‹ Œuvres choisiesChapitre 52 sur 199 · VOI/1A1KF · texte numérisé non relu

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laissé le monde plein, il le trouve vide. À Paris, on voit l'univers composé de tourbillons de matière subtile ; à Londres, on ne voit rien de cela. Chez nous, c'est la pression de la lune qui cause le llux de la mer; cbez les Anglais, c'est la mer qui gravite vers la lune ; de façon que quand vous croyez que la lune devrait nous donner marée haute, ces messieurs croient qu'on doit avoir marée basse ; ce qui malheureusement ne peut se vérifier, car il aurait fallu, pour s'en éclaircir, examiner la lune et les marées au premier instant de la création.

Vous remarquerez que le soleil, qui en France n'entre pour rien dans cette affaire, y contribue ici environ pour son quart. Chez vos cartésiens, tout se l'ail par une impulsion qu'on ne comprend guère; chez M. New km, c'est par une attraction dont on ne connaît pas mieux la cause, A Paris/.vous vous figurez la terre l'aile comme un melon ; à Londres, elle est aplatie des deux côtés. La lumière pour un cartésien existe dans l'air, pour un nevvtonien elle vient du soleil en six minutes et demie. Votre chimie l'ait toutes ses opérations avec des acides, des alcalis, et de la matière subtile : l'attraction domine jusque dans la chimie anglaise.

L'essence même des choses a totalement changé. Nous ne vous accordez ni sur la définition de l'âme, ni sur celle de la matière. Descartes assure que l'âme est la même chose que la pensée, et Locke lui prouve assez bien le contraire ; Descartes assure encore que l'étendue seule fait la matière, Newton y ajoute la solidité.

Voilà de sérieuses contrariétés '.

Non aostrum intes \<>> tantas componere lites*.

(le fameux Newton, ce destructeur du système carté-

la publication du livre des Principes, toute la France était encore cartésienne. (Ed. de Kehl%) Le livre des Principes do la Philosophie, par Descartes, 164'».

(1) Contrariétés. V. Lex.

(2) « 11 ne m'appartient pas de trancher entre vous un si grand différend. » Virgile, Eglog. III. 108. (Ed.) Fénelon s'était déjà retranché derrière cette citation pour éviter de donner ouvertement son avis dans la Querelle des Anciens et des Modernes.

sien, mourut au mois de mars de l'an passé *. Il a vécu honoré do ses compatriotes, et a été enterré comme un roi qui aurait fait du bien à ses sujets. On a lu ici avec avidité et on a traduit en anglais l'éloge que M. de Fontenelle a prononcé de M. NeWtori dans 8 l' Académie des sciences. On attendait en Angleterre le jugement de M. de Fontenelle comme une déclaration solennelle de la supériorité de la philosophie anglaise: mais quand on a vu ... qu'il comparait Descartes à Newton, toute la Société royale de Londres s'est soulevée. Loin d'acquiescer au jugement, on a critiqué le discours. Plusieurs même (et ceux-là ne sont pas les plus philosophes) ont été choqués de cette comparaison, seulement parce que Descartes était Français.

Il faut avouer que ces deux grands hommes ont été bien différents l'un de l'autre dans leur conduite, dans leur fortune et dans leur philosophie...

L'opinion publique en 'Angleterre sur ces deux philosophes est que le premier était un rêveur, et que l'autre était un sage.

Tics peu de personnes à Londres lisent Descartes, dont effectivement les ouvrages sont devenus inutiles; très peu lisent aussi Newton, parce qu'il faut être fort savant pour le comprendre. Cependant tout le monde parle d'eux; on n'accorde rien au Français et on (hume tout à l'Anglais3. Quelques gens croient que, si on ne s'en lient plus à l'horreur du vide, si on sait que l'air est pesant, si on se ser! de lunettes d'approche, on en a l'obligation à Newton, il est ici l'Hercule de la fable, à qui les ignorants attribuaient tous les faits des autres héros.

Dans une critique qu'on a faite à Londres du discours de M. de Fonteuelle, on a osé avancer que Descartes n'était pas un grand géomètre. Ceuv qui parlent ainsi peuvent se

(1) Ces mots l'an passé, qui figuraient dans la première édition (1734), datent la rédaction de cette lettre. Newton est mort en 4727. Dans. v. Notes grajnm., p. 989, vin. 4. (3) C'est tout à fait naturel et cela ne prouve pas grand'chose contre Descartes, notre René, comme disait Voltaire, qui le sacrifie de gaHé ur ;ni savant anglais.

reprocher de battre leur nourrice ; Descartes a fait un aussi grand chemin du point où il a trouvé la géométrie jusqu'au point où il l'a poussée, que Newton en a fait après lui : il est le premier qui ait trouvé la manière de donner les équations algébriques des courbes. Sa géométrie, grâce à lui, devenue aujourd'hui commune, était de son temps si profonde, qu'aucun professeur n'osa entreprendre de l'expliquer, et qu'il n'y avait guère en Hollande que Scooten, et en France que Fermât 4,qui l'entendissent.

Il porta cet esprit de géométrie et d'invention dans la dioptrique 2, qui devint entre ses mains un art tout nouveau ; et s'il s'y trompa en quelque chose, c'est qu'un homme qui découvre de nouvelles terres ne peut tout d'un coup en connaître toutes les propriétés. Ceux qui viennent après lui et qui rendent ces terres fertiles lui ont au moins l'obligation de la découverte. Je ne nierai pas que tous les autres ouvrages de M. Descartes ne fourmillent d'erreurs.

