et Colin étaient forl jolis pour des Auvergnats; Us -'aimaient beaucoup; el ils avaient ensemble de petite-; privautés, de peliles familiarités, dont ou se ressouvient toujours avec agrément quand on se rencontre ensuite dans le mondé.
Le lenips dé leurs études était sur le point de finir, quand un tailleur apporta à Jeannol un habit dé Velours à trois couleurs, avec une \esle de Lyon de fort bon goût : le tout était accompagné d'une lellrc à M. de la Jeaiinolière. Colin admira l'habit, et iie fut point jaloux; mais Jeaiinot pfil un air de supériorité qui affligea Ci>lin. Dès ce moment Jeannol n'étudia plus, se regarda au miroir, el méprisa totil le inonde. Ouelque temps après, un Valet de chambre arrive en poste, el apporte Une seconde lettre ;'i M. le marquis de la Jeaiiuotiérc ; c'était un ordre de monsieur son père de faire venir monsieur son fils à Paris. Jeannol monta eu chaise en tendant la main à Co-
lin avec uu sourire de protection assez noble. Colin senti! son néant, et pleura. Jeannot partit dans toute la pompe de sa gloire.
Les lecteurs qui aiment à s'instruire doivent savoir que M. Jeannot le père avait acquis assez rapidement des biens immenses dans les affaires. Vous demande/ comment on fait ces grandes fortunes : c'est parce qu'on est heureux. M. Jeannot était bien fait, sa femme aussi, et elle avait encore de la fraîcheur. Ils allèrent à Paris, pour lin procès qui les ruinait, lorsque la fortune, qui élève et qui abaisse les hommes à son gré, les présenta à la femme d'un entrepreneur des hôpitaux des armées, homme d'un grand talent, et qui pouvait se vanter d'avoir tué plus de soldats en un an que le canon n'en fait périr en dix...
Jeannot fut bientôt de part 4 dans l'entreprise; il entra dans d'autres affaires. Dès qu'on est dans le fd de l'eau, il n'y a plus qu'à se laisser aller : on fait sans peine une foitune immense. Les gredins, qui du rivage vous regardent voguer à pleines voiles, ouvrent des yeux étonnés; ils ne savent comment vous avez pu parvenir; ils vous envient au hasard, et font contre vous des brochures que vous ne lisez point. C'est ce qui arriva à Jeannot le père, qui fut bientôt M. de la Jeannolière, et qui, ayant acheté un marquisat au bout de six mois, retira de l'école monsieur le marquis son fils pour le mettre .1 Paris dans le beau monde.
Colin, toujours tendre, écrivit une lettre de compliments à son ancien camarade, et lui fit ces lignes pour le congratuler. Le petit marquis ne lui lit point de réponse : Colin en fut malade de douleur.
Le père et la mère donnèrent d'abord un gouverneur au jeune marquis : ce gouverneur, qui était un homme du bel air, et qui ne savait rien, ne put rien enseigner à son pupille. Monsieur voulait que son fds apprît le latin, madame ne le voulait pas. Ils prirent pour arbitre un auteur qui était célèbre alors par des ouvrages agréables. Il fut prié à dîner. Le maître de la maison commença par
(1) De part. V. Lex.
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lui dire : « Monsieur, comme vous savez ie latin et que vous êtes un homme de la cour... — Moi, monsieur, du latin ! je n'en sais pas un mot, répondit le bel esprit, cl bien m'en a pris : il est clair qu'on parle beaucoup mieux sa langue quand on ne partage pas son application entre elle et des langues étrangères : voyez toutes nos dames, elles ont l'esprit plus agréable que les hommes; leurs lettres sont écrites avec cent fois plus de grâce; elles n'ont sur nous cette supériorité que parce qu'elles ne savent pas le latin. — Eh bien ! n'avais-je pas raison? dit madame. Je veux que mon fils soit un homme d'esprit, qu'il réussisse dans le monde ; et vous voyez bien que, s'il savait le latin, il serait perdu. Jouc-t-on, s'il vous plaît, la comédie et l'opéra en latin? plaide- tron. en latin, quand on a un procès?... Monsieur, ébloui de ces raisons, passa condamnation l, et il fut conclu que le jeune marquis ne perdrait point son temps à connaître Cicéron, Horace et Virgile. « Mais qu'apprendra-t-il donc? car encore faut-il qu'il sache quelque chose : ne pourrait-on pas lui montrer un peu de géographie? — A quoi cela lui servira-t-il? répondit le gouverneur. Quand monsieur le marquis ira dans ses terres, les postillons ne sauront-ils pas les chemins? ils ne l'égareront certainement pas. On n'a pas besoin .d'un quart de cercle 3 pour voyager, et on va très commodément de Paris eu Auvergne, sans qu'il soit besoin de savoir sous quelle latitude on se trouve. — Vous avez raison, répliqua le père : mais j'ai entendu parler d'une belle science, qu'on appelle, je crois, l'astronomie. — Quelle pitié ! repartit le gouverneur : se conduit-on parles astres dans ce monde? et laudra-t-il que monsieur le marquis se lue à calculer une éclipse, quand il la trouve à point nommé dans l'ahnanach, qui lui enseigne de plus les fêles mobiles, l'âge de la lune et celui de toutes les princesses de l'Europe? »
Madame fut entièrement de l'avis du gouverneur. Le
(1) Condamnation . V. Lex.
|2l Qii'irt de cci-rlc. V Lex.
