JE AN SOT ET POLIU
ma compagnie, je te donnerai un bon engagement. » Le marquis, stupéfait, la rage dans le cœur, alla chercher son ancien gouverneur, déposa ses douleurs dans son sein, et lui demanda des conseils. Celui-ci lui proposa dp se faire comme lui gouverneur d'enfants. « Hélas! je ne sais rien, vous ne m'avez rien appris et vous êtes la première cause de mon malheur » ; et il sanglotait en lui parlant ainsi.
...Comme il était plongé dans l'accablement du désespoir, il vit avancer une chaise roulante à l'antique, espèce de tombereau couvert, accompagnée de rideaux de cuir, suivi d,e quatre charrettes énormes toutes chargées. Il y avait dans la chaise un jeune homme grossièrement vêtu ; c'était un visage rond et trais, qui respirait la douceur et la .gaieté. Sa petite femme, brune et assez grossièrement agréable, était cahotée à cùlé de lui. La voiture n'allait pas comme te char d'un petit-maître, : le voyageur eut tout le temps de contempler le marquis immobile, abimé dans sa douleur. « Eh ! mon Dieu, s'écria-t-il, je crois que c'est là Jeannot. » A ce nom, le marquis lève les yeux, la voiture s'arrête : « C'est Jeannol, lui-même, c'est Jeannot ! » Le petit homme rebondi ne fait qu'un saut, et court embrasser son ancien camarade. Jeannot reconnut Colin ; la honte et les pleurs couvrirent son visage : « Tu m'as abandonné, dit Colin; mais tu as beau être grand seigneur, je t'aimerai toujours. » Jeannot, confus et attendri, Jui conta eu sanglotant une. partie de son histoire. « Viens dans l'hôtellerie où je loge me conter le reste, lui dit Colin, embrasse ma petite femme ; et allons dîner ensemble. » Ils vont tous trois à pied, suivis du bagage. « Qu'est-ce donc que tout cet attirail? vous appartient-il ? — Oui, tout est à moi et à ma femme. Nous arrivons du pays; je suis à la tête d'une bonne manufacture de fer élainé et de cuivre. J'ai épousé la fille d'un riche négociant en ustensiles nécessaires aux grands et aux petits; nous travaillons beaucoup; Dieu nous bénit; nous n'avons point changé d'état, nous sommes heureux, nous aiderons notre ami Jeannot. Ne sois plus marquis ; toutes les grandeurs de ce monde ne valent pas un bon ami. Tu re-
SlI-I A Ol. 1 \ I ki;
viendras avec moi au pays, je l'apprendrai le métier ; il n'esl pas bien difficile; je le mettrai de part l, et nous vivrons paiement dans le coin de terre où noussommes nés.» Jeannot, éperdu, se sentait partagé entre la douleur et la joie, la tendresse el la honte ; et il se disait tout bas : « Tous mes amis du bel air m'ont trahi, et Colin, que j'ai méprisé, vient seul à mon secours. Quelle instruction î » La bonté d'âme de Colin développa dans le cœur de Jeannot le germe du bon naturel que le monde n'avait pas encore étouffé. Il sentit qu'il ne pouvait abandonner son père et sa mère. « Nous aurons soin de ta mère, dit Colin; el quant à ton bonhomme2 de père, qui es! en prison, j'entends un peu les affaires ; ses créanciers, voyant qu'il n'a plus rien, s'accommoderont pour peu de chose ; je me charge de tout. Colin fit tant qu'il tira le père de prison. Jeannot retourna dans sa patrie avec ses parents, qui reprirent leur première profession. 11 épousa une sœur de Colin, laquelle, élan! de même humeur que le frère, le rendit très heureux. Kl Jeannot le père, el Jeannotte la mère, et Jeannot le fils, virent que le bonheur n'esl pas dans la vanité.
Extraits de « L'homme aux quarante écus ».
Le roman débute par une sorle d'avant-propos, consultation d'un vieillard sur les causes générales du mauvais état des finances.
Un vieillard, qui toujours plaint le présent et vante le passé, me disait : « Mon ami, la France n'esl pas aussi riche qu'elle l'a été sous Henri IV. Pourquoi? C'est que les terres ne sont pas si bien cultivées : c'est que les hommes manquent à la terre, et que le journalier ayant enchéri' son travail, plusieurs colons laissent leurs héritages en friche. D'où vient cette disette de manœuvres ? — De ce que quiconque s'est seidi un peu d'industrie a embrassé les métiers de brodeur, de ciseleur, d'horloger, d'ouvrier
(1) Part. V. Lex.
(2) Bonhomme. Y . L^x
(3) Enchéri. Y. Lex
en soie, de procureur, ou de théologien. C'est que la révocation de l'Édit de Nantes a laissé un très grand vide dans le royaume; que... les mendiants se sont multipliés, et qu'enfin chacun a fui, autant qu'il a pu, le travail pénible de la culture, pour laquelle Dieu nous a fait naître, et que nous avons rendue ignominieuse, tant nous sommes sensés !
I ne autre cause de notre pauvreté est dans nos besoins nouveaux. 11 faut payera nos voisins quatre millions d'un article, et cinq ou six d'un autre, pour mettre dans notre nez une poudre puante venue de l'Amérique : le café, le thé, le chocolat, la cochenille 1, l'indigo, les épiceries, nous coûtent plus de soixante millions par an. Tout cela était inconnu du temps de Henri IV, aux épiceries près, dont la consommation était bien moins grande. Nous brûlons cent fois plus de bougie, et nous tirons plus de la moitié de notre cire de l'étranger, parce que nous négligeons les» ruches. Nous voyons cent fois plus de diamants aux oreilles, au cou, aux mains de nos citoyennes de Paris et de nos grandes villes, qu'il n'y en avait chez toutes les dames de la cour de Henri IV, en comptant la reine. 11 a fallu payer presque toutes ces superfluités argent comptant.
Observez surtout que nous payons plus de quinze millions de rentes sur l'hôtel de ville aux étrangers et que Henri IV, à son avènement, en ayant trouvé pour deux millions en tout sur cet hôtel imaginaire, en remboursa sagement une partie, pour délivrer l'État de ce fardeau.