La géométrie était un guide que lui-même avait en quelque façon formé et qui l'aurait conduit sûrement dans sa physique ; cependant il abandonna à la fin ce guide, et se livra à l'esprit de système. Alors sa philosophie ne fut plus qu'un roman ingénieux et tout au plus vraisemblable pour les ignorants. 11 se trompa su* la nature de l'âme, sur les preuves de l'existence de Dieu, sur les lois du mouvement, sur là nature de la lumière, il admit des idées innées, il inventa de nouveaux éléments, il créa un monde, il fit l'homme à sa mode : et on ditavec raison que l'homme de Descartes n'est en effet que celui de Descaries, fort éloigné de l'homme véritable.

Il poussa ses erreurs métaphysiques jusqu'à prétendre que deux et deux ne font quatre que parce que Dieu l'a

(1) Pierre Fermât (1601-1665). grand géomètre, qui, un des premiers avec Descartes, a appliqué l'algèbre à la géométrie et imaginé pour la solution des problèmes une méthode qui le fait regarder comme le premier inventeur du calcul différentiel.

(2) Partie de la physique, qui s'occupe de l'action des milieux sur la lumière qui les traverse en se réfractant.

voulu ainsi ; mais ce n'est point trop dire qu'il était estimable même dans ses égarements. Il se trompa, mais ce fut au moins avec méthode et avec un esprit conséquent ; il détruisit les chimères absurdes dont on infatuait la jeunesse depuis deux mille ans; il apprit aux hommes de son temps à raisonner et à se servir contre lui-même de ses armes. S'il n'a pas payé en bonne monnaie, c'est beaucoup d'avoir décrié la fausse.

Je ne crois pas qu'on ose à la vérité comparer en rien sa philosophie avec celle de Newton : la première est un essai, la seconde est un chef-d'œuvre, mais celui qui nous a mis sur la voie de la vérité vaut peut-être celui qui a été, depuis, au bout de cette carrière.

Descartes donna la vue aux aveugles, ils virent les fautes de l'antiquité et les siennes. La roule qu'il ouvrit est, depuis lui, devenue immense.

Le petit livre de Hohault ' a fait pendant quelque temps une physique complète ; aujourd'hui tous les recueils des académies de l'Europe ne sont pas même un commencement de système : en approfondissant cet abîme, il s'est trouvé infini 2. Jl s'agit maintenantde voirce que M. Newton a creusé dans ce précipice.

LETTRE XV Sur le système de l'attraction.

Les découvertes du chevalier Newton, qui lui ont fait une réputation si universelle, regardent le système du monde, la lumière, l'infini en géométrie et enfin la chronologie, à laquelle il s'est amusé pour se délasser.

.le vais vous dire (si je puis, sans verbiage) le peu que j'ai pu attraper de toutes ces sublimes idées.

A l'égard du système de notre monde, on disputait

(t) Savant français (1620-1675), a écrit un traite de physique (1671). Il était cartésien.

(2) En approfondissant. V. Notes gramm., p. 986, V, v, 1°.

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depuis longtemps sur la cause qui fait tourner et qui retient dans leurs orbites toutes les planètes, et sur celle qui fait descendre ici-bas tous les corps vers la surface de la terre.

Le système de Descaries, expliqué et fort changé depuis lui, semblait rendre une raison plausible de ces phénomènes et cette raison paraissait d'autant plus vraie qu'elle est simple et intelligible à tout le monde. Mais en philosophie il faut se défier de ce qu'on croit entendre trop aisément, aussi bien que des choses qu'on n'entend pas...

(Suit un abrégé de la critique du système de Descartes par

Newton.)

... Ayant, par toutes ces raisons et par beaucoup d'autres encore, renversé les tourbillons du Cartésianisme, il ('Newton) désespérait de pouvoir connaître jamais s'il y a un principe secret dans la nature, qui cause à la fois le mouvement de tous les corps célestes et qui fait la pesanteur sur la terre. S'élant retiré en 1666, à la campagne près de Cambridge, un jour qu'il se 'promenait dans son jardin, et qu'il voyait des fruits tomber d'un arbre, il se laissa aller à une méditation profonde sur cette pesanteur dont tous les philosophes ont cherché si longtemps la cause en vain, et dans laquelle le vulgaire ne soupçonne pas même de mystère. 11 se dit à lui-même : « De quelque hauteur dans notre hémisphère que tombassent ces corps, leur chute serait certainement dans la progression découverte par Galilée : et les espaces parcourus par euv seraient comme les carrés des temps. Ce pouvoir, qui fait descendre les corps graves, est le même sans aucune diminution sensible, à quelque profondeur qu'on soit dans" la terre, et sur la plus haute montagne. Pourquoi ce pouvoir ne s'étendrait-il pas jusqu'à la lune? et, s'il est vrai qu'il pénètre jusque-là, n'y a-t-il pas grande apparence que ce pouvoir la retient dans son orbite et détermine son mouvement ? Mais, si la lune obéit à ce principe quel qu'il soit, n'est-il pas encore très raisonnable de croire que les autres planètes y sont égalemenl soumises?

