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LA VIE A FERNEY

que vous avez perdu en rayons visuels, vous que la bonne compagnie environne, vous qui trouvez mille ressources dans votre courage d'esprit, et dans la fécondité de votre imagination.

Je suis mort au monde. On m'attribue tous les jours mille petits bâtards posthumes que je ne connais point 4 Je suis mort, vous dis-je ; mais du fond de mon tombeau je fais des vœux pour vous. Je suis occupé de votre état Je suis en colère contre la nature, qui m'a trop bien traité en me laissant voir le soleil, et en me permettant de lire tant bien que mal, jusqu'à la fin ; mais qui vous a ravi ce qu'elle vous devait.

Cela seul me fait détester les romans qui supposent que nous sommes dans le meilleur des mondes possibles. Si cela était, on ne perdrait pas la meilleure partie de soimême avant de perdre tout le reste. Le nombre des souffrants est infini; la nature se moque des individus. Pourvu que la grande machine de l'univers aille son train, les cirons qui l'habitent ne lui importent guère.

Je suis, de tous les cirons, le plus anciennement attaché à vous ; et, comme je disais fort bien dans le commencement de ma lettre, malgré mon respect pour vous, madame, je vous aime de tout mon cœur.

Le 3 mars 1768, Mme Denis, après treize ans de séjour auprès de son oncle, quitta Kerney. Ce départ fit naturellement beaucoup causer. Voltaire explique la chose différemment suivant ses correspondants. Au duc de Richelieu il donne pour raison la santé de Mme Denis. Il ajoute : « Vingt ans d'absence ont dérangé ma fortune et n'ont pas accommodé la sienne. » A Choiseul il n'allègue pas d'autre prétexte que sa situation de fortune : « le fait est que nos affaires étant fort délabrées par le manque de mémoire de plusieurs illustres débiteurs, grands seigneurs, tant Français qu'Allemands, je me suis mis dans la réforme. Je me suis lassé d'être l'aubergiste de l'Europe. Je donne 20.000 fr. de pension à ma nièce... J'ai partagé une partie de mon bien entre mes parents et je n'ai plus qu'à mourir doucement, gaiement et agréablement entre mes montagnes de neige, où je suis à peu près' sourd et aveugle. »

(1) Par exemple l'homme aux quarante écus, qui est de cette année même, et d'autres.

Mais il y avait ià des exagérations et des inexactitudes. La fortune île VolUire n'était pas en si mauvais état. Collé, qui connaissait Delaleu, le notaire du philosophe, nous apprend qu'il avait 80 mille livres de rente viagère, 40 mille livres de rejite en biens fonds et un portefeuille de 600 mille livres.

Avec ceux auxquels il ne cache rien, Voltaire donne au départ de sa nièce sa véritable raison, les difficultés de caractère de Mme Denis.

Explication au sujet du départ de Mme Denis.

A M. et Madame de Floiuan *.

Fcrncv, 4 avril 1768.

Il esl juste et nécessaire, mes chers Picards, que je vous parle avec confiance. Vous voyez les tristes effets de l'humeur. Vous savez combien Mme Denis en a montré quelquefois avec vous. Rappelez-vous la scène qu'essuya M. de Florian. Elle m'en a fait éprouver encore une non moins cruelle. 11 est triste que ni sa raison ni sa douceur ordinaire ne puissent écarter de son âme ces orages violents qui bouleversent quelquefois et qui désolent la société. Je suis persuadé que la cause secrète de ces violences qui lui échappaient de temps en temps était son aversion naturelle pour la vie de la campagne, aversion qui ne pouvait être surmontée que par une grande affluence de inonde, des fêtes et de la magnificence. Celte vie tumultueuse ne convient ni à mon âge de soixante-quatorze ans, ni à la faiblesse de ma santé. Je me voyais d'ailleurs très à l'étroit par la cessation du payement de mes rentes, tant de la part de M. le duc de Wurtemberg2 que de celle de M. le Maréchal de Richelieu et de quelques autres grands seigneurs. Elle est allée à Paris recueillir quelques débris, tandis que je m'occuperai des affaires

(1) Mme de Florian, nièce de Voltaire et sœur cadette de Mme Denis, avait épousé, en 1738, Nicolas de Dompierre, seigneur de Kontaine-Hornoy. Elle épousa en secondes noces (170J) le marquis de Florian, oncle du fabuliste. Le château d'Hornoy était près d'Amiens.