Considérez que nos guerres civiles avaient fait verser en France les trésors du Mexique, lorsque don Felipe el Discreto 2 voulait acheter la France, et que depuis ce temps-là les guerres étrangères nous ont débarrassés de la moitié de notre argent.
Voilà eu partie les causes de notre pauvreté. Nous la cachons sous des lambris vernis, et par l'artifice des marchands de modes : nous sommes pauvres avec goût. H y
(1) Cochenille. V. Lux.
(8) Philippe II.
Volt iibe. 28
8(16 * VOLT Alli F,
a des financiers, des entrepreneurs, des négociants très riches ; leurs enfants, leurs gendres sont très riches : en général la nation ne l'est pas. »
Le raisonnement de ce vieillard, bon ou mauvais, fît sur moi une impression profonde ; car le curé de. ma paroisse, qui a toujours eu de l'amitié pour moi, m'a enseigné un peu de géométrie et d'histoire, et je commence à réfléchir, ce qui est très rare dans ma province. Je ne sais s'il avait raison en tout ; mais, étant fort pauvre, je n'eus pas grand'peine à croire que j'avais beaucoup de compagnons.
Désastre de I homme aux quarante écus.
Je suis bien aise d'apprendre à l'univers1 que j'ai une terre qui me vaudrait net quarante écus de rente, n'était la taxe à laquelle elle est imposée.
Il parut plusieurs édils de quelques personnes qui, se trouvant de loisir, gouvernent l'État au coin de leur feu. Le préambule de ces édils était que la puissance législatrice et exécutrice est née de droit divin copropriétaire île ma terre, et que je lui dois au moins la moitié de ce que je mange. L'énormité de l'estomac de la puissance législatrice et exécutrice me fit faire un grand signe de croix. Que serait-ce si cette puissance qui préside à l'ordre essentiel des sociétés, avait ma terre en entier. L'un est encore plus divin que l'autre.
M. le contrôleur général sait que je ne payais en tout que douze livres : que c'était un fardeau très pesant pour moi, et que j'y aurais succombé, si Dieu ne m'avait donné le génie de faire des paniers d'osier, qui m'aidaient à supporter ma misère. Gomment donc pourrai-je tout d'un coup donner au roi vingt écus ?
Les nouveaux ministres disaient encore dans leur préambule qu'on ne doit taxer que les terres, parce que tout vient de la terre, jusqu'à la pluie, et que par conséquent il n'y a que les fruits de la terre qui doivent l'impôt 2.
(1) Trait de satire décoché en passant contre Le Franc de Pompignan. iY. pins haut, la Vanité, p. 752, n. 1).
(2)Quesnay (1694-1774), économiste et fondateur de la secte des Physio-
Un de leurs huissiers vint chez moi, dans la dernière guerre ; il me demanda pour ma quote-part trois setiers L de blé et un sac de fèves, le tout valant vingt écus, pour soutenir la guerre qu'on faisait, et dont je n'ai jamais su la raison, ayant seulement entendu dire, que dans cette guerre, il n'y avait rien à gagner du tout pour mon pays, et beaucoup à perdre. Gomme je n'avais alors ni blé, ni fèves, ni argent, la puissance législatrice et exécutrice me fit traîner en prison, et on fit la guerre comme on put.
Eu sortant de mon cachot, n'ayant que la peau sur les os, je— rencontrai un homme joufflu et vermeil dans un carrosse à six chevaux ; il avait six laquais, et donnait à chacun d'eux pour gages le double de mon revenu... Je l'avais connu autrefois, dans le temps qu'il était moins riche que moi : il m'avoua, pour me consoler, qu'il jouissait de quatre cent mille livres de rente. « Vous en payez donc deux cent mille à l'État, lui dis-je, pour soutenir la guerre avantageuse que nous avons; car moi, qui n'ai juste que mes cent vingt livres, il faut que j'en paye la moitié. — Moi, dit-il, que je contribue aux besoins de l'État ! Vous voulez rire, mon ami : j'ai hérité d'un oncle qui avait gagné huit millions à Cadix et à Surate ; je n'ai pas un pouce de terre, tout mon bien est en contrats, en billets sur la place : je ne dois rien à l'État ; c'est à vous de donner la moitié de votre subsistance, vous qui êtes un seigneur terrien. Ne voyez-vous pas que, si le ministre des Finances exigeait de moi quelques secours pour, la patrie, il serait un imbécile qui ne saurait pas calculer, car tout vient de la terre ; l'argent et les billets ne sont que des gages d'échange ; au lieu de mettre sur une carte au pharaon2 cent setiers de blé, cent bœufs, mille moutons et deux cents sacs d'avoine, je joue des rouleaux d'or qui représentent ces denrées dé-
crates avec Gournay et le père de Mirabeau, regardait la terre comme seule productive et était ainsi amené à faire porter tout le poids de l'impôt sur la propriété territoriale.
(i) Setter. V. Lex.
12) Pharaon. V. Lex
goûtantes. Si, après avoir mis l'impôt unique sur ces denrées, on venait encore me demander de l'argent, ne voyez-vous pas que ce serait un double emploi ? que ce serait demander deuxfois la même chose? Mon oncle vendit à Cadix pour deux millions de votre bié, et pour deux millions d'étoffes fabriquées avec votre laine ; il gagna plus de cent pour cent dans ces deux affaires. Vous concevez BTen que ce profit fut fait sur des terres déjà taxées : ce que mon oncle achetait dix sous de vous, il le revendait plus de cinquante francs au Mexique ; et, tous frais faits, il est revenu avec huit millions.
Vous sentez bien qu'il serait d'une horrible injustice de lui redemander quelques oboles sur les dix sous qu'il vous donna. Si vingt neveux comme moi, dont les oncles auraient gagné dans le bon temps chacun huit millions au Mexique, à Buenos-Ayres, à Lima, à Surate ou à Pondichéry, prêtaient seulement à l'État chacun deux cent mille francs, dans les besoins urgents de la patrie, cela produirait quatre millions : quelle horreur ! Payez, mon ami, vous qui jouissez en paix d'un revenu clair el net de quarante écus ; serve/ bien la patrie, et venez quelquefois dîner avec ma livrée l. »
Ce discours plausible me fit beaucoup réfléchir et ne me consola guère.
