‹ Œuvres choisiesChapitre 161 sur 199 · A M. MOREAU DE LA ROCHETTE · texte numérisé non relu

A M. MOREAU DE LA ROCHETTE

Au château de Ferney, par Genève, 1" juin 1767.

Vous voulez, monsieur, que j'aie l'honneur de vous répondre sous l'enveloppe de M. le contrôleur général, et je vous obéis.

Il est vrai que j'avais fort applaudi à l'idée de rendre les enfants trouvés et ceux des pauvres utiles à l'Etat et à eux-mêmes. J'avais dessein d'en faire venir quelques-uns chez moi pour les élever. J'habite malheureusement un coin de terre dont le sol est aussi ingrat que l'aspect en est riant. Je n'y trouvai d'abord que des écrouelles 2 et de la misère. J'ai eu le bonheur de rendre le pays plus sain en desséchant les marais. J'ai fait venir des habitants, j'ai augmenté le nombre des charrues et des maisons, mais je n'ai pu vaincre la rigueur du climat. M. le contrôleur général m'invitait à cultiver la garance, je l'ai essayé ; rien n'a réussi. J'ai fait planter plus de vingt mille pieds d'arbres que j'avais tirés de Savoie; presque tous sont morts. J'ai bordé quatre fois le grand chemin de noyers et de châtaigniers ; les trois quarts ont péri ou ont été arrachés par les paysans: cependant je ne me suis pas rebuté; et tout vieux et infirme que je suis, je planterais aujourd'hui, sûr de mourir demain. Les autres en jouiront.

Nous n'avons point de pépinières dans le désert que j'habite. Je vois que vous êtes à la tète des pépinières du royaume et que vous avez formé des enfants à ce genre de culture avec succès. Puis je prendre la liberté de m'adresser à vous pour avoir deux cents ormeaux qu'on arracherait à la fin de l'automne prochain, qu'on m'enverrait pendant l'hiver par les rouliers, et que je planterais au printemps. Je les paierais au prix que vous ordon-

(1 1 Inspecteur général des pépinières royales de France, avait établi à la Rochette, près de Melun, une* pépinière modèle, où il employait cent enfants trouvés.

(2) Ecrouelles. V. Lex.

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nerez. Je voudrais qu'on leur laissât à tous un peu de tète.

Il y a une espèce de cormier qui rapporte des grappes rouges et que nous appelons tirnier : ils réussissent assez bien dans notre climat. Si vos ordres pouvaient m'en procurer une centaine, je vous aurais, monsieur, beaucoup d'obligation. J'ai été très touché de votre amour pour le bien public; celui qui fait croître deux brins d'herbe où il n'en croissait qu'un, rend service à l'État.

A propos d'une censure de la Sorbonne.

A M. le Pais CE de Gaut/.ine l.

A Ferney, 14 auguste 17(57..

Monsieur le Prince, je vois, par les lettres dont Sa Majesté impériale et Votre Excellence m'honorent, combien votre nation s'élève, et je crains que la nôtre ne commence à dégénérer à quelques égards. L'impératrice daigne traduire elle-même le chapitre de Dclisaire? , que quelques hommes de collège calomnient à Paris. Nous serions couverts d'opprobres si tous les honnêtes gens, dont le nombre est très grand en France, ne s'élevaient pas hautement contre ces turpitudes pétlantesques. 11 y aura toujours de l'ignorance, de la sottise et de l'envie, dans ma patrie ; mais il y aura toujours aussi de la science et du bon goût. J'ose vous dire même qu'en général nos principaux militaires et ce qui compose le Conseil, les conseillers d'État et les maîtres des requêtes, sont plus éclairés qu'ils ne l'étaient dans le beau siècle de Louis XI V. Les grands talents sont rares, mais la science et la raison sont communes. Je vois avec plaisir qu'il se forme dans l'Europe uwc république immense d'esprits cultivés. La lumière se communique de tous les côtés. Il me vient

(1) Le prince Dimitri Galitzine, ambassadeur de Russie en France, en grande sympathie avec les philosophes. 11 mourut en 1803.

(2) Bélisaire, ouvrage de Marmontel. Le quinzième chapitre, ici désigné, était sur la tolérance et avait été censuré par la Sorbonne.

souvent du Nord des choses qui m'étonnent1. 11 s'est l'ait, depuis environ quinze ans, une révolution dans les esprits qui fera une grande époque. Les cris des pédants annoncent ce grand changement comme les croassements des corbeaux annoncent le beau temps...

Détails sur son état de santé.

A Madame la Mabquise dl Deffand.

A Ferney 8 février 1768.

Je n'écris point, madame, cela est vrai ; et la raison en est que la journée n'a que vingt-quatre heures, que d'ordinaire j'en mets dix ou douze à souffrir, et que le reste est occupé par des sottises qui m'accablent comme si elles étaient sérieuses. Je n'écris point, mais je vous aime de tout mon cœur. Quand je vois quelqu'un qui a eu le bonheur d'être admis chez vous, je l'interroge une heure entière. Mon fils adoptif Dupuits est pénétré de vos bontés ; il a dû vous rendre compte de la vie ridicule que je mène. U y a trois ans que je ne suis sorti de ma maison ; il y a un an que je ne sors point de mon cabinet, et six mois que je ne sors guère de mon lit.

M. de Chabrillant 2 a été chez moi six semaines. Il peut vous dire que je ne me suis pas mis à table avec lui une seule fois. La faculté digérante étant absolument anéantie chez moi, je ne m'expose plus au danger. J'attends tout doucement la dissolution de mon être, remerciant très sincèrement la nature de m'avoir fait vivre jusqu'à soixante-quatorze ans, petite faveur à laquelle je ne me serais jamais attendu.

Vivez longtemps, madame, vous qui avez un bon estomac et de l'esprit, vous qui avez regagné en idées ce

I (1) Plus tard. Voltaire devait écrire :

« C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière. »

(Epître à Catherine II, 1771.) (2) Colonel du régiment deConti,qui prenait part à la démonstration contre Genève.

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