(2) Voltaire, en 1752. avait placé environ 300.000 francs en rentes'viagères hypothéquée» sur les terres que le duc de Wurtemberg possédait en France. (V. p. 501. n. 1.)

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d'Allemagne. Malgré ce dérangement actuel, je lui fais tenir à Paris vingt mille livres de pension ; elle possède d'ailleurs douze mille livres de rente ; elle en aura beaucoup davantage ; je mourrais avec trop d'amertume si aucun de mes proches pouvait, à ma mort, m'accuser de l'avoir négligé. Je n'en ai pas assez fait pendant ma vie; mais, si je peux végéter encore deux années, j'espère que je ne serai pas inutile à ma famille. Je voulais vendre le château l que jjai fait bâtir pour votre sœur, afin de lui procurer tout d'un coupune somme considérable d'argent comptant, et je me privais volontiers des agréments de ce séjour, qui sont très grands sept à huit mois de l'année. Elle n'a pas saisi assez tôt une occasion favorable et unique qui se présentait. Elle a malheureusement manqué un marché qui ne se retrouvera jamais. Pour moi, il ne me faut qu'une chambre pour mes livres, et une pour me chauffer pendant l'hiver. Un vieillard n'a pas de goûts chers.

Je sais tous les discours qu'on a tenus à Paris, tout ce qu'on a inséré dans les gazettes. Je suis accoutumé à ces sottises qui s'anéantissent en deux Jours. La Harpe a malheureusement donné lieu à tout cela par son infidélité 2, et par cet orgueil mêlé d'impolitesse et de dureté qu'on lui reproche avec tant de raison; cependant, loin de lui nuire, je lui ai pardonné, et je l'ai même défendu.

J'ai cru devoir à l'amitié et à la parenté le compte que je viens de vous rendre. Adieu, mes chers seigneurs d'Hornoy : je dis toujours avec douleur : Ah ! que Ferney n'est-il en Picardie ! Je vous embrasse tous deux tendrement.

(1) Le château de Ferney. Voltaire se serait, en ce cas, retiré au château de Tourney.

(2) En effet, le manuscrit de la Guerre de Genève avait été dérobé. C'était La Harpe le coupable. Mme Denis ayant pris le parti de celui-ci, de» querelles en résultèrent entre l'oncle et la nièce. Voltaire, excédé, renvoya Mme Denis, avec La Harpe.

Description d'une vaste maison rustique.

. A M. Dupont.

Ferney, le 7 juin 1769.

Vous donnez à M. de Saint-Lambert l les éloges qu'il a droit d'attendre d'un vrai citoyen et d'un écrivain tel que vous...

Despréaux recommandait, dans le grand siècle des arts, qu'on polit un écrit,

« Qui dît, sans s'avilir, les plus petites choses,

« Fil des plus secs chardons des Oeillets, et des roses;

« Et sût, même aux discours de la rusticité,

« Donner de l'élégance et de la dignité *. »

Je pense que M. de Saint-Lambert a pleinement exécuté ce précepte. Peut-on exprimer avec plus de justesse et de noblesse à la fois l'action du laboureur ?

« Et le soc, enfoncé dans un terrain docile,

« Sous ses robustes mains ouvre un sillon facile. »

Voyez comme il peint, auprès de ses brebis et de sou chien,

<( La naïve bergère, assise au coin d'un bois,

« Et roulant le fuseau qui tourne sous ses doigts. »

Comme toutes ces peintures, si vraies et si riantes, sont encore relevées par la comparaison des travaux champêtres avec le luxe et l'oisiveté des villes !

