VOLT W II E
Voltaire fait les honneurs de sa maison.
A M. Tukgot l.
\ii.r Délires, près de Genève.
26 octobre 1760.
Vous arrivez, monsieur, dans ma chapelle de village, quand la messe est dite ; mais nous la recommencerons pour vous. Cette chapelle est un théâtre de Polichinelle, où nous jouons des pièces nouvelles, avant qu'on les abandonne au bras séculier de Paris. Vous n'aurez qu'à commander, et la troupe sera à vos ordres2.
Vous venez, monsieur, par un vilain temps dans un pays qu'il ne faut voir que par le beau temps; son seul mérite consiste dans des vues charmantes.
Vous voulez voir Genève : il n'y a que des marchands occupés de gagner trois sous sur le change, des prédicants calvinistes durs et ennuyeux, mais une cinquantaine de gens d'esprit très philosophes. Il n'y vient, que des malades pour consulter Tronchin, et vous vous portez bien. Les cabarets y sont très mauvais et très chers. Les portes de la ville se ferment à cinq heures, et alors un étranger est eirAarrassé de sa personne. La campagne est très agréable, mais ce n'est pas au mois de novembre.
Vous voyez, monsieur, que je ne veux pas vous surfaire.
Je suis dans ma chaumière; on la nomme les Délices, parce que rien n'est plus délicieux que d'y être libre et indépendant. Elle est située sur le chemin de Lyon à une portée de canon de la ville de Calvin. Nous venez une longue muraille, uneqiorte à barreaux verts, un grand berceau vert sur cette muraille; C'est là mon bouge. Je vous conseille monsieur, et je vous supplie d'y descendre, Atque huiniles habilare casas3.
(1) Turgot, qui avait alors trente-trois ans, n'avait pas encore été intendant; mais il était déjà connu pour ses grandes lumières et sa largeur d'esprit. Il était l'ami de d'AIembert.
(2) La famille et les amis de Voltaire, en particulier Mme Denis, qui jouait avec succès le rôle de Nanine.
(3) « Et d'habiter d'humbles chaumières » (Virgile, 2' Eglogue, 29)
L\ VIE \ il, li \ i.i 891
Nous ne serez pas logé magnifiquement ; il s'en faut
beaucoup. En qualité de comédiens, nous n'avons que des loges ; et, comme reclus, nous n'avons que des cellules. Nous logerons vos équipages, vos gens ; personne ne sera gêné. Nous aurez des livres, et, si vous voulez, même des manuscrits que vous ne I ruinerez point ailleurs. Si vous voulez voir Genève, vous verrez cette ville de vos fenêtreSj et vous irez tant qu'il vous plaira. Voilà, monsieur, ma déclaration et mes très humbles prières; Je ne puis trop vous remercier de l'honneur que vous daignez me faire et vous savoir assez de gré de votre voyage philosophique. Vous vous accommoderez de notre médiocrité et de notre liberté républicaine.
« Oinitte miniri bealae Fiiinum et npes slrepitumque Romae l. »
Réconciliation.
A M. l'abbé Trublet2.
Au château de Ferriey, ce 27 avril 1761.
Votre lettre et votre procédé généreux, monsieur, sont des preuves que vous n'êtes pas mon ennemi, et voire livre vous taisait soupçonner de l'être. J'aime bien mieux encore votre lettre que votre livre : vous aviez imprimé que je vous faisais bâiller, et moi j'ai laissé imprimer que je nie mettais à rire. Il résulte de tout cela que vous êtes difficile à amuser, et que je suis mauvais plaisant ; mais enfin, en bâillant et en riant, vous voilà mon confrère, et il faut tout oublier eu bons chrétiens et en bons académiciens.
i Ne te laisse pas imposer par la richesse, la fumée et le bruit de l'opulente Rome » (Horace, Odes III. 22, v. 11).
