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REMARQUES SUR LES PENSEES DE PASCAL

Cette manière de raisonner paraît fausse et dangereuse : car la fable de Prométhée et de Pandore... et les dogmes des Siamois rendraient aussi bien raison de ces contrariétés apparentes l. La religion chrétienne n'en demeurera pas moins vraie, quand même on n'en tirerait pas ces conclusions ingénieuses qui ne peuvent servir qu'à faire briller l'esprit2. Le christianisme n'enseigne que la simplicité, l'humanité, la charité : vouloir le réduire à la métaphysique, c'est vouloir en faire une source d'erreurs*

11. « Qu'on examine sur cela3 toutes les religions du inonde et qu'on voie s'il y en a une autre que lu chrétienne qui y satisfasse. Sera-ce celle qu'enseignaient les philosophes, qui nous proposent pour tout bien un bien qui est en nous ? est-re là le vrai bien ? Ont-ils trouvé le remède à nos maux ? Estce avoir guéri la présomption de l'homme que de ravoir égalé à Dieu ? Et ceux qui nous ont égalés aux bêtes et qui nous ont donné les plaisirs de la terre pour tout bien ont-ils apporté le remède à nos concupiscences ? »

Les philosophes n'ont point enseigné de religion ; ce n'est pas leur philosophie qu'il s'agit de combattre. Jamais philosophe ne s'est dit in spire de Dieu, car dès lors il eût cessé d'être philosophe, et il eût fait le prophète4. 11 ne s'agit pas de savoir si Jésus-Christ doit l'emporter sur Aristote ; il s'agit de prouver que la religion de Jésus- Christ est la véritable5 et que celles de Mahomet, des païens et toutes les autres sont fausses6.

(1) On découvre tout de suite le plan de Voltaire, en le voyant assimiler les dogmes chrétiens aux fables de la mythologie grecque et aux «dogmes » des Siamois.

(2) C'est un abus «le langage que d'appeler ingénieuses les Pensées de Pascal et île taire entendre qu'en les écrivant, l'auteur a cherché àlairc briller son esprit.

(3) Cette pensée t'ait suite à la précédente, et n'en est séparée que par quelques lignes dans le texte de Pascal.

(4) La philosophie et la religion sont essentiellement différentes; cependant, sur certains points, elles peuvent se combattre ou se continuer.

(d) C'est précisément pour prouver que la religion chrétienne est la véritable que Pascal entreprend de démontrer qu'elle explique mieux que toute philosophie, les contradictions de la nature humaine.

(6) Dans une édition postérieure. Voltaire ajoutait : ■■ Il n'est pas vrai que les philosophes nous aient proposé pour tout bien un bien qui est

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V. « Ne parier point que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas. Lequel prendrez-vous donc?... pesons le gain et la perte en prenant le parti de croire que Dieu .est. Jii vous gagne:, vous gagne: tout ; si vous perde:, vous ne perde: rien. Pariez donc qu'il est sans hésiter. Oui, il faut gager; mais je gage peut-être trop. Voyons, puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, quand vous n'auriez que deux vies à gagner pour une, vous pourriez encore gager'1. »

Il est évidemment faux de dire : « Ne point parier que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas2 », car celui qui doute et demande à s'éclairer, ne parie assurément ni pour ni contre. D'ailleurs cet article paraît un peu indécent et puéril3; cette idée de jeu, de perteet de gain, ne convient

en nous. Lisez Platon, Marc-Âurèle, Épictète; ils veulent qu'un aspire à mériter d'être rejoint à la Divinité dont nous sommes émanés. » Ces philosophes nous invitent en effet à nous rapprocher de Dieu, mais par nos propres moyens, car ils estiment que nous sommes par nature capables de cette perfection; c'est ce que Pascal, dans ['Entretien avec M. de Saci, appelle « un principe d'une superbe diabolique » et cette prétention est tout à fait contraire à l'esprit du christianisme.

(1) Éd. Havet, X. 1 (p. 175), éd. Brunschvicg, III, 233 (p. 439) Le texte n'est pas tout à fait le même. « On a beaucoup discuté sur la valeur de l'argument de Pascal; mais on s'est rarement tenu dans les conditions qu'il a lui-même marquées. Tout d'abord l'argument ne constitue pas le fond ni l'essentiel de V Apologie : le plan exposé vers 1658 et dont Etienne Pascal nous adonné le résumé, n'en fait pas mention; il ne constitue pas un argument théorique; mais dans l'absence qu'il suppose de toute preuve théorique, Pascal cherche un moyen pratique pour tourner vers la religion le désir et l'attention du libertin, un levier pour le soulever. Par hypothèse la vérité des deux partis est hors de cause. Ce n'est pas tout; le pessimisme est supposé en même temps que le scepticisme. La vie humaine, abandonnée à son cours naturel, est incapable de nous apporter quelque félicité. En renonçant à jouir des plaisirs qui s'offrent à lui, le libertin ne sacrifie donc rien, quel que soit le parti qu'il prenne sur la vie future; il n'aura rien à regretter quant à cette vie, car le chrétien, fût-il déçu finalement, est à la fuis meilleur et plus heureux que l'incrédule. En d'autres termes, si, obli-

•gés de prendre un billet de loterie, nous avons à choisir entre deux loteries différentes, les billets étant gratuits et les chances de gain étant exactement égales, nous ne devrons rationnellement tenir compte que de la valeur du lot. L'argument de Pascal est valable du moment qu'il ne reste plus que cette considération et c'est à écarter tout autre ordre de considération que vise tonte sa dialectique. » (Note de l'éd. Brunschvieg, p. 438.)

