Système de Law
e fameux système de Law, qui semblait devoir ruiner la régence et l'État, Soutint en elTet1 l'une et l'autre par des conséquences que personne n'avait prévues.
.., Il arriva par un prestige dont les ressorts ne purent être visibles qu'aux yeux les plus exercés et les plus fins, qu'un système tout chimérique enfanta un commerce réel et fit renaître la Compagnie des Indes, établie autrefois par le célèbre Colbert, et ruinée par les guerres. Enfin, s'il y eut beaucoup de fortunes particulières détruites, la nation devint bientôt plus commerçante et plus riche. (Je système éclaira les esprits, comme les guerres civiles aiguisent les courages.
(1) /•;* effet. V. Lex.
Ce fui une maladie épidémique l qui se répandit de France eu Hollande et en Angleterre ; elle mérite l'attention de la postérité ; car ce n'était point l'intérêt politique de deuxou trois princes qui bouleversait des nations. Les peuples se précipiteront d'eux-mèmesdans cette folie, qui enrichit quelques familles, et qui eu réduisit tant d'autres à la mendicité. Voici quelle fut l'origine de cette démence, précédée et suivie de tant d'autres folies.
Un Écossais, nommé Jean Law, que nous nommons Jean Lass, qui n'avait d'autre métier que d'être grand joueur et grand calculateur, obligé de fuir de la Grande- Bretagne pour un meurtre, avait dès longtemps rédigé le plan d'une Compagnie qui paierait en billets les dettes d'un État, et. qui se rembourserait par les profits. Ce système était très compliqué : mais, réduit à ses justes bornes, il pouvait être très utile. C'était une imitation de la banque d'Angleterre et de sa Compagnie des Indes. Il proposa cet établissement au duc de Savoie, depuis premier roi de Sardaigne, Vietor-Amédée, qui répondit qu'il n'était pas assez puissant pour se ruiner. Il le vint proposer au contrôleur général Desmarets ; mais c'était dans le temps d'une guerre malheureuse, où toute confiance était perdue, et la base de ce système était la confiance.
Enfin, il trouva tout favorable sous la régence du duc d'Orléans : deux milliards de dettes à éteindre, une paix qUÎ laissait du loisir au gouvernement, un prince et un peuple amoureux des nouveautés.
Il établit d'abord une banque en son propre nom, en 1716. Elle devint bientôt un bureau général des recettes du royaume. On y joignit une Compagnie du Mississipi, compagnie dont on faisait espérer de grands avantages. Le public, séduit par l'appât du gain, s'empressa d'acheter avec fureur les actions de cette compagnie et de celle banque réunies. Les richesses, auparavant resserrées par la défiance, circulèrent avec profusion. Les billets doublaient, quadruplaient ces richesses. La France fut très
(1) V. plus haut (p. 42) ce que Voltaire dans sa jeunesse pensait de cette maladie épidémique.
riche en effet par le crédit. Toutes les professions connurent le luxe, et il passa chez les voisins de la France, qui eurent part à ce commerce.
La banque fut déclarée banque du roi en 4718. Elle se chargea du commerce du Sénégal. Elle acquit le privilège de l'ancienne Compagnie des Indes, fondée par le célèbre Colbert, tombée depuis en décadence, et qui avait abandonné son commerce auxnégociants de Saint-Malo. Enfin, elle se chargea des fermes générales du royaume. Tout fut donc entre les mains de l'Ecossais Law, et toutes les finances du royaume dépendirent d'une Compagnie de commerce.
Cette Compagnie paraissant établie sur de si vastes fondements, ses actions augmentèrent vingt fois "au delà de leur première valeur. Le duc d'Orléans fit sans doute une grande faute d'abandonner le public à lui-même. Il était aisé au gouvernement de mettre un frein à cette frénésie ; mais l'avidité des courtisans et l'espérance de profiter de ce désordre empêchèrent de l'arrêter. Les variations fréquentes dans le prix de ces effets1 produisirent2 à des hommes inconnus des biens immenses : plusieurs, en moins de six mois, devinrent beaucoup plus riches que beaucoup de princes. Law, séduit lui-même par son système, et ivre de l'ivresse publique et de la sienne, avait fabriqué tant de billets que la valeur chimérique des actions valait, en 1719, quatre-vingts fois tout l'argent qui pouvait circuler dans le royaume. Le gouvernement remboursa en papier tous les rentiers de l'Etat.--
Le Régent ne pouvait plus gouverner une machine si immense, si compliquée et dont le mouvement rapide l'entraînait malgré lui. Les anciens financiers et les gros banquiers réunis épuisèrent la banque royale, en tirant3 sur elle des sommes considérables. Chacun chercha à convertir ses billets en espèces; mais la disproportion était énorme. Le crédit tomba tout d'un coup : le Régent vou-
(1) Effets. V. Lex.
(2) Produisirent. V. Lex.