12) L'abbc Trublet (1697-1770) que Voltaire avait raillé copieusement dans la satire du Pauvre Diable (175S). (V. p. 749 et la note 3.)
I/abbe Trublet, qui venait d'entrer à l'Académie Française, envoya à Voltaire son discours, avec une lettre aimable qui désarma le satirique.
Je suis fort content, monsieur, de votre harangue, et très reconnaissant de la bonté que vous avez de me l'envoyer; à l'égard de votre lettre,
« Nardi parvus onyx eliciet cadum ' »
Pardon de vous citer Horace, que vos héros, MM. de Fontenelle et de La Motte, ne citaient guère. .Te suis obligé, en conscience, de vous dire que je ne suis pas né plus malin que vous et que, dans le fond, je suis bonhomme. 11 est vrai qu'ayant fait réflexion, depuis quelques années, qu'on ne gagnait rien à l'être, je me suis mis à être un peu gai, parce qu'on m'a dit que cela est bon pour la santé. D'ailleurs, je ne me suis pas cru assez important, assez considérable, pour dédaigner toujours certains illustres ennemis qui m'ont attaqué personnellement pendant une quarantaine d'années, et qui, les uns après les autres, ont essayé de m'accabler, comme si je leur avais disputé un évèché ou une place de fermier général. C'est donc par pure modestie que je leur ai donné enfin sur les doigts. Je me suis cru précisément à leur niveau ; « cl in arennni ctun sequalibus dësçendi9», comme dit Cicéron.
Croyez, monsieur, que je fais une grande différence entre vous et eux ; mais je me souviens que mes rivaux et moi, quand j'étais à Paris, nous étions tous fort peu de chose, de pauvres écoliers du siècle de Louis XIV, les uns en vers, les autres en prose, quelques-uns moitié prose, moitié vers, du nombre desquels j'avais l'honneur d'être; infatigables auteurs de pièces médiocres, grands compositeurs de riens, pesant gravement des œufs de mouche dans des balances de toile d'araignée. Je n'ai presque vu que de la petite charlatanerie : je sens parfaitement la valeur de ce néant ; mais comme je sens également le néant de tout le reste, j'imite le Véjanius d'Horace :
« ... Véjanius armis (( Ilerculis ad postem tixis, latet abdilus agr<> ". »
(i) « Une petite fiole de parfum vous vaudra une jarre de vin » Ho- RACE, Oflea IV, 12, v. 17.
(2) « Je suis descendu dans l'arène lutter avec mes émules. «
(3) « Véjanius (gladiateur célèbre) après avoir suspendu ses armes à
!..\ VIE \ l'MKM. v 893
C'est de cette retraite que je vous dis très sincèremenl que je trouve des choses utiles et agréables dans tout ce que vous avez fait, que je vous pardonne cordialement de m'avoir pincé, que je suis fâché de vous avoir donné quelques coups d'épingle, que votre procédé me désarme pour jamais, que bonhomie vaut mieux que raillerie, et que je suis, monsieur mon cher confrère, de tout mon cœur avec une véritable estime et sans compliment, comme si de rien n'était, votre, etc.
Le « Pertharite » de Corneille.
A M. DE ClDEVILLE.
A Ferney, 23 septembre 17(51.