a Si ce pouvoir existe, il doit (ce qui est prouvé d'ailleurs) augmenter en raison renversée des carrés des distances. 11 n'y a donc plus qu'à examiner le chemin que ferait un corps grave ou tombant sur la terre d'une hauteur médiocre, et le chemin que ferait dans le même temps un corps qui tomberait de l'orbite de la lune. Pour en être instruit, il ne s'agit plus que d'avoir la mesure de la terre et la distance de la lune à la terre. »

Voilà comment M. Newton raisonna. Mais on n'avait alors en Angleterre que de très fausses mesures de notre globe , on s'en rapportait à l'estime incertaine des pilotes, qui comptaient soixante milles d'Angleterre pour un degré, au lieu qu'il en fallait compter près de'sefxante et dix. Ce faux calcul ne s'accordant pas avec les conclusions que M. Newton voulait tirer, il les abandonna. Un philosophe médiocre, et qui n'aurait eu que de la vanité, eût fait cadrer comme il eût pu la mesure de la terre avec sou système. M. Newton aima mieux abandonner alors son projet. Mais depuis que M. Picard1 eut mesuré la terre exactement, en traçant cette méridienne qui fait tant d'honneur à la France, M. Newton reprit ses premières idées, et il trouva son compte avec le calcul de M. Picard.

... Les antres planètes doivent être soumises à cette loi générale ; et si cette loi existe, ces planètes doivent suivre les règles trouvées par Kepler 2. Toutes'ces règles, tous ces rapports sont en elfet gardés par les planètes avec la dernière exactitude...

Son seul principe des lois de la gravitation rend raison de toutes les inégalités apparentes dans le cours des globes célestes ; les variations de la lune deviennent une suite

(1) L'abbé Picard, astronome français (1630-1683), mesura avec une parfaite exactitude un degré du méridien. Jl fit établir l'Observatoire de Pari>

(2) Kepler, astronome allemand (1571-1630), découvrit les lois qui servent de base à l'astronomie moderne et qui confirment l'hypothèse de Copernic (1473-1543). Celui-ci, le premier, avait conjecture que toutes les planètes tournent autour du soleil et que la terre est animée d'un double mouvement.

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nécessaire de ces lois... Le flux et le reflux de la mer e*t encore un effet très simple de celte attraction. La proximité de la lune dans sou plein et quand eïle est nouvelle, et son éloignement dans ses quartiers, combinés avec l'action du soleil, rendent une raison sensible de l'élévation et de l'abaissement de l'Océan.

Après avoir rendu compte, par sa sublime théorie, du cours et des inégalités des planètes, il assujettit les comètes au frein de la même loi...

Les lettres suivantes roulent: la XVI', sur l'optique Je M. Newton et la XVIl% sur l'infini et sur ta chronologie.

LETTRE XVIII Sur la Tragédie.

Les Anglais avaient déjà un théâtre aussi bien que les Espagnols, quand les Français n'avaient encore que des tréteaux. Shakespeare i, qui passait pour le Corneille des Anglais, ilorissait à peu près dans le temps de Lope de Véga8 ;,il créa le théâtre ; il avait un génie plein de force et 'de fécondité, de naturel et de sublime, sans la moindre étincelle de bon goût et sans la moindre connaissance des règles 3. Je vais vous dire une chose hasardée, mais vraie 4 ; c'est que le mérite de cet auteur a perdu le théâtre anglais: il y a de si belles scènes, des morceaux si grands et si terribles répandus dans ses farces monstrueuses, qu'on appelle tragédies, que ces pièces ont toujours été

(1) William Shakespeare, ne en 1564 à Strafford-sur-Avon et mort dans cette môme ville en 1616, le plu* illustre des poètes dramatiques anglais.

(■i) Lope de Véga (1562-1635), poète espagnol, d'une imagination inépuisable, a composé par centaines des pièces de théâtre, inégales, mêlées, mais où se marque, comme dans les œuvres de Shakespeare, un génie sublime.

(3) Ce jugement de Voltaire sur Shakespeare est naturellement très différent de celui qui est formulé d'ordinaire chez nous aujourd'hui Nous le donnons à titre documentaire.

(4) Intéressant paradoxe.

jouées avec un grand succès. Le temps, qui seul fait la réputation des hommes, rend à la fin leurs défauts respectables. La plupart des idées bizarres et gigantesques de cet auteur ont acquis au bout de deux cents ans le droit dépasser pour sublimes. Les auteurs modernes l'ont presque tous copié ; mais ce qui réussissait chez Shakespeare est siftlé chez eux, et vous croyez bien que la vénération qu'on a pour cet ancien, augmente à mesure qu'on méprise les modernes. On ne fait pas réflexion qu'il ne faudrait pas l'imiter et le mauvais succès de ses copistes fait seulement qu'on le croit inimitable.

Vous savez que dans la tragédie du More de Venise, pièce 1res touchante, un mari étrangle sa femme sur le théâtre; et que quand la pauvre femme est étranglée, elle s'écrie . qu'elle meurt très injustement. Vous n'ignorez pas que, dans Hamlet, des fossoyeurs creusent une fosse en buvant, enchantant des vaudevilles ', et en faisant sur les tètes des morts qu'ils rencontrent des plaisanteries convenables à gens de leur métier; mais, ce qui vous surprendra, c'est qu'on a imité ces sottises. Sous le règne de Charles II, qui était celui de la politesse et l'âge des beaux-arts, Otway2, dans sa Venise sauvée, introduit le sénateur Antonio et la courtisane Xaki au milieu des horreurs de la conspiration du marquis de Bedmar... On a retranché de la pièce d'Otway ces bouffonneries faites pour la plus vile canaille; mais on a laissé dans le Jules César de Shakespeare les plaisan'eries des cordonniers et des savetiers romains introduits sur la scène avec Brutus et Cassius.