(3) Tirant. V. Lex.
lut le ranimer par des arrêts qui l'anéantirent. On ne vit plus que du papier ; une misère réelle commençait à succéder à tant de richesses fictives. Ce fut alors qu'on donna la place de contrôleur général des finances à Law, précisément dans le temps qu'il était impossible qu'il la remplît; c'était en 1720, époque de la subversion de toutes les fortunes des particuliers et des finances du royaume. On le vit, en peu de temps, d'Écossais devenir Français, par la naturalisation ; de prolestant, catholique; d'aventurier, seigneur des plus belles terres ; et de banquier, ministre d'État. Je l'ai vu arriver dans les salles du Palais- Royal, suivi de ducs et de pairs, de maréchaux de France etd'évèques. Le désordre était au comble. Le Parlement de Paris s'opposa, autant qu'il le put, à ces innovations, et il fut exilé à Pontoise. Enfin, dans la même année, Law, chargé de l'exécration publique, fut obligé dé fuir du pays qu'il avait voulu enrichir et qu'il avait bouleversé. 11 partit dans une chaise de poste que lui prêta le duc de Bourbon-Condé, n'emportant avec lui que deux mille louis, presque le seul reste de son opulence passagère.
Les libelles de ce temps-là accusent le Régent de s'être emparé de tout l'argent du royaume pour les vues de son ambition et il est certain qu'il est mort endetté de sept millions exigibles. On accusait Law d'avoir fait passer pour son profit les espèces2 de la France dans les pays étrangers. 11 a vécu quelque temps à Londres des libéralités du marquis de Lassey, et est mort à Venise, en 1729, dans un état à peine au-dessus de l'indigence. J'ai vu sa veuve à Bruxelles, aussi humiliée qu'elle avait été fière et triomphante à Paris. De telles révolutions ne sont pas les objets les moins utiles de l'histoire. (Chap. II.)
(1) Je l'ai vu, plus loin J'ai vu sa veuve... Voltaire est ici témoin oculaire autant qu'historien.
(2) Espères. V. Lex
988 VOLTÀIHE
Bataille de Foutenoy â,
...L'armée était sous les ordres d'un général en qui on avait la plus juste confiance. Le comte de Saxe * avait déjà mérité sa grande réputation par de savantes retraites en Allemagne, et par sa campagne de 1744 ; il joignait une théorie profonde à la pratique. La vigilance, le secret, l'art de savoir différer à propos un projet, et celui de l'exécuter rapidement, le coup d'oeil, les ressources, la prévoyance, étaient ses talents, de l'aveu de tous les officiers ; mais alors ce général, consumé d'une maladie de langueur, était presque mourant. Il était parti de Paris 1res malade pour l'armée. L 'auteur de cette histoire3 l'ayant même rencontré avant son départ, et n'ayant pu s'empêcher de lui demander comment il pourrait faire dans cet état de faiblesse,, le maréchal lui répondit : « 11 rie sragi1 pas de vivre, mais de partir. »
(1745) Le roi, étant arrivé le 6 mai à Douai, se rendit le lendemain à Pont-à-Chin près de l'Escaut, à portée des tranchées de Tournay. Delà il alla reconnaître le terrain qui devait servir de champ de bataille. Toute l'armée, en voyant le roi et le dauphin, fit entendre des acclamations de joie. Les alliés 4 passèrent le 10 et la nuit du 11 à faire leurs dernières dispositions. Jamais le roi ne marqua plus degaîtéque la veille du combat. La conversation roula sur les batailles où les rois s'étaient trouvés en personne. Lo roi dit que, depuis la bataille de Poitiers, aucun roi de France n'avait combattu avec son fils, et qu'aucun, depuis
(1) Ou a vu plu.s haut (p. 39S) un fragmont du Poème do Fvnt<'noi/.
(?) Maurice de Saxe (1696-1750), fils d'Auguste II, électeur de Saxe et roi de Pologne, avait pris du service en France dès 1720; mais c'est pendant la guerre de la Succession d'Autriche qu'il se couvrit de gloire.
(3) V. la note 1 de la page précédente.
(4) Le maréchal de Saxe, avec une armée française de 90.000 hommes) avait mis lé siège devant Tournay, une des places qui couvraient les Pays-Bas .contre la France et qui étaient défendues par les Hollandais aux frais de l'Autriche. Une armée anglo-hollandaise, forte d'environ 51.000 hommes, venant de Mons, se glissa entre la frontière et Maurice de Saxe. Celui-ci, sans abandonner le siège de Tournay, détacha environ 50.000 soldats pour venir faire face à l'ennemi.
(5) Les alliés, les Anglo-hollandais-
saint Louis, n'avait gagné de victoire signalée contre1 les Anglais : qu'il espérait être le premier. Il fut éveillé le premier le jour de l'action : il éveilla lui-même à quatre heures le comte d'Argenson, ministre de la Guerre, qui, dans l'instant, envoya demander au maréchal de Saxe ses derniers ordres. On trouva le maréchal dans