Mon ancien camarade, mon cher ami, nous recevrons toujours à bras ouverts quiconque viendra de votre pari. Il est vrai que nous aimerions bien mieux vous voir que vos ambassadeurs ; mais ma faible santé me retient dans la retraite que j'ai choisie. Je viens de bâtir une église; mais j'aime bien mieux le monument que j'érige à Corneille, votre compatriote. Je suis bien aise que l'indifférent Fontenellc m'ait, laissé le soin de Pierre et de sa nièce : l'un et l'autre amusent beaucoup ma vieillesse. Je vous exhorte à lire Pertharite avec attention. Lisez du moins. W second acte et quelque chose du troisième. Vous serez tout étonné de trouver le germe entier de la tragédie d'Andromaque, les mêmes sentiments, les mêmes situalions, les mêmes discours. Vous verrez un Grimoald jouer le rôle de Pyrrhus, avec une Rodelinde dont il a vaincu le mari qu'on croit mort. 11 quitte son Éduige pour Rodelinde, comme Pyrrhus abandonne son Ilermione pour Andromaque. Il menace de tuer le fds de sa Rodelinde, comme Pyrrhus menace Astyanax. Il est violent, et Pyrrhus aussi. Il passe de Rodelinde à Éduige, comme Pyrrhus d'Andromaque à Ilermione. Il promet de rendre le
la porte du temple d'Hercule, vit retiré et caché à la campagne » Epitre, I, 1, v. 4, 5.
trône au pelit Rodelinde : Pyrrhus en fait autant, pourvu qu'il soit aimé. Rodelinde dit à Grimoald : / « N'imprime point de tache à tant de renommée1 », etc.
Andromaque dit à Pyrrhus :
. « Faul-il qu'un si grand cœur montre tant de faiblesse, <( Et qu'un dessein si beau, si grand, si généreux., « Passe pour le transport d'un esprit amoureux 2 ? »
Ce n'est pas tout ; Eduigc a son Oreste. Enfin Racine a tiré tout son or du fumier de Perlharite, et personne ne s'en était douté, pas même Bernard de Fontenelle, qui aurait été bien charmé de donner quelques légers coups de patte à Racine.
Vous voyez, mon cher ami, qu'il y a des choses curieuses jusque dans la garde-robe de Pierre. La comparaison que je pourrai faire de lui et des Anglais et des Espagnols, qui auront traité les mêmes sujets, sera peut-être agréable. A l'égard des bonnes pièces, je ne fais aucune remarque sur laquelle je ne consulte l'Académie. Je lui ai envoyé toutes mes notes sur le Cid, les Horaces, Pompée, Polyeucte, Cinna, etc. Ainsi mon commentaire pourra être à la fois un Art poétique et une grammaire.
On va reprendre encore Oreste à la Comédie Française. 11 est vrai que j'ai bien fortifié cette pièce et qu'elle en avait besoin. Mais enfin j'aime à voir la nation redemander une tragédie grecque, sans amour, dans laquelle il n'y a point de partie carrée ni de roman.
Adieu ; je vous embrasse. Pourriez-vous me dire quel est un monsieur P. T. N. G3, à qui Corneille dédie sa Médée ?
Voltaire mécontent du Parlement de Bourgogne.
A M. F.ïot de la Marche 4.
A Fer ne y, 25 mars 17*>2.
11 y a longtemps que je n'ai eu l'honneur d'écrire à
(1) Pcrtharite. Acte II. scène V.
(2j Andromaque. Acte I, scène iv.
(3) « On ignore complètement qui ces initiales désignent. «(Corneille, éd. Mart v-Laveaux, II.)
LA vu: a i r. liisia 895
celui qui sera toujours mon premier président. J'ai bien des choses à lui dire. Premièrement son Parlement m'afflige l. Le roi se soucie fort peu qu'on juge ou non les procès auxquels je m'intéresse ; mais moi je m'en soucie. Voilà une plaisante vengeance d'écolier de dire : Je ne ferai pas mon thème parce que jey8uis mécontent de mon régent. C'est pour cela au contraire qu'il faut bien faire son thème. J'apprends que vous faites tous vos efforts pour parvenir à une conciliation. Qui peut y réussir mieux que vous? Vous serez le bienfaiteur de votre com- pagaie ; c'est un rôle que vous êtes accoutumé à jouer.
Je vous demande pardon de donner des fêtes2 quand la province soutire, mais il est bon d'égayer, les affligés. Il yen a déplus d'une sorte3...