(2) Si l'on se place au point de vue de Pasoal, celui qui doute est aussi bien en dehors de la religion que celui qui nie.

(3) Pascal n'est pas un docteur en robe argumentant en chaire, ou corn

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point à la gravité du sujet ; de plus l'intérêt * que j'ai à croire une chose n'est pas une preuve de l'existence d« cette chose. Je vous donnerai, me dites-vous, l'empire du monde si je crois que vous ayez raison : je souhaite alors, de tout mon cœur, que vous ayez raison ; mais jusqu'à ce que vous me l'ayez prouvé, je ne puis vous croire. « Commencez, pourrait-on dire, monsieur Pascal, par convaincre ma raison. J'ai intérêt, sans doute, qu'il y ait un Dieu ; mais, si dans votre système Dieu n'est venu que pour peu de personnes, si le petit nombre des élus est effrayant, si je ne puis rien du tout par moi-même, dites-moi, je vous prie, quel intérêt j'ai à vous croire. N'ai-je pas un intérêt visible à être persuadé du contraire? De quel front2, osez-vous me montrer un bonheur infini auquel, d'un million d'hommes, un seul à peine3 a droit d'aspirer"? Si vous voulez me convaincre, prenez-vou* y d'une autre façon et n'allez pas tantôt. me parler de jeu de hasard, de pari, de croiv et de pile, et tantôt m'effrayer par les épines que vous semez sur le chemin que je veux et que je dois suivre. Votre raisonnement ne servirait qu'à faire des athées, si la voix de toute la nature ne nous criait qu'il y a un Dieu, avec aidant de force que ces subtilités ont de faiblesse. »

VI. « En voyant V aveuglement et la misère de l'homme et ces contrariétés étonnantes qui se découvrent dans sa nature, cl regardant tout l'univers muet, et l'homme sans lumière, abandonné à lui-imhne et comme égaré dans ce recoin tic l'univers, sans savoir qui l'y n mis, ce qu'il y est

posant un traité pour de jeunes clercs. Il discute en homme du monde avec des libertins qui traitent la question religieuse « à la cavalière », et emprunte quelque chose de leur ton. En tout cas. n'est-ce pas admirable de voir Voltaire rappeler Pascal au respect de la religion ?

(1) C'est la nature des questions envisagées qui est cause que. en pareille matière, nous ne pouvons séparer notre intérêt des solutions adoptées. Du parti que nous prendrons dépend, en effet, non seulement la direction de notre vie, mais notre destinée éternelle.

(2) Contrairement à son habitude, Voltaire, ici, laisse éclater son irritation et sa haine.

(3) Exagération odieuse des outrances mômes du jansénisme. V. Notes gramm., p. 989, VII I, 5.

venu faire, ce qu'il deviendra en mourant, j'entre en effroi comme un homme qu'on aurait emporté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître où il est, et sans avoir aucun moyen d'en sortir. Et sur cela j'admire comment on n'entre pas en désespoir d'un si misérable état l. »

En lisant cette réflexion je reçois une lettre d'un de mes amis qui demeure dans un pays fort éloigné. Voici ses paroles 2 :

« Je suis ici comme vous m'y avez laissé; ni plus gai, ni plus triste, ni plus riche, ni plus pauvre; jouissant d'une santé parfaite, ayant tout ce qui rend la vie agréable3; sans amour, sans avarice, sans ambition, et sans envie ; et tant que tout cela durera, je m'appellerai hardiment un homme très heureux. »

11 y a beaucoup d'hommes4 aussi heureux que lui. 11 eu est des hommes comme des animauv; tel chien couche et mange avec sa maîtresse ; tel autre tourne la broche et est tout aussi content ; tel autre devient enragé et on le tue.

Pour moi, quand je regarde Paris ou Londres, je ne vois aucune raison pour entrer dans ce désespoir dont parle M. Pascal ; je vois une ville qui ne ressemble en rien à une île déserte, mais peuplée, opulente, policée et où les hommes sont heureux autant que la nature humaine le comporte. Quel est l'homme sage qui sera prêt à se pendre parce qu'il ne sait pas comme on voit Dieu face à face et que sa raison ne peut débrouiller le mystère de la Trinité ?

Il faudrait autant se désespérer de n'avoir pas quatre pieds et deux ailes. Pourquoi nous faire horreur de notre

(Il É.d. Havet, XI, 8 (p. 201); éd. Brunschvicg, XI, Wi (p. 646).

(2) Ces paroles sont de Falkener.

(3) Ce sont là des éléments de bonheur. Mais est-ce tout ? N'est-ce pas précisément la grandeur de l'homme que les conditions énumérées ici ne lui suffisent pas toujours ?

(4) Il y a sans doute beaucoup d'hommes que les problèmes métaphysiques n'empêcheront jamais- de dormir; mais il y en a d'autres aussi, qui. comme Pascal, estiment qu'il n'en est pas tout à fait des hommes >omme des animaux . Ils ne peuvent se résigner ni à vivre, ni à mourir conima des chiens.

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