L'homme aux quarante écus s'entretient avec un géomètre, « citoyen philosophe qui avait daigné quelquefois causer avec lui dans sa chaumière ». Il l'interroge sur le chiffre de la population de la France, sur la superficie du pays et sur les ressources qu'il peut assurer à chaque habitant.
L'homme aux quarante écus. — Faites-moi, je vous prie, l'amilié de me dire combien il y a d'animaux à deux mains et à deux pieds en France.
Le géomètre2. — On prétend qu'il y en a environ vingt millions, el je veux bien adopter ce calcul très probable,
(1) Livrée. V.. Lex.
(2) M. Deparcieux (1703-1768), mathématicien, membre de l'Académie des sciences, avait donné, dans son Essai sur les probabilités de lu du, e<' de la vie humaine, des Tables de mortalité, qui ont longtemps servi de base aux placements viagers.
L HOMME \ i "\ «ji \ 11 v > r i î.i i- 869
en attendant qu'on le vérifie, ce qui serait très aisé, et qu'on n'a pas encore fait, parce qu'o/i ne s'avise jamais de tout.
L'homme aux quarante écus. — Combien croyez-vous que le territoire de France contienne d'arpents1?
Le géomètre. — Cent trente millions, dont presque la moitié est en chemins, en villes, villages, landes, bruyères, marais, sables, terres stériles,... jardins de plaisance plus agréables qu'utiles, terrains incultes, mauvais terrains mal cultives. < >n pourrait réduire les terres d'un bon rapport à soixante etquinze millions d'arpents carrés ; mais comptons-en quatre-vingts millions : on ne saurait trop faire pour sa patrie.
L'homme aux quarante écus. — Combien croyez-vous que chaque arpent rapporte l'un dans l'autre, année commune2, en blés, en semences de toute espèce, vins, étangs, bois, métaux, bestiaux, fruits, laines, soies, lait, huiles, tous frais faits, sans compter l'impôt ?
Le géomètre. — Mais, s'ils produisent chacun vingtcinq livres, c'est beaucoup ; cependant mettons trente livres, pour ne pas décourager nos concitoyens. Il y a des arpents qui produisent des valeurs renaissantes estimées trois cents livres ; il y eu a qui produisent trois livres, ha moyenne proportionnelle entre trois et trois cents est trente : car vous voyez bien que trois est à trente comme trente est à trois cents. Il est vrai que, s'il y avait beaucoup d'arpents à trois livres, et très peu a trois cents livres, notre compte ne s'y trouverait pas ; mais, encore une fois, je ne Yeux point chicaner.
L'homme aux quarante écus. — Eh bien ! monsieur, combien les quatre-vingts millions d'arpents donnerontils de revenu, estimé en argent ?
Le géomètre. — Le compte est tout fait : cela produit par au deux milliards quatre cents millions de livres numéraires, au cours de ce jour...
L'homme aux quarante écus. — Mais vous m'avez dil
' l \ rpen ts. V. Lex.
870 VOLTARIE
que nous sommes vingt millions d'habitants, hommes ci femmes, vieillards et enfants : combien pour chacun, s'il vous plaît ? *
Le géomètre. — Cent vingt livres ou quarante écus.
L'homme aux quarvnte écus. — Vous avez deviné total juste mon revenu : j'ai quatre arpents, qui, en comptant les années de repos mêlées avec les années de produit, me valent cent vingt livres; c'est peu de chose.
Quoi ! si chacun avait une portion égale, comme dans l'âge d'or, chacun n'aurait que cinq louis d'or par an ?
Le géomètre. — Pas davantage, suivant notre calcul, que j'ai un peu enflé. Tel esl l'étal de la nature humaine. La vie et la fortune sont bien bornées ; on ne vit à Paris, l'un portant l'autre, que vingt-deux à vingt-trois ans ; l'un portant l'autre, on n'a toul au plus que cent vingt livres par an à dépenser; c'est-à-dire que votre nourriture, votre vêtement, votre logement, vos meubles, sont représentés par la somme de cent vingt livres.
L'homme aux quarante écus. — Hélas ! que vous ai-je l'ait pour m'ôter ainsi la fortune et la vie? Est-il vrai que je n'aie que vingt-trois ans à vivre, à moins que je ne vole la part de mes camarades?
L'homme aux quarante écus va présenter un place! à M. le contrôleur générai, qui donnait audience ce jour-là. Son antichambre était remplie de gens de toute espèce; un moine gros décimateur ' en procès avec ses paysans, un fermier général, fort intelligent dans les aides, qui s'oppose aux prétentions du moine- car il ne pourrait plus rien tirer de ce^ pauvres gens dont il a déjà Tait vendre les bestiaux et les meubles; un autre moine, qui réclame la succession d'un badaud de Paris, décédé dans une propriété sujette à la mainmoite-; un quatrième, qui, étant contrôleur du domaine, présente un beau mémoire par lequel il se justifie d'avoir réduit vingt familles à l'aumône. Puis, c'était la foule des hommes à système, qui tous venaient apporter un moyen différent d'enrichir l'Etat. Enfin I homme aux quarante écus put se taire entendre du contrôleur général et obtenir satisfaction.
Des hommes d'un génie profond lui présentèrent des projets : l'un avait imaginé de mettre des impôts sur l'es-
(1) Décimateur. V. Lex.
(2) Mainmorte. V. Lex.
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prit. « Tout le monde, disait-il, s'empressera de payer, personne ne voulant passer pour un sot. >j Le ministre lui dit : « Je vous déclare exempt de la taxe. »
I ii autre proposa d'établir l'impôt unique sur les chansons et sur le rire, attendu que la nation était la plus gaie du monde, et qu'une chanson la consolait de tout; mais le ministre observa que depuis quelque temps on ne faisait plus guère de chansons plaisantes, et il craignait que, pour échapper à la lave, ou ne devint trop sérieux.