« Tandis que sous un dais la Mollesse assoupie « Traîne les longs moments d'une inutile vie. »

Thomson, que d'ailleurs j'estime beaucoup, a-t-il rien de comparable ?

Permettez-moi, monsieur, de vous parler à présent de la réflexion que vous faites sur les chaumières des labou-

(1) Ch. François, marquis de Saint-Lambert (1717-1803), auteur d'un poème des Saisons (1765), imité d'un ouvrage analogue de l'écossais Thomson. Il appartenait au parti des philosophes.

(2) Boileau, Ep xi, v. 49-52.

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reurs, sur ces cabanes, sur ces asiles du pauvre; vous condamnez ces expressions dans le poème des Saisons, que vous estimez d'ailleurs autant que moi.

A ous dites, avec très grande raison, qu'une cabane ne peut pas être le logement d'un agriculteur considérable ; qu'il faut des écuries commodes, des étables faites avec soin, des granges vastes et solides, des laiteries voûtées et fraîches, etc.

Oui, sans doute*, monsieur, et personne n'est rentré mieux que vous dans le détail de l'exploitation rurale ; personne n'a ttiieuï fait sentir combien un laboureur doit être-eher à l'Etat. J'ai l'honneur d'être laboureur, et je vous remercie du bien que vous dites de nous ; mais, puisqu'il s'agit ici de fermiers, comparez, je vous prie, les hôtels des fermiers généraux du bail de 1 7*25 avec les logements de nos fermiers de campagne, et vous verrez que les termes de chaumière, de cabane, ne sont que trop convenables ; les logements des plus gros laboureurs en Picardie et dans d'autres provinces ont des toits de chaume.

Rien n'est plus beau, à mon gré, qu'une vaste maison rustique1 dans laquelle entrent et sortent, par quatre grandes portes cochères, des chariots chargés de toutes les dépouilles de la campagne; les colonnes.de chêne qui soutiennent toute la charpente sont placées à des distances égales sur des socles de roche; de longues écuries régnent à droite et à gauche : cinquante vaches, proprement tenues, occupent un côté avec leurs génisses ; les chevaux et les bœufs sont de l'autre ; leur pâture tombe dans leurs crèches du haut de greniers immenses; les granges où l'on bat. les grains sont au milieu ; et vous savez que tous les animaux, logés chacun à leur place dans ce grand édifice, sentent très bien que le fourrage, l'avoine qu'il renferme, leur appartiennent de droit.

(1) Comme il le dit plus loin. Voltaire décrit ici sa propre métairie, Fernev.

Au midi de ces beaux monuments d'agriculture sont les basses-cours et les bergeries ; au nord sont les pressoirs, les celliers, la fruiterie; au levant, les logements du îégisseur et de trente domestiques; au couchant s'étendent les grandes prairies pâturées ' et engraissées par tous ces animaux, compagnons du travail de l'homme.

Les arbres du verger, chargés de fruits à noyaux et à pépins, sont encore une autre richesse. Quatre ou cinq cents ruches sont établies auprès d'un petit ruisseau qui arrose ce verger; les abeilles donnent au possesseur une récolte abondante de miel et de cire, sans qu'il s'embarrasse de toutes les fables qu'on a débitées sur ce peuple industrieux, sans rechercher très vainement si cette nation vit sous les lois d'une prétendue reine.

Il y a des allées de mûriers à perle de vue ; les feuilles nourrissent ces vers précieux qui ne sont pas moins utiles que les abeilles.

Une partie de cette vaste enceinte est fermée par un rempart impénétrable d'aubépine proprement taillée, qui réjouit l'odorat et la vue.

La cour et les basses-cours ont d'assez hautes murailles.