Mon cher et respectable ami, ayez pitié de ma juste curiosité. Je soupçonne que c'est vous qui m'avez écrit il y a environ deux mois ; mais les écritures quelquefois ressemblent à d'autres. Quand vous aurez la bonté de m'écrire, mettez un M au bas de la lettre, cela avertit. Je devrais vous reconnaître à votre style et à vos boutés; mais mettez un M, car, quand je vous renouvelle mon tendre et respectueux attachement, je mets un V.
A l'éditeur d'un « Recueil de ses erreurs ».
Au sieur Fez 4 Libra ire d'A vig n o n .
Aus Délices, 17 mai 1762.:
Vous me proposez par votre lettre datée d'Avignon, du 30 avril, de me vendre pour mille écus l'édition entière
(1) Voltaire, qui avait des procès pendants devant le Parlement de Rourgogne, était mécontent de ce que ce Parlement eût suspendu ses audiences, pour amener le roi à le venger de certaines attaques.
(2) Des représentations dramatiques.
(3) Suit le passage sur l'affaire Calas, que l'on peut lire p. 75S.
(4) Nous donnons cette lettre à titre d'échantillon du persiflage de Voltaire.
d'un recueil de mes Erreurs sur les faits historiques et dogmatiques, que vous avez, dites-vous, imprimé en terre papale. Je suis obligé, en conscience, de vous avertir qu'en relisant, en dernier lieu, une nouvelle édition de mes ouvrages, j'ai découvert dans la précédente pour plus de deux mille écus d'erreurs ; et comme en qualité d'auteur je me suis probablement trompé de moitié à mon avantage, en voilà au moins pour douze mille livres. Il esf donc clair que je vous ferais tort de neuf mille francs, si j'acceptais votre marché.
De plus, voyez ce que vous gagnerez au débit du Dogmatique ; c'est une chose qui intéresse particulièrement toutes les puissances qui sont en guerre, depuis la mer Baltique jusqu'à Gibraltar. Ainsi je ne suis pas étonné que vous me mandiez que Vouvrage est désiré universellement.
M. le général Laudon1, et toute l'armée impériale, ne manqueront pas d'en prendre au moins trente mille exemplaires, que vous'vendez, dites-vous, 2 livres pièce, ci 60.000 liv.
Le roi de Prusse, qui aime passionnément le Dogmatique, et qui en est occupe plus que jamais, en fera débiter à peu près La même quantité, ci 60.000 liv.
Vous devez aussi compter beaucoup sur Mgr le prince Ferdinand - ; car j'ai toujours remarqué, quand j'avais l'honneur de lui faire ma cour, qu'il était enchanté qu'on relevât mes erreurs dogmatiques ; ainsi vous pouvez lui en envoyer vingt mille exemplaires, ci 40.000 liv.
A l'égard de l'armée française, où l'on parle encore plus français que dans les armées autrichiennes et prussiennes, vous yen enverrez au moins cent mille exemplaires, qui à 40 sous la pièce, font 200.000 liv.
1 1 1 Le baron de Laudon (1715-1790), général au service de Marie-Thé- W-se d'Autriche. Il battit plusieurs l'ois Frédéric IL II était né en Livonie (2) Le prince Ferdinand de Modène, un des lils de Marie-Thérèse.
L'A VIE a fi; km: y 897
Votb avez sans- doulc écrit à M. 1 amiral Anson ', qui vous procurera en Angleterre et dans les colonies le débit de cent mille de vos recueils, ci 200.000 liv.
Quant aux moines et aux théologiens, que le Dogmatique regarde plusparticulièrement, vous ne pouvez en débiter auprès d'eux moins de trois cent mille dans toute l'Europe, ce qui forme tout d'un coup un objet de. 000.000 liv. t Joignez à cette liste environ cent mille amateurs du Dogmatique parmi les séculiers, pose . ^ 200.000 liv.
Somme totale 1.360.000 liv.