Vous vous plaindrez sans doute que ceux qui jusqu'à présent, vous ont parlé du théâtre anglais et surtout de ce fameux Shakespeare, ne vous aient encore fait voir que ses erreurs et que personne n'ait traduit aucun de ces endroits frappants qui demandent grâce pour toutes ses huiles, .le vous répondrai qu'il est bien aisé de rapporter en prose les erreurs d'un poète, mais très difficile de tra-

(1) Vaudeville. V. Lex.

(2) Otway (Thomvs) (1651-1685). Venise saàvee «st de 1682.

duire sos beaux vers. Tous les grimauds1 qui s'érigeut en critiques des écrivains célèbres, compilent des volumes. J'aimerais mieux deux pages qui nous fissent connaître quelques beautés ; car je maintiendrai toujours avec les gens de bon goût qu'il y a plus à profiter dans douze vejs d'Homère et de Virgile que dans toutes les critiques qu'on a faites de ces deux grands hommes.

J'ai hasardé de traduire quelques morceaux des meilleurs poètes anglais : en voici un de Shakespeare. Failes grâce à la copie en faveur de l'original ; et souvenez-vous toujours, quand vous voyez une traduction, que vous ne voyez qu'une faible estampe d'un beau tableau.

J'ai choisi le monologue de la tragédie d'Hamlel, qui est su de tout le monde et qui commence par ces vers :

<T(j be, or not to l>c, thaï is the question -.

C'est Ilamlet, prince de Danemark, qui parle :

Demeure, il faut choisir, et passer à ['instant De la vie à la mort, ou de l'être au néant. Dieux cruels ! s'il en est, éclairez mon courage. Faut-il vieillir courbé sous lamain qui m'outrage, Supporter ou finir mon malheur et mon sort ? Qui suis-je ? qui m'arrête ? et qu'est-ce que la mort ? C'est la fin de nos maux, c'est mon unique asile ; Après de longs transports, c'est un sommeil tranquille; On s'endort, et tout meurt. Mais un affreux réveil Doit succéder peut-être aux douceurs du sommeil. On nous menace, on dit que celte courte vie De tourments éternels est aussitôt suivie. O mort ! moment fatal! affreuse éternité ! Tout cœur à ton seul nom se glace épouvanté. Èh ! qui pourrait sans toi supporter cette vie, De nos prêtres menteurs 3 bénir l'hypocrisie,

(1) Grimaud. V. Lex.

(8) • i:tre ou n'être pas, c'est là la question. »

(3) Est-il besoin de dire que ce trait voltairien n'est pas dans Shakespeare ? Dans l'édition da Kehl, prêtres menteurs est remplacé par fourbes jniissants. Voltaire reviendra plus tard encore sur le grand

D'une indigne maîtresse encenser les erreurs, Ramper sous un ministre, adorer ses hauteurs, Et montrer les langueurs de son âme abattue A des amis ingrats qui détournent la vue? ^La mort serait trop douée en ces extrémités ; Mais le scrupule parle, et nous cric : « Arrêtez. » [1 défend à nos mains cet heureux homicide, Et d'un héros guerrier fait un chrétien timide, etc.

Ne croyez pas que j'aie rendu ici l'anglais mot pour mot; malheur aux faiseurs de traductions littérales, qui traduisant chaque parole, énervent Je sens ! c'est bien là qu'on peut dire que la lettre lue et que l'esprit vivifie.

... M. Yddison1 esl le premier anglais <pii ail l'ait une tragédie raisonnable. Je le plaindrais s'il n'y avait mis que de la raison. Sa tragédie de Caton est écrite d'un bout à l'autre avec cette élégance mâle et énergique dont Corneille le premier donna chez nous de si beaux exemples dans son slylo inégal. Il me semble que cette pièce est faite pour un auditoire un peu philosophe et très républicain.

Je doute que nos jeunes dames et nos petits maîtres eussent aimé Caton en robe de chambre, lisant les dialogues de Platon et faisant ses réflexions sur l'immortalité de l'âme. Mais ceux qui s'élèvent au-dessus des usages, des préjugés, des faiblesses de leur nation, ceux qui sont de tous les temps et de tous les pays, ceux qui préfèrent la grandeur philosophique à des déclarations d'amour, seront bien aises de trouver ici une copie, quoique imparfaite, de ce morceau sublime. 11 semble qu'Addison, dans ce beau monologue de Caton, ait voulu lutter contre Shakespeare. Je traduirai l'un comme l'autre, c'est-à-dire avec cette liberté sans laquelle on s'écarterait trop de son original à force de, vouloir lui ressembler. Le fond est

poète anglais. V. plus loin, pp. 927 et 928. On pourra consulter avec fruit sur cette question l'ouvrage de M. Jus.seiand (Shakespeare en France sous l'Ancien régime, Paris, Colin). '

(1) Addisùn (11)7-2-1,719), écrivain anglais. Caton est de 1713.

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très fidèle; j'y ajoute peu de détails. 11 m'a fallu enchérir sur lui, ne pouvant l'égaler.

Oui, Platon, tu dis vrai1 ; notre âme est immortelle,

C'est un Dieu qui lui parle, un Dieu qui vil en elle.