Yinl un sage et brave citoyen qui offrit de donner au roi trois l'ois plus, en taisant payer par la nation trois fois moins. Le ministre lui conseilla d'apprendre l'arithmétique.
Un cinquième prouvait au roi, par amitié, qu'il ne pouvait recueillir que soixante et quinze millions: mais qu'il allait lui en donner deux cent vingt-cinq. ("< Vous me ferez plaisir, dit le ministre, quand nous aurons payé les dettes de l'État. »
Enfin arriva un commis de l'auteur nouveau qui fait la puissance législatrice copropriétaire de toutes nos terres par le droit divin, et qui donnait au roi douze cent millions de renie. Je reconnus l'homme qui m'avait mis en prison [jour n'avoir pas payé mes vingt écus. Je me jetai aux pieds de M. le contrôleur général, et je lui demandai justice. Il fit un grand éclat de rire, et me dit que c'était un tour qu'on m'avait joué ; il ordonna à ces mauvais plaisants de me donner cent écus de dédommagement, et m'exempta de taille pour le reste de ma vie ; je lundis : « Monseigneur, Dieu vous bénisse ! »
Voltaire n'est pas toujours heureux dans ses conjectures, jiar exemple quand il se refuse à admettre le long si-jour des eaux sur la surface de notre planète et quil émel bravement l'hypothèse d'après laquelle les coquille;? trouvées dans le sol des Alpes auraient été déposées là par des pèlerins de Saint-Jacques. Nous donnons le passage à titre documentaire.
(Ce petit morceau est tiré des manuscrits d'un vieux solitaire.)
Je vois que, si de bons citoyens se sont amusés à gouverner les États, el à se mettre à la place des rois: si d'au-
très se sont crus des Triptolèmes ' et des Gérés, il y en ade plus fiers qui se sont mis sans façon à la place de Dieu, et qui ont créé l'univers avec leur plume, comme Dieu le créa autrefois par la parole.
Un des premiers qui se présenta à mes adorations fut un descendant de Thaïes, nommé Telliamed 2, qui m'apprit cpie les montagnes et les hommes sont produits par les eaux de la mer : il y eut d'abord de beau v hommes marins qui ensuite devinrent amphibies ; leur belle queue fourchue se changea eu cuisses et en jambes. J'étais encore tout plein des Métamorphosée d'Ovide, et d'un livre où il était démontré que la race des hommes était bâtarde d'une race de babouins : j'aimais autant descendre d'un poisson que d'un singe.
Avec le temps, j'eus quelques doutes sur cette généalogie, et même sur la formation des montagnes. Quoi! me dit-il, vous ne savez pas que les courants de la mer, qui jettent 'toujours du sable à droite et à gauche à dix ou douze pieds de hauteur tout au plus, ont produit, dans une suite infinie de siècles, des montagnes de vingt mille pieds de haut, lesquelles ne sont pas de sable? Apprenez que la mer a nécessairement couvert tout le globe ; la preuve en est qu'on a vu des ancres de vaisseau sur le mont Sainl-lîernard, qui étaient là plusieurs siècles avant que les hommes eussent des vaisseaux.
Figurez-vous que la terre est un globe de verre 'i qui a été longtemps tout couvert d'eau. Plus il m'endoctrinait,
(1) Triptolème, personnage mythologique, inventeur de la charrue.
(2) Benoit de Maillet (1600-1738), consul de France en Egypte, puis inspecteur des établissements français en Orient, avait l'ait une étude approfondie de la langue arabe et des coutumes des Orientaux et a laissé deux ouvrages estimés sur l'Egypte. On a publié après sa mort, sous le titre ; Talliamedou Entretiens à" un philosophe indien avec un missionnaire français, un ouvrage singulier, où, se fondant sur la présence de dépôts et de coquillages dans les montagnes, il établit que les continents se sont formés par la retraite des eaux de l'Océan. Il prétend même que tous lus animaux, et l'homme à son tour, sont sortis du sein des eaux et sont parvenus à leur état actuel par des transformations successives.
(3) Plaisanterie de Butl'on, qui avait voulu se rendre compte jusqu'où irait la crédulité des Parisiens.
L HOMME Al \ QUARANTE ECUS 873
plus je devenais incrédule. « Quoi donc ! me dit-il, n'avezvous pas vu le falun1 de Touraine, à trente-six lieues de la mer? c'est un amas de coquilles avec lesquelles on engraisse la terre comme avec du fumier : or, si la mer a déposé dans la succession des temps une mine entière de coquilles, à trente-six lieues de l'Océan, pourquoi n'aurat-elle pas été jusqu'à dois mille lieues pendant plusieurs siècles sur noire globe de verre? »
Je lui répondis : « Monsieur Telliamed, il y a des gens qui font quinze lieues par jour, à pied ; mais ils ne peuvent en faire cinquante ; je ne crois pas que mou jardin soit de verre : et quant à votre falun, je doute encore qu'il soit un lit de coquilles de mer. Il se pourrait bien que ce ne fût qu'une mine de petites pierres calcaires qui prennent aisément la forme des fragments de coquilles, comme il y a des pierres qui sont figurées en langues -, et qui ne sont point des langues; en étoiles, et qui ne sont point des astres; en serpents roulés sur eux-mêmes, et qui ne sont point des serpents... Si la mer avait déposé tant de lits de coquilles en Touraine, pourquoi aurait-elle négligé la Bretagne, la Normandie, la Picardie, et toutes les autres côtes ? J'ai bien peur que ce falun tant vanté ne vienne pas plus de la mer que les hommes; et quand la mer se serait répandue à trente-six lieues, ce n'est pas à dire qu'elle ait été jusqu'à trois mille, et même jusqu'à trois cents, et que toutes les montagnes aient été produites par les eaux 3. J'aimerais autant dire que le Caucase a formé la mer, que de prétendre que la mer a fait le Caucase.
— Mais, monsieur l'incrédule, que répondrez- vous aux huîtres pétrifiées qu'on a trouvées sur le sommet des Alpes? — Je répondrai, monsieur le créateur, que je n'ai pas vu plus d'huîtres pétrifiées que d'ancres de vaisseau sur le haut du mont Cenis ; je répondrai ce qu'on a déjà dit, qu'on a trouvé des écailles d'huîtres (qui se pétrifient aisément) à de 1res grandes dislances de la mer,
(1) Falun. V. Lex.
