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CHAPITRE V

La vie à Ferney d'après la Correspondance 1760 1778 .

V>us donnons dans ce chapitre un certain nombre de lettres appartenant à la période de Ferney, qui, ajoutées à celles que nous avons déjà citées plus haut, permettent d'assister à la vie de Voltaire pendant ces dix-huit années.

Voltaire avait acquis le domaine de Ferney au commencement de novembre 1758 V. p. 611). Il n'y résida qu'à partir de 17.r>'J et surtout de 1700. Fernex (c'est Voltaire qui a fait prévaloir l'orthographe Ferney), est situé sur le territoire français, à 7 kilomètres nord-ouest de Genève et à 4 seulement du lac. A l'ouest de Ferney, à une distance de 14 à 15 kilomètres, se dressent les sommets du Jura, qui atteignent îles altitudes de 1720 et 1723 mètres. Celle de Ferney même est de 439 mètres, ceci soit dit pour faire comprendre le patriarche, quand il se plaint du rude climat de sa retraite pendant six mois de l'année.

Voltaire, là comme ailleurs, mit son plaisir à bâtir, à planter, à créer le mouvement et la vie autour de lui. Il y était aidé par sa nièce, Mme Denis, qui, depuis son retour de Prusse, lui tenait lieu de fille. Parisienne jusqu'aux moelles, elle aimait peu la campagne et la solitude: il lui fallait des distractions de toutes sortes, réceptions, représentations, qui à certains moments n'étaient pas sans fatiguer le vieillard.

I)è> 17ti2, l'oncle et la nièce donnèrent l'hospitalité à Mlle Corneille qui, mariée à M. Dupuits, vivait le plus souvent à Ferney.

Voltaire avait recueilli chez lui un ancien jésuite, le P. Adam, dont on s'explique difficilement la longue présence auprès du philosophe. Celui-ci, en agréant cet hôte, avait montré une certaine largeur d'esprit. Le religieux, entre autres services, bénit le mariage Éde Mlle Corneille. Peut-être se flattait-il de l'espérance d'assister le patriarche à sa dernière heure. En atteudant, il jouait tous les soirs avec lui une partie d'échecs tort disputée, qui né se terminait pas toujours sans quelque scène de comique dépit.

Voltaire était si hospitalier que son château était presque toujours rempli : gens de lettres et philosophes, étrangers et français, bientôt ministres et grands seigneurs, i'Àlembert et La Harpe, le prince de Brunswick, le landgrave de liesse, Turgot et l'abbé Morellèt, le chevalier de Boufflers et le prince de Ligne, etc., se succédaient, comme aussi les malheureux qui venaient demander un secours ou une intervention, comme les Calas ou les Sirven. La cohabitation de tant d'hôtes divers faisait comparer Ferney à l'arche de Noé.

Une des principales attractions à Ferney, comme aux Délices, c'était les représentations dramatiques. Voltaire ne se lassait pas de jouer la comédie, c'est-à-dire le plus souvent ses tragédies ; et, bon gré malgré, il fallait que chacun payât de sa personne. La Harpe, nouvellement marié, ayant amené sa jeune femme, Voltaire découvrit en elle le génie d'une comédienne. « Elle joue comme Mlle Clairon, écrivait-il à Richelieu, à cela près qu'elle est beaucoup plus attendrissante. » 7 mars 1767.

Toujours encourageant pour les débutants, il poussait La Harpe à produire, mais il ne pouvait parvenir à lui faire accepter certaines critiques. Le jeune auteur, qui accueillait si mal les observations, ne se gênait pas pour retoucher les vers de Voltaire qu'il avait à réciter dans son rôle et le vieillard acceptait avec bonhomie ce sans-gène de celui qu'il appelait paternellement •< petit » eu « mon fils ». La Harpe se permit même de tendre un piège à Voltaire en lui récitant, sans en nommer l'auteur, la fameuse strophe de Le Franc de Pompignan sur la mort de J.-B. Rousseau.

Le Nil a vu sur ses rivages

Les noirs habitants du désert, etc.

Voltaire sans méfiance s'écria: Ah! mon Dieu, que cela est beau ! eh! qui est ce qui a fait cela? La Harpe s'amusa quelque temps à le lui l'aire deviner, puis il lui lança le nom abhorré.