Sur quoi il y aura peut-être quelques frais, mais le produit net sera au moins d'un million pour vous.
Je ne puis donc assez admirer votre désintéressement de me sacrifier de si grands intérêts pour la somme de 3.000 livres une fois payée.
Ce qui pourrait m'empècher d'accepter votre proposition, ce serait la cx-ainte de déplaire à M. l'inquisiteur de la foi, ou pour la foi, qui a sans doute approuvé votre édition. Son approbation, une fois donnée, ne doit point être vaine; il faut que les fidèles en jouissent; et je craindrais d'être excommunié si je supprimais une édition si utile, approuvée par un jacobin, et imprimée dans Avignon.
A l'égard de votre auteur anonyme qui a consacré ses veilles à cet important ouvrage, j'admire sa modestie : je vous prie de lui faire mes tendres compliments, aussi bien qu'à votre marchand d'encre.
Bonheur de Voltaire dans sa retraite.
A M. l'abbé d'Oliveï2.
A Ferney, 26 décembre 1763.
Mon cher doyen (car M. le maréchal de Richelieu n'est
(Il George Anson (1097-1762), amiral anglais. ■1 V plus haut, p. 310. n. 2.
Voltaire. 29
que le doyen des agréments, et vous êtes le doyen de l'Académie), je vous souhaite des années heureuses depuis 1764 jusqu'en 1784 l. Pour moi, je n'espère que peu de jours. Vous savez qu'il a plu à Dieu de nie faire d'une étoffe très faible et très peu durable. Je ne me suis jamais attendu à parvenir jusqu'à soixante dix ans, dont j'ai l'honneur d'être affublé. Je m'attendais encore moins à passer gaiement ma vie entre le nionl Jura et les Alpes, entre la nièce de Corneille et un jésuite2 qui s'est avisé d'être mon aumônier. Je suis bien aise de^vous dire que je mène dans mon petit château la plus jolie vie du monde et que je n'ai été véritablement heureux que dans cette retraite. Mlle Corneille a été très bien mariée ; toute sa famille est chez moi3 ; on y rit du matin au soir. Son oncle est tout commenté et tout imprimé. On criera contre moi, on me trouvera trop critique, et je m'en moque : je n'ai cherché qu'à être utile, et, pour l'être, il faut dire la vérité. Quiconque veut critiquer tout, est un Zoïle; quiconque admire tout, est un sot. J'ai tâché de garder le milieu entre ces deux extrémités, et je m'en rapporterai à vous.
Mme Denis, mon cher doyen, vous fait bien ses compliments et moi, je vous fais mes condoléances : je pense avec chagrin que nous ne nous reverrons plus. Je suis devenu si nécessaire à ma petite colonie, que je ne puis plus la quitter, et probablement vous ne sortirez point de Paris. Soyez aussi heureux que la pauvre nature humaine le comporte. Consolez-moi par un peu de souvenir du chagrin d'être loin de vous ; c'est la s^ule peine d'esprit dont je puisse me plaindre, Je ne vous écris pas de ma main, attendu qu'une grosse fluxion me rend aveugle depuis six mois. Me voilà comme Tirésie ; mais je n'ai pas su les secrets des dieux comme lui, quoique je les aie cherchés longtemps. Adieu, mon cher doyen.
(1) L'abbé d'Olivet mourut en 1768, à quatre-vingt-six ans.
(2) Le P. Adam, voir plus haut, p. 885.
(3) En fait, Mlle Corneille avait simplement auprès d'elle sa bellesœur, Mlle Dupuits.
LA VIE V FERNEÏ 899
Recommandation.
A M. le Marquis de Chauvelin l.
A Ferney, 2S auguste 1764.