(2) Figuré. V. Lex.
(3) C'est le système de Buffon.
874 VOLT.viilE
comme on a déterré des médailles romaines à cent lieues de Rome ; et j'aime mieux croire que des pèlerins de Saint-Jacques ont laissé quelques coquilles vers Saint- Maurice, que d'imaginer que la mer a formé le mont Saint-Bernard. 11 y a des coquillages partout ; mais est-il bien sûr qu'ils ne soient pas les dépouilles des testâtes1 et des crustacés de nos lacs et de nos rivières, aussi bien que des petits poissons marins?
— Monsieur l'incrédule, je vous tournerai en ridicule dans le monde que je me propose de créer. — Monsieur le créateur, à vous permis; chacun est le maître- dans ce "monde; mais vous ne nie ferez jamais croire que celui où nous sommes soit de verre, ni que quelques coquilles soient des démonstrations que la mer a produit les Alpes et le mont Tanins. Vous savez qu'il n'y a aucune coquille dans les montagnes d'Amérique ; il faut que ce ne soit pas vous qui ayez créé ecl hémisphère, et que vous vous soyez contenté de former l'ancien monde ; c est bien assez. — Monsieur, monsieur, si on n'a pas découvert de coquilles sur les montagnes d'Amérique, on en découvrira. — Monsieur, c'est parler en créateur qui sait son secret, et qui est sûr de son fait ; je vous abandonne, si vous voulez, votre l'alun, pourvu que vous me laissiez mes montagnes : je suis d'ailleurs le très humble et très obéissant serviteur de votre providence, » a
Le fragment suivant est tout rempli d'allusions aux événements et
aux polémiques du moment. En réclamant plus de modération dans
les lois et plus d'humanité, Voltaire y décoche des traits de t«us
cotés sur ses adversaires.
Des proportions.
Le produit des extrêmes est égal au produit des moyens; mais deux sacs de blé volés ne sont pas à ceux qui les ont pris comme la perte de leur vie l'est à l'intérêt de la personne volée.
Le prieur de D***,à qui deux de ses domestiques de cam
(1) Testacés. crustacés. V. Lux.
pagne avaient dérobé deux setters de blé, vient de faire pendre les deux délinquants. Cette exécution lui a plus coûté que toute sa récolte ne lui a valu, et depuis ce temps, il ne trouve plus de valets.
Si les lois avaient ordonné que ceux qui voleraient le blé de leur maître laboureraient son champ toute leur vie les fers aux pieds, et une sonnette au cou, attachée à un carcan, ce prieur -aurait beaucoup gagné.
Il faut effrayer le crime : oui, sans doute; mais le travail forcé et la honte durable l'intimident plus que la potence.
Il y ^quelques mois qu'à Londres un malfaiteur fut condamné à être transporte en Amérique, pour y travailler aux sucreries avec les nègres. Tous les criminels en Angleterre, comme en bien d'autres pays, sont reçus à présenter requête au roi, soit pour obtenir grâce entière, suit pour diminution de peine. Celui-ci présenta requête pour être pendu : il alléguait qu'il haïssait mortellement le travail, el qu'il aimait mieux être étranglé une minute, que de faire du sucre toute sa vie.
D'autres peuvent penser autrement, chacun a son goût; maison a déjà dit, et il faut le répéter, qu'un pendu n'est bon à rien, et que les supplices doivent être utiles.'
Il y a quelques années que l'on condamna dans la Tartarie 1 deux jeunes gens à être empalés, pour avoir regardé, leur bonnet sur la tète, passer une procession de lamas2. L'empereur de la Chine 3, qui est un homme de beaucoup d'esprit, dit qu'il les aurait condamnés à marcher nu-tète à la procession pendant trois mois.
Proportionnez les peines aux délits, a dit le marquis B.eccaria 4 : ceux qui ont fait les lois n'étaient pas géomètres.
(l'i Allusion à l'affaire de La Barre.
(2) Lama. V. Lex.
(3) Le roi de Prusse, Frédéric II.
(A) César de Deccaria (1738-1794), célèbre publiciste milanais, étudia avec pas-ion les philosophes français et fit paraître, en 1764, le Traite des délits et des peines, dans lequel il recommandait précisément de proportionnel la peine au délit. Cet ouvrage, souvent cité par Voltaire, contribua à introduire plus d'humanité dans la législation criminelle.
S76 TOLTAIRE
Si l'abbé Guyon, ou Cogé, ou l'ex-jésuite Nouotte, ou l'ex-jésuite Patouillet1, ou le prédicant la Beaumelle2, Tout de misérables libelles, où il n'y a ni vérité, ni raison, ni esprit, irez-vous les faire pendre comme le prieur de D*** a fait pendre ses deux: domestiques, et cela sous prétexte que les calomniateurs sont plus coupables que les voleurs ?
Condamnerez.-vous Fréron même aux galères, pour avoir insulté le bon goût, et pour avoir menti toute sa vie, dans l'espérance de payer son cabarelier ?
Ferez-vous mettre au pilori le sieur Lareher3, parce qu'il a été très pesant, parce qu'il a entassé erreur sur erreur, parce qu'il n'a jamais su distinguer aucun degré de probabilité ?
Soyons modérés en tout; mettons de la proportion entre les délits et les peines.
Pardonnons à ce pauvre Jean-Jacques, lorsqu'il n'écrit que pour se contredire ; lorsqu'après avoir donné une comédie sifflée sur le théâtre de Paris, il injurie ceux qui en font jouer à cent lieues de là4; lorsqu'il cherche des protecteurs5 et qu'il les outrage; lorsqu'il déclame contre les romans et qu'il fait des romans ridicules 6... ; laissonsle croire qu'il a surpassé Fénelon et Xénophon, en élevant un jeune homme de qualité dans le métier de menuisier : ces extravagantes platitudes ne méritent pas un décret de prise de corps ; les Petites-Maisons suffisent, avec de bons bouillons, de la saignée et du régime.