Eh! d'où viendrait sans lui ce grand pressentiment,

Ce dégoût des faux biens, celle horreur du néant ?

Vers des siècles sans fin je sens que lu m'entraînes.

Du monde et de mes sens je vais briser les chaînes,

Et m'ouvrir, loin d'un corps dans la fange arrêté,

Les portes de la vie et de l'éternité.

L'éternité ! quel mot consolant et terrible !

O lumière, ô nuage, ô profondeur horrible !

Que suis-je ? Où suis-je ? Où vais-je ? et d'où suis-je tiré ".'

Dans quels climats nouveaux, dans quel monde ignoré

Le moment du trépas va-t-il plonger mon être ?

Où sera cet esprit qui ne peut se connaître ?

Que me préparez-vous, abîmes ténébreuv?

Allons, s'il est un Dieu, Caton doit être heureux.

11 en est un sans doute et je suis son ouvrage.

Lui-même au cœur du juste il empreint son image.

11 doit venger sa cause et punir les pervers.

Mais comment ? dans quel temps? et dans quel univers?

Ici la vertu pleure et l'audace l'opprime ;

L'innocence à genoux y tend la gorge au crime :

La fortune y domine et tout y suit son char.

Ce globe infortuné fut formé pour César:

Ilàtons-nous de sortir d'une prison funeste,

.le te verrai sans ombre, ô vérité céleste !

Tu te caches de nous dans nos jours de sommeil :

Cette vie est un songe et la mort un réveil.

Dans cette tragédie d'un patriote et d'un philosophe, le rôle de Caton me paraît surtout un des plus beaux personnages qui soient sur aucun théâtre. Le Caton d'Ad-

(1) Le fragment qui commence par ces mots et que nous donnons ici n'appartient pas au texte dé Jore, mais a été recueilli dans l'édition de Kehl. ""

dison est, je crois, fort au-dessus de la Cornélie de Pierre Corneille...

Il est bien tyste que quelque chose de si beau rie soit pas une belle tragédie : des scènes décousues, qui laissent souvent le théâtre vide, des aparté trop longs et sans art, des amours froids et insipides, une conspiration inutile à la pièce, un certain Scmpronius déguisé et tué sur le théâtre, tout cela fait de la fameuse tragédie de Calon une pièce que nos comédiens n'oseraient jamais jouer, quand même nous penserions à la romaine ou à l'anglaise. La barbarie et l'irrégularité du théâtre de Londres ont percé jusque dans la sagesse d'Addison...

LETTRE XIX Sur la Comédie.

Si dans la plupart des tragédies anglaises 1, les héros sont ampoulés et les héroïnes extravagantes, en récompense le style est plus naturel dans la comédie. Mais ce naturel nous paraîtrait souvent celui de la débauche plutôt que celui de l'honnêteté. On y appelle chaque chose par son nom... Quelques cyniques prennent le parti de ces expressions grossières.. . Bayle prétend que les expressions sent indifférentes : en quoi lui, les cyniques et les stoïciens semblent se tromper ; car chaque chose a des noms différents qui la peignent sous divers aspects et qui donnent d'elle des idées fort différentes... Les mots ne sont pas indifférents, puisqu'il n'y a point de synonymes... II ne faut pas qu'on prononce en public un mot qu'une honnête femme ne puisse répéter.

Les Anglais ont pris, ont déguisé, ont gâté la plupart des pièces de Molière. Ils ont voulu faire un Tartufe: il était impossible que ce sujet réussit à Londres : la raison en est qu'on ne se plaît guère aux portraits des gens

(1) Ce début de la lettre XIX, jusqu'à M. Wickerley, n'appartient pas à l'édition de Jore. Il est donne par l'édition de Kehl.

qu'on ne connaît pas. Un des grands avantages de la nation anglaise, c'est qu'il n'y a point de tartufes chez elle. Pour qu'il y eût de faux dévots, il faudrait, qu'il y en eût de véritables. On n'y connaît presque pas le nom de dévot, mais beaucoup celui d'honnête homme. La philosophie, la liberté, et le climat, conduisent à la misanthropie : Londres, qui n'a point de Tartufes, est plein de Timons. Aussi le Misanthrope, ou V Homme au franc procède, est une des bonnes comédies qu'on ait à Londres : elle fut faite du temps que Charles 1[ et sa cour brillante tâchaient de défaire la nation de son humeur noire. Wicherley1, auteur de cet ouvrage, qui passait sa vie dans le plus grand monde, en connaissait parfaitement les vices et les ridicules, cl les peignait du pinceau le plus ferme et des couleurs les plus vraies. Les traits de Wicherley sont tous plus forts et plus hardis que ceux de notre misanthrope"; mais aussi ils ont moins de finesse et de bienséance. L'auteur anglais a corrigé le seul défaut qui soit dans la pièce de .Molière ; ce défaut est le manque d'intrigue et d'intérêt. La pièce anglaise est intéressante, et l'intrigue en est ingénieuse, elle est trop hardie sans doute pour nos mœurs... Celui de tous les Anglais qui a porté le plus loin la gloire du théâtre comique est feu M. Congrève 2. Il n'a fait que peu de pièces, mais toutes sont excellentes dans leur genre. Les règles du théâtre y sont rigoureusement observées. Elles sont pleines de caractères nuancés avec une extrême finesse ; on n'y essuie pas la moindre mauvaise plaisanterie; vous y voyez partout le langage des honnêtes gens avec des actions de fripon ; ce qui prouve qu'il connaissait bien son monde, et qu'il vivait dans ce qu'on appelle la bonne compagnie3.