Telle doit être une belle métairie ; il en est quelquesunes dans ce goût vers les frontières que j'habite ; et je vous avouerai même sans vanité que la-mienne ressemble en quelque chose à celle que je viens de vous dépeindre ; mais, de bonne foi, y en a-t-il beaucoup de pareilles en France ?

Vous savez bien que le nombre des pauvres laboureurs et des métayers, qui ne connaissent que la culture, surpasse des deux tiers au moins le nombre des laboureurs riches que la grande culture occupe.

J'ai dans mon voisinage des camarades qui fatiguent un terrain ingrat avec quatre bœufs, et qui n'ont que deux vaches : il y en a dans toutes les provinces qui ne sont pas plus riches. Soyez très sur que leurs maisons et leurs granges sont de véritables chaumières où habite la

(i) Pâturées. V. Lex.

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pauvreté ; il est impossible qu'au bout de l'année ils aienl de quoi réparer leurs misérables asiles ; car, après avoir payé tous les impôts, il faut qu'ils donnent encore à leurs curés la dime du produit clair et net de leurs champs, et ce qui est appelé dîme très 'improprement est réellement le quart de ce que la culture a coûté à ces infortunés1.

Cependant, quand un paysan trouve un seigneur qui le met en état d'avoir quatre bœufs et deux vaches, il croit avoir fait une grande fortune: en effet, il a de quoi vivre, et rien au delà ; c'est beaucoup pour lui et sa lamille ; et cette famille connaît encore la joie ; elle chante dans les beaux jours et dans les temps de récolte.

Ne sachons donc pas mauvais gré, monsieur, à l'aimable auteur des Saisons d'avoir parlé des chaumières de mes camarades2 les laboureurs. Il est certain qu'ils seraient tous plus à leur aise, si les seigneurs habitaient leurs terres neuf mois de l'année, comme "en Angleterre : non seulement alors les possesseurs des grands domaines feraient quelquefois du bien par générosité à ceux qui souffrent, mais ils en feraient toujours par nécessité à ceux qu'ils feraient travailler. Quiconque emploie utilement les bras des hommes rend service à la pairie.

Je sais bien qu'il y a plus de deux cent mille âmes à Paris qui s'embarrassent fort peu de nos travaux champêtres. De jeunes dames, soupant au sortir de l'Opéra- Comiqae, ne s'informent guère si la culture de la terre est en honneur ; et beaucoup de bourgeois, qui se croient de bonnes tètes dans leur quartier, pensent que tout va bien dans l'univers, pourvu que les rentes sur l'Hôtel de Ville soient payées; ils ne songent pas que c'est nous qui les payons, et que c'est nous qui les faisons vivre.

(1) Contrairement a ce que Voltaire paraît insinuer ici. si la dime n'était pas en France égale au dixième des revenus,, c'est qu'elle lui était le plus souvent très inférieure. — On sait que les dîmes furent suppri-

le \ août 17*9 et c'est à ['occasion de cette abolition que l'Etat s'engagea à pourvoir à 1 entretien du clergé.

(2) A noter l'insistance avec laquelle Voltaire traite de camarades les laboureurs, ses voisins, et surtout la préoccupation, ici exprimée, du rôle social des grands propriétaires.

. Offre de bas de soie fabriqués à Ferney.

A Madame la Duchesse de Choiseul.

Ferney, 4 septembre 1769.

Madame Gargantua ', pardon de la liberté grande, mais comme j'ai appris que monseigneur votre époux forme une colonie 2 dans les neiges de mon voisinage, j'ai cru devoir vous montrer à tous deux ce que notre climat, qui passe pour celui de la Sibérie sept mois de J'année, peut produire d'utile.