Je hais les lois de Dracon, qui punissaient également les crimes et les fautes, la méchanceté et la folie...
(\) Le P. Nonotte (1711-1793) venait d'écrire un livre intitulé : les Erreurs de Voltaire, 1762. Le P. Patouillet (1699-1779^ écrivit lui aussi contre Voltaire et contre les philosophes.
(2) La BeaumeUe. V. plus haut p. 499 et note 1.
(3) Lareher (1726-1812), érudit, eut de vifs démêlés avec Voltaire à 1 Occasion d'un Supplément à la philusopliie de l'histoire.
(4) Voltaire, (fil Hume.
(ti) Le mot ridicules n'est pas dans le texte, mais il résume la pensée i de l'auteur.
Distinguons principalement dans tout procès, dans toute contention, dans toute querelle, l'agresseur de l'outragé, l'oppresseur de l'opprimé. La guerre offensive est d'un tyran : celui qui se défend est un homme juste.
Comme j'étais plongé dans ces réflexions, l'homme aux quarante écus me vint voir tout en larmes. Je lui demandai avec émotion si son fils, qui devait vivre vingt-trois ans était mort. « Non, dit-il, le petit se porte bien, et ma femme aussi ; mais j'ai été appelé en témoignage contre un meunier n qui on a fait subir la question ordinaire et extraordinaire, et qui s'est trouvé innocent; je l'ai vu s'évanouir dans les tortures redoublées ; j'ai entendu craquer ses os : j'entends encore ses cris et ses hurlements, ils me poursuivent ; je pleure de pitié, et je tremble d'horreur. » Je me mis à pleurer et à frémir aussi ; car je suis extrêmement sensible.
Ma mémoire alors me représenta l'aventure épouvantable des Calas, une mère vertueuse dans les fers, ses filles éplorées et fugitives, sa maison au pillage, un père de famille respectable brisé par la torture, agonisant sur la roue et expirant dans les flammes : un fils chargé de chaînes, traîné devant les juges, dont un lui dit : « Nous venons de rouer votre père, nous allons vous rouer aussi. »
Je me souvins de la famille de Sïrven, qu'un de mes amis rencontra dans des montagnes couvertes de glaces, lorsqu'elle fuyait la persécution d'un juge aussi inique qu'ignorant. « Ce juge, me dit-il, a condamné toute cette famille innocente au supplice, en supposant, sans la moindre apparence de preuve, que le père et la mère, aidés de deux de leurs filles, avaient égorgé et noyé la troisième, de peur qu'elle n'allât à la messe. Je voyais à la fois daus des jugements de cette espèce l'excès de la bêtise, de l'injustice et de la barbarie. »
Nous plaignions la nature humaine, l'homme aux quarante écus et moi. J'avais dans ma poche le discours d'un avocat général du Dauphiué, qui roulait en partie
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sur ces matières intéressantes : je lui en lus les endroits suivants :
Ici, Voltaire cite deux pages du mémoire de Servan1.— (Discours sur l'administration de la justice criminelle.)
Ces fragments, que l'éloquence avait dictés à l'humanité, remplirent le cœur de mon ami d'une douce consolation. 11 admirait avec tendresse. « Quoi! disait-il dans son transport, on fait des chefs-d'œuvre en province ! On m'avait dit qu'il n'y avait que Paris dans le monde. »
11 n'y a que Paris, lui dis-je, où l'on fasse des opéras comiques; mais il y a aujourd'hui dans les provinces beaucoup de magistrats qui pensent avec la même vertu, et qui s'expriment avec la même force. Autrefois les oracles de la justice, ainsi que ceux de la morale, n'étaient que ridicules: le docteur Balouard déclamait au barreau, et Arlequin dans la chaire. La philosophie est enfin venue, elle a dit : Ne parlez en public que pour dire des vérités neuves et utiles, avec l'éloquence du sentiment et de la raison.
Mais si nous n'avons rien de neuf à dire? se sont écriés les parleurs. — Taisez-vous alors, a répondu la philosophie; tous ces vains discours d'appareil2, qui ne contiennent que des phrases, sont comme le feu de la Saint-Jean, allumé le jour de l'année où l'on a le moins besoin de se chauffer; il ne cause aucun plaisir, et il n'en reste pas même la cendre.
Que toute la France lise les bons livres. Mais, malgré les progrès de l'esprit humain, on lit très peu ; et, parmi ceux qui veulent quelquefois s'instruire, la plupart lisent très mal. Mes voisins et mes voisines jouent après dîner un jeu anglais que j'ai beaucoup de peine à prononcer, car on l'appelle whisk. Plusieurs bons bourgeois, plusieurs grosses têtes, qui se croient de bonnes tètes, vous disent avec un air d'importance que les livres ne sont bons à
(1) Michel Servan (1727-1807). né à Ronuins dans le Dauphiné/publia on 1766 un Discours sur la Justice criminelle, où il préconisait deN réformes inspirées par l'humanité
(2) Appareil. V. Lex.
rien. Mais, messieurs les Velches1, savez-vous que vous n'êtes gouvernés que par des livres ? savez-vous que l'Ordonnance civile, le Code militaire et l'Évangile sont des livres dont vous dépendez continuellement? Lisez, éclairez-vous ; ce n'est que par la lecture qu'on fortifie son âme ; la conversation la dissipe, le jeu la resserre.
« J'ai bien peu d'argent, me répondit l'homme aux quarante écus ; mais, si jamais je fais une petite fortune, j'achèterai des livres chez Marc-Michel Rey 2. »
Effectivement M. André lit et profite de ses lectures. On ne peut plus guère le tromper. « Plus il était simple et naïf, quand il était l'homme aux quarante écus, plus il est devenu avisé quand il a connu les hommes. Il se félicite d'être né dans un temps où la raison humaine commence ;'i se perfectionner. » Sa conversation témoigne de ses lumières et de ses progrès. Il fait bon causer avec lui, et souper chez lui est un régal.
Un bon souper chez M. André.