(t) Wicherley, auteur comique (1640-1715).

(2) Congrève, poète comique- (1672-1729).

(3) Voltaire ajoute (dans le texte de 1734) : « Il était infirme et presque mourant quand je l'ai connu ; il avait un défaut, c'était de ne pas assez estimer son premier métier d'auteur, qui avait fait «a réputation et sa fortune. Il me parlait de ses ouvrages comme de bagatelle* au-dessous de lui et me dit à la première conversation de ne le voir que sur le pied d'un gentilhomme qui vivait très uniment) V. Lex.); je lui répondis que, s'il avait ou le malheur do n'être qu'un gentilhomme comme un autre, je

Ses pièces sont les plus spirituelles et les plus exactes ; celles de Yan Brugh * les plus gaies ; et celles de Wicherley, les plus fortes.

11 est à remarquer qu'aucun de ces beaux esprits n'a mal parlé de Molière. 11 n'y a que les mauvais auteurs anglais qui aient dit du mal de ce grand homme...

Au reste, ne me demandez pas que j'entre ici dans le moindre détail de ces pièces anglaises dont je suis si grand partisan, ni que je vous rapporte un bon mot ou une plaisanterie des Wicherley et des Congrève. ; on ne rit point dans une traduction. Si vous voulez connaître la comédie anglaise; il n'y a d'autre moyen pour cela que d'aller à Londres, d'y rester trois ans, d'apprendre bien l'anglais, et de voir la comédie tous les jours. Je n'ai pas grand plaisir en lisant Plaide et Aristophane: pourquoi'? c'est que je ne suis ni r.rec ni Romain. La finesse des bons mots, l'allusion, là-propos, tout cela est perdu pour un étranger.

11 n'en est pas de même dans la tragédie. Il n'est question chez elle que de grandes passions et de sottises héroïques consacrées par de vieilles erreurs de fable ou d'histoire. Œdipe, Electre appartiennent aux Espagnols, aux Anglais et à nous, comme aux Grecs. Mais la bonne comédie est la peinture parlante des ridicules d'une nation ; et, si vous ne connaissez pas la nation à fond, vous ne pouvez guère juger de la peinture.

La XX' Lettre est sur les seigneurs qui cultivent les lettres.

L;i XXI', sur le comte de Rochester ! et M. YYallerS.

La XXII', sur M. Pope 4 et quelques autres poètes fameux.

ne le serais jamais venu voir, et je fus très clioqué de cette vanité si mal plafèe ».

(1) Van Brugh, né vers 1672, mort en 1726. Il était d'origine flamande.

(JJ).Wilmot, comte de Rochester, poète dé cour (1648-1680).

(3) XValler, poète anglais (1605-1687). Auteur d'unv panégyrique de Gromvell.

(4) Alexandre Pope, célèbre poète (1688-1744). auteur de l'Essai sur l'homme, de ['Essai sur la Critique, de la Dunciade, etc.

LETTRE XXHÏ

Sur la considération qu'on doit aux gens de lettres.

Ni en Angleterre, ni en aucun pays du monde, on ne trouve des établissements en faveur des beaux-arts comme en France. 11 y a presque partout des universités; mais c'est dans la France seule qu'on trouve ces utiles encouragements pour l'astronomie, pour toutes les parties des mathématiques, pour celles de la médecine, pour les recherches de l'antiquité, pour la peinture, la sculpture et l'architecture. Louis XIV s'est immortalisé par toutes ces fondations, et cette immortalité ne lui a pas coulé deux cent mille francs par an.

J'avoue que c'est un de mes étonnements que le parlement d'Angleterre, qui s'est avisé de promettre vingt mille guinées à celui qui ferait l'impossible découverte des longitudes, n'ait jamais pensé à imiter Louis XIV dans sa magnificence envers les arts.

Le mérite trouve à la vérité, en Angleterre, d'autres récompenses plus honorables pour la nation ; tel est le respect que ce peuple a pour les talents, qu'un homme de mérite y fait toujours fortune. M. Addison, en France, eût été de quelque académie, et aurait pu obtenir, par le crédit de quelque femme, une pension de douze cents livres, ou plutôt on lui aurait fait des affaires, sous prétexte qu'on aurait aperçu dans sa tragédie de Caton quelques traits contre le portier d'un homme en place; en Angleterre, il a été secrétaire d'État. M. Newton était intendant des monnaies du royaume ; M. Congrève avait une charge importante : M. Prior l a été plénipotentiaire ; le docteur Swift 2 est doyen d'Irlande, et y est beaucoup

(1) Prior (1661-1721), fils d'un menuisier de Londres, beaucoup plus connu comme diplomate que' comme poète.

ri) .Ionathan Swift (1667-1745), auteur des Voyages de Gulliver, écrivain satirique, que l'on a surnommé le Rabelais de l'Angleterre et qui eut sur Voltaire une certaine influence.

plus considéré que le primat. Si la religion de M. Pope l ne lui permet pas d'avoir une place, elle n'empêche pas que sa traduction d'Homère ne lui ail valu deux cent mille francs. J'ai vu longtemps en France l'auteur de Rhadamiste "- près de mourir de faim, et le fils d'un des plus grands hommes que la France ait eus 3 , et qui commençait à marcher sur les traces de son père, était réduit à la misère sans M. Fagon. Ce qui encourage le plus les arts en Angleterre, c'est la considération où ils sont : le portrait du premier ministre se trouve sur la cheminée de son cabinet ; mais j'ai vu celui de M. Pope dans vingt maisons.

