CHAPITRE VI
Précis du Siècle de Louis XV (1768) Epîtres à Boileau I769i ; à Horace (1772ï
Les extraits que nous donnons de l*« Épître à Boileau » et de l'« Epître à Horace » se trouvent précédés de quelques pages du « Précis du Siècle de Louis XV ». Profitons de ce rapprochement que commandent les dates de publication, pour insérer ici quelques mots sur les dernières œuvres historiques de Voltaire.
En 1759, avait paru l'« Histoire de l'Empire de Russie sous Pierre le Grand » .
Cet ouvrage présentait de grosses difficultés pour plusieurs raisons. L'auteur semblait ne pouvoir que répéter ou contredire ce qu"il avait déjà écrit dans ['Histoire de Charles XII. Le caractère de Pierre le Grand, génie à part, était terrible. Plusieurs de ses actes, d'une barbarie révoltante, ne pouvaient être ni passés sous silence, ni excusés. Mais le point le plus délicat était que Voltaire, plus que dans aucun de ses ouvrages, manquait de liberté. Il désirait être vèridique et d'autre part, il ne voulait pas déplaire à l'impératrice Elisabeth, fille de Pierre le Grand. Il attendait ses documents du gouvernement russe, intéressé à ne pas les lui communiquer tous. Il suffit de lire certaines de ses lettres au comte de Schouvalow pour se rendre compte de l'embarras où il se trouvait: son livre s'en est ressenti; il manque d'ampleur, le sujet n'est pas envisagé du grand côté.
Diderot juge ainsi cette histoire: « On la lit avec plaisir; mais si l'on se demandait à la fin : Quel grand tableau ai-je vu? quelle réflexion profonde me -reste-t-il ? On ne saurait que se répondre : l'écrivain de la France ne s'est peut-être pas élevé au niveau du législateur de la Russie. Cependant, si toutes les gazettes étaient faites comme celajen'en voudrais perdre aucune. » (Leltre à Mlle Voland, 20oct. 1760.)
Frédéric se montrait mécontent de voir Voltaire appliqué à cette étude. « Dites-moi, je vous prie, de quoi vous avisez-vous d'écrire l'histoire des loups et des ours de la Sibérie? Et que pouirez-vous rapporter du tzar qui ne se trouve dans la vie de Charles XII? Je ne lirai point l'histoire de ces barbares. » 31 oct. 1760.
Le • Précis du Siècle de Louis XV » fut donné en 1768, mais la partie la plus importante du livre était depuis longtemps préparée. Nommé historiographe de France en 1745, l'auteur avait fait des recherches dans les bureaux de Versailles et composé, tandis qu'il était encore à Cirey ou à Lunéville, une grande partie des Mémoires sutla guerre dt i741. Les lettres à Richelieu des 16 et 25 novembre 1752 font foi qu'à cette date V Histoire de la guerre de 1741 était terminée et que le manuscrit en avait été envoyé à Paris.
Plus tard, en 1755, un manuscrit incomplet ayant été volé chez Mme Denis, on vit paraître une édition falsifiée, que- Voltaire répudia ; mais il allait parla même être incité à donner, un jour ou l'autre à^on œuvre sa forme authentique. C'est ce qui se réalisa en 1768, quand, à la suite du siècle de Louis XIV, fut donné le Préds du Siècle de Louis XV. L'Histoire de la guerre de 1711, revue, corrigée et ahré gée, y occupe vingt-six chapitres sur quarante-trois.
L'x Histoire du Parlement de Paris », qui vit le jour Tannée suivante (1709), est une œuvre très passionnée, un pamphlet histori que, allant jusqu'à l'outrage, mais exact et véridique dans le récit des faits. L'auteur s'empressa, suivant l'usage, de désavouer cette histoire, dans laquelle ou reconnaissait fort bien son style. « Il est impossible, écrivait-il, que j'en sois l'auteur, elle ne peut être «pie d'un homme qui a fouillé deux ans de suite dans des archives poudreuses. » (Lettre à d'Argental, 7 juillet 1769.) Le patriarche de Ferney n'avaitpas assurément remué la poudre dugreffe, mais il avait eu îles collaborateurs occultes, qui avaient transcrit pour lui les pièces probantes. < deux ou trois morceaux », comme il disait lui-même, qui formaient la partie solide et résistante de l'ouvrage.
