DISCOURS SUR LA TRAGEDIE
scène, et rendent toute action presque impraticable. » Exemple du Caton anglais (pièce d'Addison). — « Comment oserions-nous... faire paraître, par exemple, l'ombre de Pompée ou le génie de Brtitus, au milieu de tant de jeunes gens qui ne regardent jamais les choses les plus sérieuses que comme l'occasion de dire uu bon mot? Comment apporter au milieu d'eux sur la scène le corps de Marc us devant Caton son père, qui s'écrie : Heureux jeune homme... »
Comparaison du Manlius de M. de La Fosse avec la. Venise sauvée de M. Otway. — « Vous n'imagineriez pas à quel point va cette délicatesse. L'auleur de notre tragédie de Manlius prit son sujet de la pièce anglaise de M. Otway, intitulée Venise sauvée... Premièrement vous remarquez le préjugé qui a forcé l'auteur français à déguiser sous des noms romains une aventure connue, que l'anglais a traitée naturellement sous les noms véritables... »
Examen du Jules César de Shakespeare. — « Avec quel plaisir n'ai-je point vu à Londres votre tragédie de Jules César, qui depuis cent cinquante années, fait les délices de votre, nation ! Je ne prétends pas assurément approuver les irrégularités barbares dont elle est remplie; il est seulement étonnant qu'il ne s'en trouve pas davantage dans un ouvrage composé dans un siècle d'ignorance, par un homme qui même ne savait pas le latin, et qui n'eut d'autre maître que son génie. Mais au milieu de tant de fautes grossières, avec quel ravissement je voyais Brutus, tenant encore un poignard teint du sang de César, assembler le peuple romain et lui parler ainsi du haut de la tribune aux harangues !... Peut être que les Français ne souffriraient pas que l'on fît paraître sur leurs théâtres un chœur composé d'artisans et de plébéiens romains, que le corps sanglant de César y fût exposé aux yeux du peuple, etc..
Spectacles horribles chez les Grecs. — « Les Grecs ont hasardé des spectacles non moins révoltants pour nous. Hippolyte, brisé par sa chute, vient compter ses blessures
et pousser des cris douloureux. Philoctète tombe dans ses accès de souffrance ; un sang noir coule de sa plaie. Œdipe couvert du sang qui dégoutte encore des restes de ses yeux qu'il vient d'arracher, se plaint des dieux et des hommes... « Je suis bien loin de proposer que la scène devienne un lieu de carnage...; mais j'ose croire qu'il y a des situations qui ne paraissent encore que dégoûtantes et horribles aux Français, et qui, bien ménagées, représentées avec art, et surtout adoucies par le charme des beaux vers, pourraient nous faire une sorte de plaisir dont nous ne nous doutons pas. »
Bienséances et unités. — « Que l'on me dise pourquoi il est permis à nos héros et à nos héroïnes de se tuer et qu'il \ leur est défendu de tuer personne... 11 n'en est pas des règles de la bienséance, toujours un peu arbitraires, comme des règles fondamentales du théâtre, qui sont les trois unités... »
Cinquième acte de Rodogune. — Notre grand Corneille, dans sa Rodogune, « fait paraître une mère, qui en présence de la cour et d'un ambassadeur, veut empoisonner son fils et sa belle-fille, après avoir tué son autre fils de sa propre main. Elle leur présente la coupe empoisonnée; et, sur leur refus et leurs soupçons, elle la boit ellemême et meurt du poison qu'elle leur destinait... »
Pompe et dignité du spectacle dans la tragédie. — « Plus une action théâtrale est majestueuse ou effrayante, plus elle deviendrait insipide, si elle était souvent Tépétée. La seule pièce où M. Racine ait mis du spectacle, c'est son chef-d'œuvre, YAthalie... Pour moi, j'avoue que ce n'a pas été sans quelque crainte que j'ai introduit sur la scène française le sénat de Rome, en robes rouges, allant aux opinions2. Je me souvenais que lorsque j'introduisis autrefois dans Œdipe un chœur de Thébains qui disait :
« O mort, nous implorons ton funeste secours !
O mort, viens nous sauver, viens terminer nos jours ! »
(1) V. Notes gramm., p. 988, VII, 4°.
(2) Aller aux opinions. V. Lex.