Dans les chapitres qui précèdent, nous avons parlé de quelques-uns des épisodes qui remplirent la vie de Ferney, l'affaire Calas, l'adoption de Mlle Corneille et le Commentaire sur son oncle, le Dictionnaire philosophique et la propagande voltairienne : nous n'y reviendrons pas.

Mais l'activité du vieillard revêtait toutes les formes. Il s'était d'abord improvisé maçon et architecte. 11 se fit bientôt agriculteur, colon, industriel, commerçant.

Le pays de Ferney était pauvre. Voltaire veut l'enrichir, il appelle à lui tous les bras inoccupés, il achète à grands frais des instruments perfectionnés et donne l'exemple en mettant luimême la main à la charrue. Il y avait un champ qu'on appelait le champ de M. de Voltaire, parce qu'il ne laissait point à d'autres le soin de le cultiver et qu'il ne cessa de labourer qu'à

la VIE \ ikkney

l'âge de [soixante-dix-huit ans. « Tout ce que nous avons de mieux à faire sur la terre, c'est de la cultiver, les autres expériences Je physique ne sont que jeux d'enfants en comparaison uVs expériences de Triptolème, de Vertumne et de Pomone; ce sont là de grands physiciens ». Lettre à Haller. (Desnoireterres, Voltaire aux Délieex, p. 824.)

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Le Château de Ferney, d'après un dessin de Brandoin, gravi par Masquelier,

Il parle à tout instant de son nouveau semoir, qui épargne la moitié de la semence etauquel nul autre ne saurait être comparé. On verra plus loin les lettres à M. Moreau de la Rochette, 1" juin 17G7 et à M. Dupont, 7 juin 1769.

La contrée se ressentit, dès la première heure, de la présence de Voltaire, il traça des routes ou lit réparer les anciennes. Il aménagea son château et reconstruisit l'église qui était voisine1. C'est sur le fronton de cette église qu il s'était plu à mettre l'inscription :

UEO EuEXIT YOLTA.IRE 2.

Il fonda à Ferney ane colonie, donWu spécialité était l'horlogerie. Mais cette industrie n'était pas la seule du pays. 11 aménagea une magnanerie dans son théâtre. (( Comme je ne

Il L'église masquait la vue de son château: il la démolit, pour en une neuve à une autre place. L'affaire flt du bruit et peu s'en fallut qu'il ne rencontrât de ce chel de grosses difficultés.

A DIEU VOLTAIHE A EHIGE CETTE EGLISE

peux plus jouer la comédie, j'ai changé mon théâtre en manufacture » (26 auguste 1771), et pour premier essai il envoie à la duchesse de Choiseul une paire de bas de soie sortie de ses ateliers. On verra la lettre plus loin (p. 913).

Il demande à une reine de la mode, Mme de Saint-Julien, des échantillons de soie blanche pour servirde modèle aux ouvrières de Ferney. « Vous avez vu cette belle blonde, façon de dentelle de Bruxelles, qui a été faite dans notre village. L'ouvrière qui a fait ce chef-d'œuvre est prête d'en faire autant, et en aussi grand nombre qu'on voudra et à très bon marché, pour l'ancienne boutique Duchapt ; elle prendra une douzaine d'ouvrières avec elle, s'il le faut, et nous vous aurons l'obligation d'une nouvelle manufacture.» (25 auguste 1772).

Pour développer à Ferney l'industrie horlogère, Voltaire fit appel à ces natifs qui peuplaient Genève et au sort desquels il s'était activement intéiessé lors de leurs démêlés avec le grand Conseil. Le seigneur de Ferney demanda à Choiseu! l'autorisation de les introduire en France. Il leur- promit des avances de fonds et bientôt il se mit en campagne pour recommander les produits de leur travail. 11 s'adressa pour cela à Mme de Choiseul (Vr. plus loin, p. 914).

Il supplie le cardinal de Bernis de lui indiquer à Home un honnête marchand qui veuille bien être son correspondant. « Si Catherine II, ajoute-t-il, prend Constantinoplc, nous comptons bien fournir des montres à l'Eglise grecque. » Comment Voltaire s'y prend pour faire l'article à tous les ambassadeurs, c'est ce que l'on verra dans la Lettre circulaire à tous les ambassadeurs qu'il s'avise de rédiger et dans laquelle il se réclame de la haute protection du duc de Choiseul.