M. Newton était honoré de son vivant, et l'a été après sa mort comme il devait l'être. Les principaux de la nation se sont disputé l'honneur de porter le poêle4 à son convoi. Entrez à Westminster : ce ne sont pas les tombeaux des rois qu'on y admire, ce sont- les monuments que la reconnaissance de la nation a érigés aux plus grands hommes qui ont contribué à sa gloire; vous y voyez leurs statues comme on voyait dans Athènes celles des Sophocle et des Platon ; et je suis persuadé que la seule vue de ces glorieux monuments a excité plus d'un esprit et a formé plus d'un grand homme.

On a même reproché aux Anglais d'avoir été trop loin dans les honneurs qu'ils rendent au simple mérite ; on a trouvé à redire qu'ils aient enterré dans Westminster la célèbre comédienne Mlle Oldtield, à peu près avec les mêmes honneurs qu'on a rendus à M. Newton.

(1) Il était catholique et l'on sait que, depuis 1673 jusqu'en 1828, le serment du Test imposé à tous les fonctionnaires anglais excluait les catholiques des charges publiques.

(2) Ckkbillon, poète tragique français, avec lequel Voltaire devait avoir plus tard une rivalité célèbre (1674-1762).

(3) Louis Racine (1692-1763).

(4) Poêle. V. Lex.

242 Voltaire

LETTRE XXI \ Sur les Académies.

... Le fameux docteur Swift a formé le dessein, dans les dernières années du règne de la reine Anne l, d'établir une académie pour la langue, à l'exemple de l'Académie française. Ce projet était appuyépar le comte d'Oxford 2, grand trésorier, et encore plus par le vicomte Bolingbroke, secrétaire d'Etat, qui avait le don de parler surle-cbamp dans le parlement avec autant de pureté que Swift écrivait dans sou cabinet, et qui aurait été le protecteur et l'ornement de cette académieT Les membres qui la devaient composer étaient des hommes dont les ouvrages dureront autant que la langue anglaise : c'étaient le docteur Swift, M. Prior, que nous avons vu ici ministre public et qui, en Angleterre, a la même réputation que La Fontaine a parmi nous; c'étaient M. l'ope, le l'oileau d'Angleterre, M. Congrève, qu'on peut en appeler le Molière; plusieurs autres, dont les noms m'échappent ici, auraient tous fait fleurir cette compagnie dans sa naissance. Mais la reir/e mourut subitement : les wbigs se mirent dans la tète de faire pendre les protecteurs de l'académie3, ce qui, comme vous croyez bien, fut mortel aux belles-lettres. Les membres de ce corps auraient eu un grand avantage sur les premiers qui composèrent l'Académie française, car Swift, Prior, Congrève, Dryden4( Pope, Addison, avaient fixé la langue anglaise par leurs écrits, au lieu que Chapelain, Colletet, Cassaigne, Faret, Perrïn 5, Colin, vos premiers académiciens, étaient l'opprobre de votre nation, et que leurs noms sont devenus

(1) Anne StctaRT, fille de Jacques II, née en 1664, et dont le règne (1702-1714), lut illustré tant par les victoires de Marlborough que p:u leg œuvres d'un grand nombre d'écrivains.

(2) Robert Walpole, comte d'Oxford.

(3) Bolingbroke, en particulier, fut proscrit et dépouillé de tous ses biens. Il se réfugia en France.

(i) Dryden, c.-itique et poète célèbre (1631-1701). (5) Perrin n'était pas de l'Académie.

si ridicules, que, si quelque auteur passable avait le malheur de s'appeler Chapelain ou Colin, il serait obligé de changer de nom. Il aurait fallu surtout que l'Académie anglaise se fût. proposé des occupations toutes différentes de la nôtre. Un jour, un bel esprit de ce pays-là me demanda les mémoires de l'Académie française : « Elle n'écrit point de mémoires, lui répondis-je ; mais elle a fait imprimer soixante ou quatre-vingts volumes de compliments * ». Il en parcourut un ou deux ; il ne put jamais entendre ce style, quoiqu'il entendit fort bien tous nos bons auteurs. « Tout ce que j'entrevois, me dit-il, dans ces Beaux discours, c'est que le récipiendaire ayant assuré que son prédécesseur était un grand homme, que le cardinal de Richelieu était un très grand homme, le chancelier Séguier un assez grand homme, Louis AIV un plus que grand homme, le directeur lui répond la même chose, et ajoute que le récipiendaire pourrait être aussi bien une espèce de grand homme, et que, pour lui directeur, il n'eu quitte pas sa part2. »

Il est aisé de voir par quelle fatalité presque tous'ces discours ont fait si peu d'honneur à ce corps ; vitium est temporis polius quant kominis 3. L'usage s'est insensiblement établi que tout académicien répéterait ces éloges à sa réception. C'a été une espèce de loi d'ennuyer le publie. Si on cherche ensuite pourquoi les plus grands génies qui sont entrés dans ce corps ont fait quelquefois les plus mauvaises harangues, la raison en est encore bien aisée ; c'est qu'ils ont voulu briller, c'est qu'ils ont voulu traiter nouvellement 4 une matière tout usée. La nécessité de parler, l'embarras de n'avoir rien à dire et l'envie

1 Voltaire oublie le Dictionnaire, éditions de 1694 et de 171S. Quant aux discours académique*, ils étaient loin de former 00 ou 80 volumes. En 1714. il y avait trois volumes, contenant deux cent six discours.