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petit marquis «'tait au comble de la joie ; le père était très indécis. « Que faudra-t-il donc apprendre à mon fils? disait-il. — À être aimable, répondit l'ami que l'on consultait ; et s'il sait les moyens de plaire, il saura tout ' : c'est un art qu'il apprendra triiez madame sa mère, sans que ni l'un ni l'autre se donnent Ja moindre peine. »
Madame, à ce discours, embrassa le gracieux ignorant, et lui dit : « On voit bien, monsieur, que \ous êtes l'homme du monde le plgjs savant ; mon fils vous devra toute son éducation : je m'imagine pourtant qu'il ne serait pas mal qu'il sût un peu d'histoire, — Hélas! madame, à quoi cela est-il bon? répondit-il : il n'y a certainement d'agréable et d'utile que l'histoire du jour. Toutes les histoires anciennes, comme le disait un de nos beaux esprits -, ne sont que des fables convenues : et pour les modernes, c'est un chaos qu'on ne peut débrouiller. Qu'importe à monsieur votre fils que Charlemagne ait institué lesdouze pairs de France, et que son successeur ait été bègue? Rien n'est mieux dit, s'écria le gouverneur : on étouffe l'esprit des enfants sous un amas de connaissant es inutiles ; mais de toutes les sciences la plus absurde, à mon avis, et celle qui est la plus capable d'étouffer toute espèce de génie, c'est la géométrie. Cette science ridicule a pour objet des surfaces, des lignes et des points, qui n'existent pas dans la nature : on fait passer en esprit cent mille lignes courbes entre un cercle et une ligne droite qui le louche, quoique dans la réalité on n"v puisse pas passer un fétu. La géométrie, en vérité, n'est qu'une mauvaise plaisanterie.»
Monsieur et madame n'entendaient pas trop ce que le gouverneur voulait dire; mais ils furent entièrement de son avis. « Un seigneur comme monsieur le marquis, conliuua-t-il, ne doit pas se dessécher le cerveau dans ces vaines études: si un jour il a besoin d'un géomètre su-
(1) N'est-ce pas aussi l'idée qui inspire le Templr ch> <!o<'<t ? V. plus baut, p. 18S.
■• Nul auteur avec lui n'a tort • Quand il a trouvé l'art «le plaire. ■>
(2) Fontenclle.
Pi >i Irait de Voltaire à Ferliey en 1765, d'après une estampe contemporaine.
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blâme, pour lever le plan de ses terres, il les fera arpenter pour son argent. S'il veut débrouiller l'antiquité de sa noblesse, qui remonte aux temps les plus reculés, il enverra cbercber un bénédictin. 11 en est de même de. tous les arts. Un jeune seigneur heureusement né n'est ni peintre, ni musicien, ni architecte, ni sculpteur ; mais il fait fleurir tous ces arts en les encourageant par sa magnificence. Il vaut sans doute mieux les proléger que de les exercer; il suflil que monsieur le marquis ait du goût ; c'est aux artistes à travailler pour lui ; et c'est en quoi on a très grande raison de dire que les gens de qualité (j'entends ceux qui sont très riches) savent tout sans avoir rien appris1, parce qu'en effet ils savent à la longue juger de toutes les choses qu'ils commandent et qu'ils payent. » L'aimable ignorant prit alors la parole, et dit : « Vous avez très bien remarqué, madame, que la grande lin de l'homme est de réussir dans la société. De bonne foi est-ce par les sciences qu'on obtient ce succès? s'est-ou jamais avisé dans la bonne compagnie de parler de géométrie? demande-t-on jamais à un honnête homme quel astre se lève aujourd'hui avec le soleil? s'informe-t-on à souper si Glodion le Chevelu passa le Rhin ? — Non, sans donte, s'écria la marquise de la Jeannotièrc, que ses charmes avaient initiée quelquefois dans le beau monde, et monsieur mon fils ne doit point éleindre son génie par l'élude de tous ces fatras ; mais enfin que lui apprendra-t-on ? car il est bon qu'un jeune seigneur puisse briller dans l'occasion, comme dit monsieur mon mari. Je me souviens d'avoir ouï-dire « un abbé que la plus agréable des sciences était une chose dont j'ai oublié le nom, mais qui commence par un B. — Par un B, madame? ne serait-ce point la botanique? — Non, ce n'étail point de botanique qu'il me parlait; elle commençait, vous dis-je, par un B, et finissait par un on. — *Àh ! j'entends, madame; c'esl le blason - : c'est, à la vérité, une science fort profonde, mais
(1) C'est le mot de M.'iscarille dans les P>ccicuses Ridirules {■«-■. i\).