Nous soupàmes hier ensemble avec un docteur de Sorbonne, M. Pinto, célèbre Juif 3, le chapelain de la chapelle réformée de l'ambassadeur batave, le secrétaire de M. le prince Galitzine 4, du rite grec, un capitaine suisse calviniste, deux philosophes et trois dames d'esprit.
Le souper fut fort long, et cependant on ne disputa pas plus sur la religion que si aucun des convives n'en avait jamais eu, tant il faut avouer que nous sommes devenus polis ! tant on craint à souper de contrister ses frères !
... La conversation roula d'abord sur une plaisanterie des Lettres persanes5, dans laquelle on répète, d'après plusieurs graves personnages, que le monde va non seulement en empirant, mais en se dépeuplant tous les jours ; de sorte que, si le proverbe Plus on est de fous, plus on rit, a quelque vérité, le rire sera incessamment banni de la terre...
On parla beaucoup de Thèbes aux cent portes, et du
(1) Velches. V. Lex.
(2) La librairie Marc-Michel Rey, à Amsterdam, était l'officine de tous les ouvrages de polémique philosophique.
(3; Celui-là même qui avait défendu ses coreligionnaires accusés par Voltaire.
(i) Représentant de la Russie à la cour de France. (5) Lettre CXI1.
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million de soldais qui sortait par ces portes avec. vingt mille chariots de guerre. « Serrez, serrez, disait M. André ; je soupçonne, depuis que je me suis mis à lire, que le même génie qui a écrit Gargantua écrivait autrefois toutes les histoires.
« Mais enfin, lui dit un des convives, Thèbes, Memphis, Babylone, Ninivc, Troie, Séleucie étaient de grandes villes et n'existent plus.
« Cela est vrai, répondit le secrétaire de M. lé prince Galitzine ; mais Moscou, Constantinople, Londres, Paris, Amsterdam, Lyon, qui vaut mieux que Troie, toutes les villes de France, d'Allemagne, d'Espagne et du Nord, étaient alors des déserts. »
Le capitaine suisse, homme très instruit, nous avoua que, quand ses ancêtres voulurent quitter leurs montagnes, et leurs précipices pour aller s'emparer, comme de raison, d'un pays plus agréable, César, qui vil de ses yeux le dénombrement de ces émigrants, trouva qu'il se montait à trois cent soixante et huit mille, en comptant les vieillards, les enfants et les femmes. Aujourd'hui, le seul canton de Berne possède autant d'habitants : il n'est pas tout à fait la moitié de la Suisse ; et je puis vous assurer que les treize cantons ont au delà de sept cent vingt mille âmes, en comptant les natifs qui servent ou qui négocient en pays étranger. Après cela, messieurs les savants, faites des calculs et des systèmes ; ils seront aussi faux les uns que les autres.
Ensuite on agita la question si les bourgeois de Rome, du temps des Césars, étaient plusriches que les bourgeois de Paris du temps de M. Silhouette1.
« Ah ! ceci me regarde, dit M.André: j'ai été longtemps l'homme aux quarante écus : je crois bien que les citoyens romains en avaient davantage : ces illustres voleurs de grand chemin avaient pillé les plus beaux pays de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe: ils vivaient fort splen-
I silhouette (1709-1767), contrôleur «le^ finances en 17.07, tenta quelques réformes, mais fut bientôt obligé de se retirer. Sa retraite ne fit qu'ajouter à sa popularité.
L HOMME \l\ QUARANTE ECUS 881
didcmenl du fruit de leurs rapines ; mais enfin il y avait des gueux à Rome ; et je suis persuadé que, parmi ces vainqueurs du monde, il y eut des gens réduits à quarante écus de rente comme je l'ai été. — Savez-vous bien, lui dit un savant de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, que Lucullus dépensait, à chaque souper qu'il donnait dans le salon d'Apollon, trente-neuf mille trois cent soixante et douze livres treize sous de notre monnaie courante : mais qu'Atticus, le célèbre épicurien Atticus, ne dépensait point par mois pour sa table au delà de deux cent trente-cinq livres tournois ? — Si cela est. disjc, il était digne de présider à la confrérie de la lésine, établie depuis peu en Italie. J'ai lu comme vous, dans Florus, cette incroyableanecdote ;mais apparemment que Florus n'avait jamais soupe chez Atticus, ou que son texte a été corrompu, comme tant d'autres, parles copistes. Jamais Florus ne me fera croire que l'ami de César et de Pompée, de Cicéron et d'Antoine, qui mangeaient souvent chez lui, en fût quitte pour un peu moins de dix louis d'or par mois,
El voilà justement comme on écrit l'histoire *-.
Madame André, prenant la parole, dit au savant que, s'il voulait défrayer sa table pour dix fois autant, il lui ferait grand plaisir.
Je suis persuadé que cette soirée de M. André valait bien un mois d'AtUcus : et des dames doutèrent fort que les soupers de Rome fussent plus agréables que ceux de Paris. La conversation fut très gaie, quoiqu'un peu savante : il ne fut parlé ni des modes nouvelles, ni des ridicules d'aulrui, ni de l'histoire scandaleuse du jour.
La question du luxe fut traitée à fond. On demanda si c'était le Inve qui avait détruit l'empire romain; et il fut prouvé que les deux: empires d'Occident et d'Orient n'avaient été détruits que par la controverse et par les moines : en effet, quand Alaric prit Home, on n'était oc-
1 Ce vers célèbre est emprunte à Chariot, petite pièce de Voltaire Ute I'r. se vu.
cupé que de disputes théologiques ; et quand Mahomet II prit Constantinople, les moines défendaient beaucoup plus l'éternité de la lumière du Thabor,... qu'ils ne défendaient la ville contre les Turcs.
Un de nos savants fit uùe réflexion qui me frappa beaucoup : c'est que ces deux grands empires sont anéantis et que les ouvrages de Virgile, d'Horace et d'Ovide subsistent .
On ne fit qu'un saut du siècle d'Auguste au siècle de Louis XIV. Une dame demanda pourquoi, avec beaucoup d'esprit, on ne faisait plus guère aujourd'hui d'ouvrages de génie.