(2) Dans son discoursde réception à l'Académie, en 1746. Voltaire, dérogeant à l'usage, mettra autre chose que des compliments. Avant lui, Bossuet et La Bruyère avaient fait de même.

{'■i) C'est la faute du temps plutôt que de l'homme ». « Non fuit... Ciceronis hoc vitium, sed temporis » (SÉMÈçtlE, fragm. cité par Aulu- G-ki.le, .Voctes allias, xit, 2).

(4) Nouvellement. V. Lex.

d'avoir de l'esprit, sont trois choses capables de rendre ridicule même le plus grand homme. Ne pouvant trouver des pensées nouvelles, ils ont cherché des tours nouveaux, et ont parlé sans penser, comme des gens qui mâcheraient à vide et feraient semblant de manger en périssant d'inanition.

Au lieu que c'est une loi dans l'Académie française de taire imprimer tous ces discours, par lesquels seuls elle est connue, ce devrait être une loi de ne les imprimer pas l.

L'Académie des belles-lettres s'est proposé un but plus sage et plus utile, c'est de présenter au public un recueil de mémoires remplis de recherches et de critiques curieuses. Ces mémoires sont déjà estimés chez les étrangers...

L'Académie des sciences, dans ses recherches plus difficiles et d'une utilité plus sensible, embrasse la connaissance de la nature et la perfection des arts. 11 est à croire que des études si profondes et si suivies, des calculs si exacts, des découvertes si fines, des vues si grandes, produiront enfin quelque chose qui servira au bien de l'univers...

Pour l'Académie française, quel service ne rendrait-elle pas aux lettres, à la langue et à la nation, si, au lieu de faire imprimer tous les ans des compliments, elle faisait imprimer les bons ouvrages du siècle de Louis XIV, épurés de toutes les fautes de langage qui s'y sont glissées ? Corneille et Molière en sont pleins 2. La Fontaine en fourmille : Celles qu'on ne pourrait pas corriger seraient au moins marquées. L'Europe, qui lit ces auteurs, apprendrait par eux notre langue avec sûreté. Sa pureté serait à jamais fixée. Les bons livres français, imprimés avec ce soin aux dépens du roi, seraient un des plus glorieux monuments de la nation. J'ai ouï dire que M. Despréaux avait fait autrefois cette proposition, et qu'elle a été renouvelée par un homme dont l'esprit, la sagesse et la saine critique sont connus ; mais celte idée a eu le sort

(1) V. Notes grainm., p. 987, 4°.

('2) Assertion inquiétante, qui fait prévoir les chicanes dont sera rempli le Commentaire de Corneille. Voltaire y relèvera comme des fautes, les particularités de la langue du siècle précédent.

LES LETTRES PHILOSOPHIQUES 2iô

de beaucoup d'autres projets utiles, d'être approuvée et d'être négligée.

Une chose assez singulière 1, c'est que Corneille, qui écrivit avec assez de pureté et beaucoup de noblesse les premières de ses bonnes tragédies, lorsque la langue commençait à se former, écrivit toutes les autres très incorrectement et d'un style très bas, dans le temps que Racine donnait à la langue française tant de pureté, de "raie noblesse, et de grâces, dans le temps que Despréaux la fixait par l'exactitude la plus correcte, par la précision, la force, et l'harmonie. Que l'on compare la Bérénice de Racine avec celle de Corneille, on croirait que celui-ci est du temps de Tristan'2. 11 semblait que Corneille négligeât son style à mesure qu'il avait plus besoin de le soutenir, et qu'il n'eût que l'émulation d'écrire au lieu de l'émulation de bien écrire. Non seulement ses douze ou treize dernières tragédies sont mauvaises ; mais le style en est très mauvais. Ce qui est encore plus étrange, c'est que de notre temps même nous avons eu des pièces de théâtre, des ouvrages de prose et de poésie, composés par des académiciens qui ont négligé leur langue au point qu'on ne trouve pas chez eux dix vers ou dix lignes de suite sans quelque barbarisme. On peut être un très bon auteur avec quelques fautes, mais non pas avec beaucoup de fautes. Un jour une société de gens d'esprits éclairés compta plus de six cents solécismes intolérables dans une tragédie qui avait eu le plus grand succès à Paris et la plus grande faveur à la cour:}. Deux ou trois succès pareils suffiraient pour corrompre la langue sans retour, et pour la faire retomber dans son ancienne barbarie, dont les soins assidus de tant de grands hommes l'ont tirée.

(1) Ce dernier alinéa n'appartient pas au texte de Jore (1734), donné par l'édition critique de M. Lanson. Il est conforme à celle de Kehl, qui en reproduit d'ailleurs une autre plus ancienne.

(2,i Et en effet, Corneille parle la langue de sa génération, qui est aussi celle de Tristan. Celui-ci, né en 1601, mort en 1655, obtint de grands succès au théâtrep/ariamne. Penlhéc, la Mort de Sénèque. etc.).

(3) Ce passage a été ajouté par Voltaire en 1752. Il s'agit du Catilina de Crébillon, V. p. 439 et la n. 1.

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