Il n'hésite pas à revenir à la charge et fait presser par ses amis les ministres susceptibles de favoriser son commerce. « .l'aurai beaucoup d'obligations à M. le duc de Praslin, s'il daigne envoyer des montres au dey et à la milice d'Alger, au bey et à la milice de Tunis ». (Lettre à d'Argental, 26 septembre 1770). Il n'oublie personne. En attendant que Catherine II ait pris Constantinople, pour fournir de montres lEglise grecque, Voltaire prend le parti d'envoyer à Stamboul, une petite cargaison, qu'il recommande aux bons soins de notre ambassadeur auprès de la Porte, M. de Saint-Priest. « La Turquie pourra être un meilleur débouché encore que Paris, lorsque la paix sera faite; car, enfin, il faudra bien qu elle se fasse ». » Bientôt le duc de Duras achetait un ou deux ballots de montres pour les présents de mariage du comte d'Artois (Letlrc de Voltaire à Richelieu, 16 janvier 1771). L'impératrice Catherine lui en demandait pour

(t) Elle se lit en 1774. Lé traité de Kainardji donna à la Russie lés débouchés qu'elle désirait sur là Mer Noue.

\.\ VIE A. ferney 889

quelques milliers Je roubles. « Je les prendrais toutes », écrivait-elle, et Voltaire d'expédier aussitôt pour quarante mille francs de montres. « Nous souhaitons tous ardemment dans mon canton, lui écrivait-il, que toutes les heures de ces montres vous soient favorables et que Mousïâpha passe toujours de mauvais quarts d'heure » (30 avril 1771).

On est confondu de cette activité endiablée. et de cette fécondité épistolaire chez un vieillard de soixante-dix à quatre-vingts ans. Pas de jours sans qu'il -écrivît ou dictât1, par dizaines et quelquefois par vingtaines, lettres et billets, d'une malice, d'une vivacité, souvent d'une grâce inimitables.

Dans un corps décharné une flamme subsistait toujours ardente, éblouissante d'esprit et de passion, qui se traduisait parle feu du regard, comme par celui de la conversation et du style. Les derniers portraits, ceux de Pigalle et de lloudon, ont fixé et immortalisé ce contraste.

On trouvera plus loin (p. 91."») la lettre que Voltaire écrivit à Madame Necker pour protester contre le projet de sa statue confiée à Pigalle (niai J770.)

>\ous donnons aussi à sa date (p. 922) la curieuse lettre dans laquelle il demande grâce à Denon pour un portrait caricatural et pour l'estampe bien connue du Déjeuner de Ferney.

Terminons ces courtes notes par quelques détails empruntés à deux contemporains sur le costume souvent un peu étrange de Voltaire à Ferney.

ce II était toujours en souliers gris, bas gris de fer, roulés, grande veste de basin, longue jusqu'aux genoux, grande et longue perruque et petit bonnet de velours noir. Le dimanche, il mettait quelquefois un bel habit mordoré2 uni, veste et culotte de même, mais la veste à grandes basques et galonnée en or, à la bourgogne, galons festonnés et à laines, avec de grandes' manchettes à dentelles jusqu'au bout des doigts, car avec cela, disait-il, on a l'air noble ».

Prince de Lignl;. (Mon séjour chez M. de Voltaire.)

Le voyageur anglais Sherlock le peint en déshabillé, dans sa tenue la plus habituelle chez lui. « Les deux jours que je l'ai vu, il portait des souliers de drap blanc, des bas blancs de laine, des culottes rouges, deux gilets avec une robe de chambre et la veste de toile bleue, semée de fleurs jaunes et doublée de jaune': il portait une perruque grise à trois marteaux et, pardessus, un bonnet de nuit de soie, brodé d'or et d'argent. » [Lettre d'un voyageur anglais, Londres, 177'.», p. 153.)

(1) Il avait pour secrétaire Wagnière, qui, après l'avoir servi pendant vingt-quatre ans, a laissé sur son maître des notes intéressantes.

(2) C'est-à-dire brun avec reflets dorés.

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