(2) Blason. V Lex.
JEA SITOT ET COLfS Sril
elle 1 1 est plus à la mode depuis qu'on a perdu l'habitude de faire peindre ses armes aux portières de son carrosse ; c'est la chose du monde la plus utile dans un État bien policé : d'ailleurs cette élude serait infinie ; il n'y a point aujourd'hui de barbier qui n'ait ses armoiries ; et vous savez que tout ce qui devient commun est peu fêté. » Enfin, après avoir examiné le fort et le faible des sciences, il fut décidé que M. le marquis apprendrait à danser1.
La nature, qui fait tout, lui avait donné un talent qui se développa bientôt avec un succès prodigieux, c'était de chanter agréablement des vaudevilles2. Les grâces de la jeunesse, jointes à ce don supérieur, le firent regarder comme le jeune homme de la plus grande espérance.
Madame la marquise crut alors être la mère d'un bel esprit, ei donna à souper aux beaux esprits de Paris. La tête du jeune homme fut bientôt renversée; il acquitl'art de parler sans s'enlendre et se perfectionna dans l'habitude de n'être propre à rien. Quand son père le vit si éloquent, il regretta vivement de ne lui avoir pas fait apprendre le latin, car il lui aurait acheté une grande charge dans la robe. La mère, qui avait des sentiments plus nobles, se chargea de solliciter un régiment pour son fils; et. en attendant, il fit l'amour. L'amour est quelquefois plus cher qu'un régiment. Il dépensa beaucoup, pendant que ses parents s épuisaient encore davantage à vivre en grands seigneurs.
I ne jeune veuve de qualité, leur voisine, qui n'avait qu'une fortune médiocre, voulut bien se résoudre à mettre en sûreté les grands biens de M. et de Mme de la Jeannotière, en se les appropriant, et en épousant le jeune marquis. Elle l'attira chez elle, se laissa aimer, lui fit entrevoir qu'il ne lui était pas indifférent, le conduisit par degrés, l'enchanta, le subjugua sans peine. Elle lui donnait tantôt des éloges, tantôt des conseils ; elle devint la meilleure amie du père et de la mère. I ne vieille voisine pro-
I La musique et la danse, c'e-4 là tout ce qu'il faut. .. (Le liour-
entilhomme, I. 1.) i2) Vaudeville. V. Lex
8<>2 YOT/rvmi;
posa le mariage ; les parents, éblouis de la splendeur de celte alliance, acceptèrent avec joie la proposition; ils donnèrent leur fils unique à leur amie intime. Le jeune marquis allait épouser une femme qu'il adorait et dont il était aimé ; les amis de la maison le félicitaient ; on allait rédiger les articles, en travaillant aux habits de noce et à répithalame.
Il était un matin aux genoux de la charmante épouse que l'amour, l'estime et l'amitié, allaient lui donner; ils goûtaient dans une conversation tendre et animée les prémices de leur bonheur; ils s'arrangeaient pour mener une vie délicieuse, lorsqu'un valet de chambre de madame la rnère arrive tout effaré. « Voici bien d'autres nouvelles, dit-il ; des huissiers déménagent la maison de monsieur et de madame ; tout est saisi par des créanciers ; on parle de prise de corps et je vais faire mes diligences pour être payé de mes gages. — Voyons un peu, dit le inarquis-, ce que c'est que ça, ce que c'est que cette aventure-là. — Oui, dit la veuve, allez punir ces coquins-là, allez vite. » Il y court, il arrive à la maison; son père était déjà emprisonné ; tous les domestiques avaient fui chacun de leur côté, en emportant tout ce qu'ils avaient pu. Sa mère était seule, sans secours, sans consolation, noyée dans les larmes ; il ne lui restait rien que le souvenir de sa fortune, de sa beauté, de ses fautes et de ses folles dépenses.
Après que le fils eut longtemps pleuré avec la ihère, il lui dit enfin : « Ne nous désespérons pas ; cette jeune veuve m'aime éperdument ;elle est plus généreuse encore que riche, je réponds d'elle : je vole à elle et je vais vous l'amener. » Il retourne donc chez sa maîtresse, il la trouve tète à tète avec un jeune officier fort aimable. « Quoi ! c'est vous, M. de la Jeanrtolière, que venez-vous faire ici? abandoime-t-on ainsi sa mère ? allez chez cette pauvre femme et dites-lui que je lui veux toujours du bien : j'ai besoin d'une femme de chambre, et je lui donnerai la préférence. — Mon garçon, tu me parais assez bien tourné, lui dit l'officier ; si tu veux entrer dans