Il avait été encouragé par le chancelier Maupeou. qui préparait le coup d'Etat de 1771, par lequel il devait envoyer le Parlement en exil. Cet homme d!Etat. sentant la nécessité de travailler lopinion publique prête à se déchaîner contre lui, avait été heureux de pouvoir réquisitionner à son service une plume comme celle de Voltaire. Dans le recueil de pièces qu'il fit paraître pour se justifier en 1771, plusieurs sont de la même main que YHistoire du Parlement. La haine dont Voltaire était animé contre le Parlement s'explique assez par les persécutions ou les menaces auxquelles avaient été en batte de la part de ce corps plusieurs de ses œuvres, sa propagande et, dans une certaine mesure, sa personne elle-même Dans une lettre à Mme de Choiseul. 13 mai 1771, il s'exprimait ainsi : « Je mourrai aussi fidèle à la foi que je vous ai jurée qu'à ma juste haine contre des hommes qui m'ont persécuté tant qu'ils ont pu et qui me persécuteraient encore s'ils étaient les maîtres. Je ne dois pas assurément aimer ceux qui devaient me jouer un mauvais tour au mois de janvier, ceux qui versaient le sang de l'innocence, ceux qui portaient la barbarie dans le centre de la politesse, ceux qui, uniquement occupés à leur sotte vanité, laissaient agir leur cruauté sans scrupule, tantôt en immolant Calas sur la roue, tantôt en faisant expirer dans les supplices, après la torture, un jeune gentilhomme qui méritait six mois de Saint-Lazare, et qui aurait mieux valu queux tous. Ils ont bravé l'Europe Entière, indignée de cette inhumanité; ils ont traîné dans un tombereau, avec un bâillon dans la bouche, un lieutenant-général justement haï, à la vérité, mais dont l'innocence m'est démontrée par les pièces mêmes du procès. Je pourrais produire vingt barbaries pareilles, et les rendre exécrables
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à la postérité. J'aurais mieux aimé mourir dans le canton de Zug ou chez les Samoïèdes que de dépendre de tels compatriotes. Il n'a tenu qu'à moi autrefois d'être leur confrère; mais je n'aurais jamais pensé comme eux. » (V. p. 917.)
L'« Épître à Boileau » est delà même année que Y Histoire du Parlement. Voltaire, qui l'appelle son Testament, avait soixante-quinze ans quand il la composa. Sous prétexte d'écrire à l'auteur des Satires un mot de « ses sots ennemis », il y institue une sorte de comparaison entre la carrière de Boileau et la sienne et il ne se gêne f,ruère pour se faire la meilleure part au détriment de son devancier. En Somme Boileau y est criblé de traits peu flatteurs et peu équitables, Voltaire encensé copieusement de sa propre main.
'L'« Epître à Horace », écrite deux ans plus tard, est sur le même plan, mais d'une inspiration plus douce et d'un style beaucoup plus aimable. Voltaire ne se permet pas avec le satirique latin les mêmes libertés qu'avec Boileau. 'Il lui reproché cependant d'avoir été en bons termes avec Auguste, mais l'éloge ému qu'il fait des vers et de la philosophie d'Horace couvre cette petite critique. Dans toute la pièce d'ailleurs il règne une grâce souriante, une bonne humeur, une sérénité qui contrastent avec le ton de VKpitre à Boileau.
Entre ces deux pièces nous donnons quelques vers de l'Epitre « A l'auteur du Livre des trois imposteurs ». C'est là que se trouve le vers souvent cité :
Si Dieu n'existait pas, il faudrait ! inventer.
Extraits du « Précis du Siècle de Louis XV ».