Ce sont mes vers à soie qui m'ont donné de quoi faire ces bas; ce sont mes mains qui ont travaillé à les fabriquer chez moi, avec le fils de Calas ; ce sont les premiers bas qu'on ait faits dans le pays. Daignez les mettre, madame, une seule fois, montrez ensuite vos jambes à qui vous voudrez ; et, si on n'avoue pas que ma soie est plus forte et plus belle que celle de Provence et d'Italie, je renonce au métier; donnez-les ensuite à une de vos femmes, ils lui dureront un an...

Je me mets à vos pieds, j'ai sur eux des desseins ; Je les prie humblement de m'accerder la joie De les savoir logés dans ces mailles de soie Qu'au milieu des frimas je formai de mes mains.

Vous verrez, madame Gargantua, que j'ai pris tout juste la mesure de votre soulier. Je ne suis fait pour contempler ni vos yeux, ni vos pieds, mais je suis tout fier de vous présenter de la soie de mon cru. Si jamais il arrive un temps de disette, je vous enverrai, dans un cornet de papier, du blé que je sème, et vous verrez si je ne suis pas un bon agriculteur digne de votre protection.

(1) Facétie que Voltaire se permet souvent vis-à-vis de la duchesse de Choiseul. Lui-même prenait le sobriquet de « Monsieur Guillemet ».

(2) A Versoix, ville française à cette époque, sur le lac de Genève, à 8 kilomètres de Genève et à 6 kilomètres de Ferney. (V. p 583.)

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Quelques mois plus tard, Voltaire écrivait encore à Mme de Choiseul :

A Ferney, 9 avril 1770.

.Madame,

« ... J'ai eu l'insolence d'envoyer à vos pieds et à vos jambes les premiers bas de soie qu'on ait jamais faits dans l'horrible abîme de glaces et de neiges, où j'ai eu la sottise de me confiner. J'ai aujourd'hui une insolence beaucoup plus forte. A peine monseigneur Atticus-Corsicus Pollion ' a dit, en passant dans son cabinet : « Je consens qu'on reçoive les émigrants » que sur-le-champ j'ai fait venir des émigrants dans ma chaumière. A peine y ont-ils travaillé qu'ils ont fait assez de montres pour en envoyer une petite caisse en Espagne. C'est le commencement d'un très grand commercé (ce qui ne devrait pas déplaire à M. l'abbé Terray)2. J'envoie la caisse à monseigneur le duc par ce courrier, afin qu'il voie combien il est aisé de fonder une colonie quand on le veut bien. Nous aurons dans trois mois de quoi remplir sept ou huit autres caisses ; nous aurons des montres dignes d'être à votre ceinture...

Sur la statue que Pigaile devait faire de lui.

A Madame Necrer 8.

21 mai 1770.

Ma juste modestie, madame, et ma raison me faisaient croire d'abord que l'idée d'une Statue était une bonne plaisanterie ; mais, puisque la chose est sérieuse, souffrez que je vous parle sérieusement.

J'ai soixante-seize ans et je sors à peine d'une grande maladie qui a traité fort mal mon corps et mon âme pen-

(1) Choiseul, appelé en particulier Corsicus à cause de l'annexion de la Corse à 1$. France, qui eut lieu sous son ministère (1768).

(2) L'abbé Terray (1715-1778) était à cette époque contrôleur général des finances.

(3) Femme du célèbre banquier genevois, qui fut plus tard ministre de Louis XVI. C'est dans son salon que plusieurs admirateurs de Voltaire prirent l'initiative d'une souscription pour élever une statue au philosophe de Ferney, de son vivant.