Dirai-je à Votre Excellence qu'il m'est venu un M. de La Balle ? point; c'est M. de la Balme, surnommé de l'Echelle, gentilhomme savoyard, par conséquent pauvre. Ce M. de La Balme est oncle de ce jeune homme à qui j'ai donné Mlle Corneille. — « J'ai un fils haut de cinq pieds et demi, m'a-t-il dit, et je ne sais qu'en faire; vous êtes •connu de M. l'ambassadeur de France à Turin ; il a pour vous des bontés ; il est sans doute ami du ministre de la guerre, ainsi mon fils sera enseigne : il a déjà un frère et deux oncles dans le service, et ses ancêtres ont servi dès le temps de César ; je m'en prendrai à vous si mon fils n'est pas enseigne. — Monsieur, lui ai-je répondu, je doute fort que M. de Chauvelin se mêle des enseignes de Savoie, et je ne suis pas assez hardi pour abuser à ce point des bontés dont il m'honore. » Alors le bon M. de La Balme m'a embrassé tendrement : « Mon cher monsieur de Voltaire, écrivez. à M. l'ambassadeur, je vous en conjure. — Monsieur, je n'ose, cela passe mes forces. » Enfin il m'a tant prié, tant pressé, il était si ému, que j'ai la hardiesse d'écrire ; mais je n'écris qu'autant que la chose soit facile, 'qu'elle s'accorde avec toutes vos convenances, qu'elle ne vous compromette en rien, et que vous me pardonniez la liberté que je prends. Que Vos Excellences agréent les respects du bonhomme V.
(1) François-Claude, marquis de Chauvelin, fils du secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, fut ambassadeur à Gênes, puis à Turin. Il mourut en 1774.
Sur le cordon de troupes auprès de Genève *.
A M. le Duc de Choiseul.
9 janvier 1767.
Mon héros, mon protecteur, c'est pour le coup que vous êtes mon colonel. Le satrape Elochivis 2 environne mes poulaillers de ses innombrables armées, et le bonhomme qui cultive son jardin3 au pied du mont Caucase est terriblement embarrassé par votre funeste ambition.
Permettez-moi la liberté grande de vous dire que vous avez le diable au corps. Maman Denis et moi, nous nous jetons à vos pieds. Ce n'est pas les Genevois que vous punissez, c'est nous, grâce à Dieu. Nous sommes cent personnes à Femey qui manquons de tout, et les Genevois ne manquent de rien. Nous n'avons pas aujourd'hui de quoi donner aux généraux de votre armée.
A peine l'ambassadeur de votre sublime Porte eut-il assuré que le roi de Perse prenait les honnêtes Scythes4 sous sa protection et sauvegarde spéciale que tous les bons Scythes s'enfuirent. Les habitants de Scythopolis peuvent aller où ils veulent, et revenir, et passer et repasser, avec un passeport du chiaoux5 Hennin; et nous, pauvres Persans, parce que nous sommes votre peuple, nous ne pouvons ni avoir à manger, ni recevoir nos lettres de Babylone, ni envoyer nos esclaves chercher une médecine chez les apothicaires de Scythopolis.
Si votre tète repose sur les deux oreillers de la justice
(1) Les troubles qui régnaient à Genève depuis les représentations des amis de Rousseau avaient amené une intervention de la France. Choiseul faisait faire sur les confins de Genève une démonstration militaire.
(2) Anagramme du nom de Choiseul. Dans l'épitre dédicatoire des Scythes (i~i&ï), Voltaire désignant Choiseul, écrivait .« Son nom était Elochivis, comme qui dirait habile, généreux et plein d'esprit, tant la langue persane a d'énergie. »
(3) Voltaire (souvenir de Candide).
(4) Voltaire s'amuse aux allégories en style oriental. Les Scythes sont ici les Genevois, les Persans désignent les Français. Babylone est Paris, etc. Le résident de France Hennin conserve son nom, mais il est déguisé en chiaoux.
(5) Chiaoux. V. Lex.
LA VIE V l'KliMlï 901
et de la compassion, daignez répandre la rosée de vos faveurs sur notre disclle.