M. André répondit que c'est parce qu'on en avait fait le siècle passé. Cette idée était fine et pourtant vraie ; elle fut approfondie. Ensuite on tomba rudement sur un Ecossais qui s'est avisé de donner des règles de goût, et de critiquer les plus admirables endroits de Racine sans savoir le français l. On traita encore plus sévèrement un Italien nommé Denina 2, quia dénigré l'Esprit des lois sans le comprendre, et qui surtout a censuré cc'que l'on aime le mieux de cet ouvrage.
Cela fit souvenir du mépris affecté que Boileau étalait pour le Tasse. Quelqu'un des convives avança que le Tasse, avec ses défauts, était autant au-dessus d'Homère que Montesquieu, avec ses défauts encore plus grands, est au-
(1) Ce M. Home, grand juge d'Ecosse, enseigne la manière de faire parler les héros d'une tragédie avec esprit ; et voici un exemple remarquable qu'il rapporte de la tragédie de Henri IV, du divin Shakespeare • Le divin Shakespeare introduit milord Falstatt', chef de justice, qui vient de prendre prisonnier le chevalier Jean Coleville, et qui le présente au roi. « Sire, le voilà, je vous le livre; je supplie votre grâce de faire enregistrer ce lait d'armes parmi les autres de cette journée, ou pardieu je le ferai mettre dans une ballade, avec mon portrait à la tête: on verra Coleville me baisant les pieds. Voilà ce que je ferai, si vous ne rendez pas ma gloire aussi brillante qu'une pièce de deux sous dorée ; et alors vous verrez, dans le clair ciel de la renommée, ternir votre splendeur comme la pleine lune efface les charbons éteints de l'élément de l'air, qui ne paraissent autour d'elle que comme des têtes d'épingles. »
C'est cet absurde et abominable galimatias, très fréquent dans le divin Shakespeare, que M. Jean Home propose pour le modèle du bon goût et de l'esprit dans la tragédie; mais en récompense, M. Home trouve VIphigéme et la Phèdre de Racine extrêmement ridicules.
(Note de Voltaire.
(2) Ch. Denina (1731-1813), professeur à l'Université de Turin.
dessus du fatras de Grotius. Ou s'éleva contre ces mauvaises critiques dictées par la haine nationale et le préjugé : le signor Denina fut traité comme- il le méritait, et comme les pédants le sont par les gens d'espril.
On remarqua surtout avec beaucoup de sagacité que la plupart des ouvrages littéraires du siècle présent, ainsi que les conversations, roulent sur l'examen des chefsd'œuvre du dernier siècle. Notre mérite est de discuter leur mérite: nous sommes comme des enfants déshérités qui fout le compte du bien de leurs pères. On avoua que la philosophie avait fait de très grands progrès, maïs que la langue et le style s'étaient un peu corrompus.
C'est le sort de toutes les conversations de passer d'un sujet à un autre. Tous ces objets de curiosité, de science et de goût, disparurent bientôt devant le grand spectacle que l'impératrice de Russie 1 et le roi de Pologne donnaient au monde: ils venaient de relever l'humanité écrasée, et d'établir la liberté de conscience dans une partie de la terre beaucoup plus vaste que ne le fut jamais l'empire romain : ce service rendu au genre humain, cet exemple donné à tant de cours qui se croient politiques, fut célébré comme'il devait l'être : on but à la santé de l'impératrice, du roi philosophe et du primat philosophe, et on leur souhaita beaucoup d'imitateurs : le docteur de Sorbonne même les admira; car il y a quelques gens de bon sens clans ce corps, comme il y eut autrefois des gens d'esprit chez les Béotiens.
Le secrétaire russe nous étonna par le récit de tous les grands établissements qu'on faisait en Russie. On demanda pourquoi on aimait mieux lire l'histoire de Charles XII,
(1) Catherine II, impératrice de Russie (1762-1796), a « donné au monde » des spectacles divers. Elle a gouverné avec une énergie admirable; mais elle a fait déposer et étrangler son mari Pierre III, et elle a étalé sur le trône une immoralité cynique. Elle a fait proclamer la tolérance dans ses états et elle a fait profession de philosophie; mais elle a par trois l'ois démembré la Pologne. Quant à Stanislas Poniatowski, il fut placé sur le trône de Pologne, par la faveur de Catherine en 176i, mais « le spectacle qu'il donna au monde » fut assez Iriste, car. sous son règne, l'anarchie prit de telles proportions que les États voisins (Russie, Prusse, Autriche) intervinrent de la manière que l'on sait.
qui a passé sa vie à détruire, que celle de Pierre le Grand, qui a consumé la sienne à créer 1. Nous conclûmes que la faiblesse et la frivolité sont la cause de cette préférence ; que Charles XII fut le don Quichotte du Nord, et que Pierre en fut le Solon; que les esprits superficiels préfèrent l'héroïsme extravagant aux grandes vues d'un législateur; que les détails de la fondation d'une ville leur plaisent moins que la témérité d'un homme qui brave dix mille Turcs avec ses seuls domestiques ; et qu'enfin la plupart des lecteurs aiment mieux s'amuser que s'instruire. De là vient que cent femmes lisent les Mille et une Nuits, contre une qui lit deux chapitres de Locke.
De quoi ne parla-t-on point dans ce repas dont je me souviendrai longtemps ! Il fallut bien enfin dire un mot des acteurs et des actrices, sujet éternel des entretiens de table de Versailles et de Paris. On convint qu'un bon déclamateur était aussi rare qu'un bon poète. Le souper finit par une chanson très jolie, qu'un des convives fit pour les dames. Pour moi, j'avoue que le banquet de Platon ne m'aurait pas fait plus de plaisir que celui de M. et de Mme André.
Nos petits-maîtres et nos petites-mail resses s'y seraient ennuyés, sans doute ; ils prétendent être la bonne compagnie; mais ni M. André ni moi ne soupons jamais avec celte bonne compagnie-là.
(1) Allusion au peu de succès obtenu par l'Histoire de la Russie, à laquelle on préférait de beaucoup celle de Charles XII.
Œuvres, 1741.
En-tête tiré des Œuvres, édition de 174b