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darit six semaines. M. Pigalle ' doit, dit-on, venir modeler mon visage: mais, madame, il faudrait que j'eusse un visage ; on devinerait à peine la place. Mes yeux sont enfoncés de trois pouces, mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent a rierf! Le peu de dents que j'avais est parti. Ce que je vous dis là n'est point coquetterie : c'est la pure vérité. On n'a jamais sculpté un pauvre homme dans cet état ; M. Pigalle croirait qu'on s'est moqué de lui ; et, pour moi, j'ai tant d'amour-propre que je n'oserais jamais paraître en sa présence. Je lui conseillerais, s'il veut mettre fin à cetle étrange aventure, de prendre à peu près son modèle sur la petite figure en porcelaine de Sèvres. Qu'importe, après tout, à la postérité qu'un bloc de marbre ressemble à un tel homme ou à un autre. Je me tiens très philosophe sur cette affaire. Mais, comme je suis encore plus reconnaissant que philosophe, je vous donne sur ce qui me reste de corps le même pouvoir que vous avez sur ce qui me reste d'âme. L'un et l'autre sont fort en désordre ; mais mon cœur est à vous, madame, comme si j'avais vingt-cinq ans, et le tout avec un très sincère respect.

Mes obéissances, je vous en supplie, à M. Necker.

Recommandation en faveur des horlogers de Ferney.

Lettre-circulaire aux ambassadeurs 8.

5 juin 1770.

Monsieur,

J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que, les bourgeois de Genève ayant malheureusement assassiné quelques-uns de leurs compatriotes, plusieurs familles de bons horloge rs s'étant réfugiées dans une petite terre

(1) Pigalle '.1714-1785), célèbre sculpteur, exécuta la statue projetée. Sur les conseils de Diderot, il représenta le vieillard nu. On peut voir cette statue à la Bibliothèque de l'Institut.

(2) Pour recommander les produits de l'industrie de Ferney.

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que je possède au pays de Gex, et M. le duc de Ghoiseul les avant mises sous la protection du roi, j'ai eu le bonheur de les mettre en état d'exercer leurs talents. (Je sont les meilleurs artistes de Genève ; ils travaillent en tout genre et à un prix plus modéré que toute autre fabrique. Ils font en émail, avec beaucoup de promptitude, tous les portraits dont on veut garnir les boites des montres. Ils méritent d'autant plus la protection de Votre Excellence qu]ils ont beaucoup de respect pour la religion catholique.

C'est sous les auspices de M. le duc de Choiseul que je supplie Votre Excellence de les favoriser, soit en leur donnant vos ordres, soit en daignant, les faire recommander aux négociants les plus accrédités.

Je vous prie, Monseigneur, de pardonner à la liberté que je prends en considération de l'avantage qui en résulte pour le royaume.

Protestation de Gdélité envers Choiseul disgracié.

A Madame de Saint-Julien l,

A Ferney, 22 janvier 1772.

Le vieillard, madame, que vous honorez de tant de bontés, vous parlera aussi librement dans sa lettre que s'il avait le bonheur de vous entretenir au coin du feu. Nous n'avons, vous et moi, que des sentiments honnêtes; on peut les confier au papier encore mieux qu'à l'air, qui les emporte dans une conversation qui s'oublie.

Un petit mot, glissé dans Yotre lettre, (pie M. Dupuits m'a apportée, m'oblige de vous ouvrir tout mon cœur.

Je dois à M. le duc de Choiseul la reconnaissance la plus inviolable de tous les plaisirs qu'il m'a faits. Je me croirais un monstre si je cessais de l'aimer passionné-

(1) Madame de Saint-Julien (v. p. SSS), était alliée à lafamille deChoieul. Cette lettre est une justification. Voltaire avait applaudi aux mesures prises contre le Parlement par le Chancelier Maupeou. Son Histoire des Parlements, qui était une sorte de pamphlet, avait été très mal vue à Cliauteloup, où Choiseul était exilé.

ment. Je suis aussi sensible à l'âge de près de quatrevingts ans qu'à vingt-cinq.

Je ne dois pas bénir la mémoire de l'ancien Parlement comme je dois chérir et respecter votre parent de Chanteloup. Il était difficile de ne pas haïr une faction plus insolente que la faction des Seize l.