Dès qu'on eut public votre rescrit impérial dans la superbe ville de Gex, où il n'y a ni pain ni pâte, et qu'on eut reçu la défense d'envoyer du foin chez les ennemis, on leur eu fit passer cent fois plus qu'ils n'en mangeront en une année. Je souhaite qu'il en reste assez pour nourrir les troupes invincibles qui bordent actuellement les frontières de la Perse.
Que votre sublimité permette donc que nous lui adressions une requête qui ne sera point écrite en lettres d'or sur un parchemin couleur de pourpre, selon l'usage, attendu qu'il nous reste à peine une feuille de papier, que nous réservons pour votre éloge.
.Nous demandons un passeport signé de votre main, prodigue en bienfaits, pour aller, nous et nos gens, à Genève ou en Suisse, selon nos besoins ; et nous prierons Zoroastre * qu'il intercède auprès du grand Orosmade pour que tous les péchés de la chair que vous avez pu commettre vous soient remis.
Remerciements, propos académiques et badinage.
A M. LE CARDINAL DE BeRNIS.
A Ferney, 9 février 1767.
Ayant été mort, monseigneur, et enterré environ cinq semaines dans les horribles glaces des Alpes el du mont Jura, il a fallu attendre que je fusse un peu ressuscité, (jour remercier Votre Éminence de ce qu'elle aime toujours ce que vous savez, c'est-à-dire les "belles lettres, et qu'elle daigne aussi aimer ce bon vieillard qui achève sa
carrière
« Œbaliœ sub montibus altis * ».
(1) Fondateur de la religion persane, qui admet deux principes : Ormuzil fou Orosmade) le bon principe, et Ahriman, le mauvais.
(2) -< Au pied des montagnes élevées de Tarente ». Souvenir de Virgile: Géorg. IV, 125. Voltaire a substitué montibus à turribus
Je vous réponds qu'il a profité de vos bons avis, autant que ses forces ont voulu le lui permettre. Je crois que je dois dire à présent :
Claudite jam rivos, pueri, sat prata bibcrunl '.
N'ètes-vous pas bien content du discours de notre nouveau confrère M. Thomas2? Son prédécesseur, Hardion, n'en aurait point autant fait.
J'ai chez moi M. de La Harpe, qui est haut comme Ragotin3, mais qui a bien du talent en prose et en vers.
Je corromps la jeunesse tant que je puis4 : il a fait un Discours sur la guerre et sur la paix, qui a remporté le prix5 d'une voix unanime. Si Votre Éminence ne l'a pas lu, elle devrait bien le faire venir de Paris ; elle verrait qu'on glane encore dans ce siècle après la moisson du siècle de Louis XIV. Nous cultivons ici les lettres au son du tambour ; nous faisons une guerre plus heureuse 6que la dernière ; le quartier général est souvent chez moi. Nous avons déjà conquis plus de cinq pintes de lait que nos paysannes allaient vendre à Genève. Nos dragons leur ont pris leur lait avec un courage invincible ; et, comme il ne faut pas épargner son propre pays quand il s'agit de faire trembler le pays ennemi, nous avons été à la veille de mourir de faim...
(1) « Esclaves, fermez maintenant les ruisseaux, les prairies sont assez abreuvées. » Virgile, IIIe eglogue, v. 111.
(2) Ant. Léonard Thomas (1732-1785) s'était fait remarquer par ses dispositions pour l'éloquence académique. Ii a laissé des Eloges de divers personnages (du maréchal de Saxe, de d'Aguesseau, de Descartes, etc.) •
(3) Personnage du Roman Comique de Scarron.
(4) C'est-à-dire j'encourage le goût des arts et surtout du théâtre chez les jeunes gens.
(5) Dans un concours académique. Ce prix avait été proposé par un particulier anonyme.
(6) La guerre de Genève était en effet plus facile à soutenir que la guerre de Sept ans.