CHAPITRE VI
Remarques sur les Pensées de Pascal (1734)
Aux Lettres philosophiques. Voltaire joignit, sous la forme d'une vingt-cinquième lettre, ses Remarques su*>les Pensée» de Pascal, écrites dès 1798,
Dans cet ouvrage, si différent de ceux qu'il avait jusqu'alors publiés, Voltaire commence une œuvre de propagande philosophique. Son incrédulité, qui s'est armée en Angleterre, entreprend de réfuter un des livres écrits au dix-septième siècle pour défendre la religion chrétienne. Plus tard, il s'attaquera à Descartes, puis à Bossuet lui-même; celte fois, il livre bataille à Pascal, qui, tout en affectant, à la suite de Montaigne, de mépriser la raison, avait fait de cette raison même un magnifique usage dans un but apologélique. Vollaire s'élève, comme il le dit, contre la prétention de « prouver par la métaphysique la religion chrétienne ».
Les outrances du grand moraliste de Port-Royal donnaient beau jeu à son adversaire, qui — on le verra plus loin — a quelquefois raison contre lui. Pascal, génie incomparable et admirable chrétien, n'est pas un Père de l'Église et Voltaire aurajt pu le réfuter, sans renverser pour cela le dogme que l'auteur des Pensées défend avec tant d'originalité.
Sans doute l'ardeur que Voltaire apporte à cette controverse monlrebien qu'il s'agissait dans sa pensée de combattre puisqu'une opinion individuelle : c'était au christianisme lui-même «pie l'auteur en voulait; mais enfin c'est contre le sombre pessimisme de Pascal qu'il déclare protester. Il prend, comme il dit. •< le parti de l'humanité contre ce misanthrope sublime ».
Nous donnons ici quelques-unes de ces remarques auxquelles Vollaire attachait tant d'importance qu'il y est revenu plus tard, notamment à la (in de sa vie.
REMARQUES SLR TES PENSEES DE PASCAL i'47
L 1' >rfnnt prodigtti . 1738,
e vous envoie • les remarques Critiqués que j'ai faites depuis longtemps • sur les Pensées dé Pascal. Ne nie comparez point ici. je VOUS prie, à Ezéchias, qui voulut faire brûler tous les livres de Sâiottîotî. .le respecte le génie et l'éloquence de M. Pascal ;! : niais plus je les re-pi'cle. plus je SUÏS persuadé qu'il aurait lui-même corrigé beaucoup de ces pensées, qu'il avait jetées au hasard sur le papier pour les examiner ensuite : et c'est en admirant son génie que je combats quelques-unes de ses idées.
Il me parait qu'en général, l'esprit dans lequel M. Pascal écrivit ces Pensées, était de montrer L'homme dans un jour odieux : il s'acharne à nous peindre tous méchants et malheureux4: il écrit contre la nature humaine à peu près comme il écrivait contre les Jésuites. Il impute à I*essence de notre nature ce qui n'appartient qu'à certains hommes: il dit éloquemment des injures au genre humain.
J'ose prendre le parti âb l'humanité Contre ce misanthrope sublime \j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants, ni si malheureux qu'il le dit. Je suis très persuadé que, s'il avait suivi dans le livre qu'il méditait le dessein qui parait dans ses Pensées, il aurait fait un livre plein de paialogi-mes" éloquents et de faussetés admirablement
1) Nous avons revisé ces extraits sur le texte de l'édition critique donnée par M. Lanson en 1909.
oltaire avait trente-quatre ans quand il disait cela II se peut- en etiét, que depuis longtemps il tût tenté d'écrire ces réflexions. Il semble cependant que certaines d'entre elles (en particulier la sixième.' portent bien la marque *■ séjour de Voltaire en Angleterre.
'itaire commence par saluer son adversaire avant de lui livrer assMt.
(4) Il est certain qu'il y a du pessimisme dans Pascal; ce pessimisme est le fait du sombre génie de l'auteur et de son jansénisme, mais il tient aussi au christianisme lui-même.
(5) On remarquera le ton oratoire de ce passage, ton rare chee Voltaire, surtout à cette époque de sa carrière.
(6) Raisonnement faux ; tandis que le sophisme suppose chez celui qui le fait l'intention de tromper, le paralogisme procède d'une erreur involontaire et inaperçue.
déduites. Je crois même que tous ces livres qu'on a faits depuis peu pour prouver la religion chrétienne l, sont plus capables de scandaliser que d'édifier. Ces auteurs prétendent-ils en savoir plus que Jésus-Christ et les apôtres? C'est vouloir soutenir un chêne en l'entourant de roseaux; on peut écarter les roseaux inutiles sans craindre de faire tort à l'arbre.
J'ai choisi avec discrétion quelques pensées 2 de Pascal : j'ai mis les réponses au bas, c'est à vous à juger si j'ai tort ou raison 3.
Pensées de M. Pascal.
I. « Les (fraudeurs et les misères de V homme sont tellement visibles qu'il faut nécessairement que la véritable religion nous enseigne qu'il y a en lui quelque grand principe de grandeur, et en même temps quelque grand principe de misère : car il faut que la véritable religion connaisse à fond notre nature; c'est-à-dire qu'elle connaisse tout ce qu'elle a de grand et tout ce qu'elle a de misérable, et la raison de l'un et de l'autre; il faut encore qu'elle nous rende raison des étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent 4. »
(1) On voit que Voltaire ne songe pas seulement à Pascal, il est comme agacé par l'effort de l'apologétique de son temps. Il trouve mauvais qu'on cherche à prouver la vérité de la religion.
(2) Exactement soixante-douze; nous citons les principales.
(3) Dans une édition postérieure, reproduite par l'édition de Kehl. Voltaire, au lieu de ces mots c'est à vous, etc., ajoutait : « Au reste on ne peut trop répéter ici combien il serait absurde et cruel de faire une affaire de parto de cet examen des Pensées de Pascal; je n'ai de parti que la vérité; je pense qu'il est très vrai que ce n'est pas à la métaphysique de prouver la religion chrétienne, et que la raison est autant au-dessous de la foi, que le fini est au-dessous de l'infini. Il ne s'agit ici que de raison, et c'est si peu de chose chez les hommes que cela ne vaut pas la peine de se fâcher. » La dernière phrase est le pure précaution, tandis que celle-ci : ce n'est pas à la métaphysique de prouver la relujion chrétienne, indique très nettement le point de vue de Voltaire.
(4) V. Pascal, éd. Havet, XII, i (p. 206), et Brunsclivicg VII, 430. Ces lignes sont le commencement d'un fragment important, écrit à Por1- Royal en vue d'une conférence que fit Pascal devant plusieurs amis pour leur exposer le plan de son ouvrage. Filleau de la Chaise et Etienne Périer nous ont conservé le souvenir de cet entretien.