M. Seguier, l'avocat général, me vint voir au mois d'octobre 1770, et me dit, en présence de Mme Denis et de M. Hennin, résident du roi à Genève, que quatre conseillers le pressaient continuellement de requérir qu'on brûlât VHistoire du Parlement, et qu'il serait forcé de donner un beau réquisitoire vers le mois de février 1771. On requit autre chose en ce temps-là de ces messieurs, et la France en fut délivrée.

Il eût fallu quitter absolument la France, s'ils avaient continué d'être les maîtres. M. Durey de Meynières, président des enquêtes, m'avait écrit, dix ans auparavant, que le Parlement ne me pardonnerait jamais d'avoir dit la vérité dans VHistoire du siècle de Louis XIV.

Vous savez combien il était dangereux d'avoir une terre dans le voisinage d'un conseiller, et quels risques on courait si on était forcé de plaider contre lui2.

Joignez à ces tyrannies leurs persécutions contre les gens de lettres, la manière aussi infâme que ridicule dont ils en usèrent avec le vertueux Helvétius3, enfin le sang du chevalier de La Barre dont ils se sont couverts, et tant d'autres assassinats juridiques. Songez que, dans leurs querelles avec le clergé, ils devinrent meurtriers, afin de passer pour chrétiens; et vous verrez que je ne suis pas payé pour les aimer.

La cause de ces bourgeois tyrans n'a certainement rien de commun avec celle de votre parent, aussi aimable que respectable.

Il y a deux ans que je ne sors guère de mon lit. J'ai

(1) V. le fragment de la lettre à Mme Je Choiseul, cité p. 931.

(2) Allusion aux démêlés de Voltaire avec le président de Brosses.

(3) Le livre de l'Esprit, condamné par le Parlement comme par la Sorbonne, ava't été brûlé par la main du bourreau en 1759.

5 as

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rompu tout commerce. J'attends la mort, sans rien savoir de ce que font les vivants: mais je croirais mourir damné si j'avais oublié un moment mes sentiments pour mon bienfaiteur. C'est là ma véritable profession de foi, que je fais entre vos mains ; c'est là ce que j'ai crié sur les toits au temps de son départ.

Je l'ai dit à la terre, au ciel, à Guzman mémo *.

Je mourrai en l'aimant; et je vous supplie, par mon testament, d'avoir la bonté de le lui faire savoir si vous lui écrivez ; c'est la seule grâce que mon cœur puisse implorer, et je me jette à vos .pieds, madame, pour l'obtenir. Le vieux malade de Ferney.

Il dément le bruit de sou voyage à Paris.

A M. LE COMTE d'ArGENTaL.

30 décembre 1774.

Ali ! moucher ange, mon cber ange ! il faut que je vous gronde. M. de Thibouville, M. de Ghabanon, Mme du Deffand m'apprennent que je viens vous voir au printemps.

Oui, j'y veux venir, mais...2

Je n'y vais que pour vous, cher ange que vous èles; je ne puis me montrer à d'autres qu'à vous, .le suis sourd et aveugle ou à peu près. Je passe les trois quarts de la journée dans mon lit, et le reste au coin du feu. Il faul que j'aie toujours sur la tête v\n gros bonnet, sans quoi ma cervelle est percée à jour. Je prends médecine environ trois fois par semaine, j'articule très difficilement, n'ayant pas, Dieu merci, plus de dents que je n'ai d'yeux et d'oreilles.

Jugez, après ce beau portrait, qui est dès fidèle, si je suis en élal d'aller à Paris in fiocchi3. Je ne pourrais me

(1) Attire, III, 4.

(2) Voltaire dément ici le bruit de son voyage à Paris, qui devait avoir lieu trois ans plus tard. Quelques-unes des raisons qu'il met en avant pour combattre ce projet contiennent comme une prophétiejde ce qui se passa en 1778.

(3) In fioerhi. V. Lex.

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dispenser d'aller à l'Académie, et je mourrais do froid à la première séance.

Pourrais-je fermer ma porte, n'ayant point de portier, à toute la racaille des polissons soi-disant gens de lettres, qui auraient la sotte curiosité de venir voir mon squelette? et puis, si je m'avisais, à l'âge de quatre-vingt et un ans, de courir dans votre ville de Paris, figurez-vous quel embarras, quelles scènes, et quel ridicule ! Je suis un rat de campagne qui ne peut subsister à Paris que dans quelque trou bien inconnu; je n'eu sortirais pas dans le peu de séjour que j'y ferais, .le n'y verrais que deux ou trois de vos amis, après qu'ils auraient prêté serment de ne point déceler le rat de campagne aux chais de Paris. J'arriverais sous le nom d'une de mes masures appelée terre; de sorte qu'on ne pour-fait m'accuser d'avoir menti, si j'avais le malheur insupportable d'être reconnu.

(lardez-vous donc bien, mon cher ange, d'autoriser ce bruit affreux que je viens vous voir au printemps. Dites^ qu'il n'en est rien, et je vais mander bien expressément qu'il" n'en est rien.

Compliment.

A M. Tukgot.

A Fcrney, 3 décembre 1775.

Je sais, "Monseigneur, qu'il ne faut pas fatiguer les ministres ' de ses lettres; mais vous ne m'empêcherez pas de vou< dire combien je suis pénétré de reconnaissance de ce que vous daignez faire pour mon pauvre petit pays de (■ex. Je ne doute pas que nos États n'aient les mêmes sentiments que moi.

Je me flatte que vous êtes quitté de votre accès de goutte. Je vois avec la même joie que vous êtes délivré de je ne sais quels petits frondeurs qui osaient s'élever

(i) Turgot, appelé par Loui.s XIV au contrôle général des finances' s'efforçait de réaliser d'utiles réformes (abolition de la corvée, libre circulation des grains, etc.)

contre le bien que vous faites. Ces chenilles, qui rongeaient les feuilles, sont obligées de respecter les fruits.

Je ne jouirai pas longtemps du beau et grand spectacle que vous donnez à la France ; il sera cher à la postérité, et je mourrai avec la consolation d'en avoir vu les commencements»

Agréez le tendre respect, l'attachement et la reconnaissance du vieux malade de Ferney.

Sur un portrait malencontreux1.

A M. Denon

5 décembre 1775.

De ce plaisant Callot, vous avez le crayon ; Vos vers sont enchanteurs, mais vos dessins burlesques. Dans votre salle d'Apollon • Pourquoi peignez-vous des grotesques ?

Si je pouvais, monsieur, mêler des plaintes aux remerciements que je vous dois, je vous supplierais très instamment de ne point laisser courir cette estampe dans le public. Je ne sais pourquoi vous m'avez dessiné en singe estropié, avec une tète penchée et une épaule quatre fois plus haute que l'autre. Fréron et Clément s'égaieront trop sur cette caricature.

Permettez-moi que je vous envoie, monsieur, une pe-

(l)Tous les portraits de Voltaire ne lurent pas aussi heureux que ceux «le Pigalle et de Houdon. Un croquis exécuté en 1775, d'après le patriarche de Ferney, par un amateur, donna lieu à un échange de lettres assez piquant.

Un courtisan, nommé Denon (1747-1835), celui-là mèine qui fut baron de l'Empire, vint voir Voltaire à Fernej'. Il avait vingt-huit ans et demi, de l'esprit, de l'aplomb, un peu de suffisance aussi et même de sansgène, mais enfin il réussit auprès du vieillard.

Cinq mois après, Voltaire recevait de lui, avec une lettre des plus aimables, une estampe qui rit pousser des cris d'horreur à toute la maison de Ferney. Le philosophe y était représenté sous un aspect grimaçant et caricatural, qui ne pouvait, semblait-il, qu'amuser les malveillants. Il répondit à ce fâcheux hommage par la lettre que nous citons, où les critiques sont atténuées, mais à peine, par l'enjouement.

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