NEMOURS
Moi ! que je tremble ! Ah ! j'ai trop dévoré L'inexprimable horreur où toi seul m'as livré; J'ai forcé trop longtemps mes transports au silence : Connais-moi donc, barbare, et remplis ta vengeance ! Connais un désespoir à tes fureurs égal : Frappe, voilà mon cœur et voilà ton rival ! »
Vendôme exaspéré déclare, devant Adélaïde, qu'il se vengera.
« Adieu : si vous voyez les effets de ma rage,
N'en accusez que vous; nos maux sont votre ouvrage. »
Acte IV. — Nemours presse Adélaïde de partir. Lui, il est retenu par sa parole, mais il assure la jeune fille de sa fidélité : elle partira avec le nom de son époux. Vendôme, qui survient, s'emporte contre son frère et, comme Adélaïde déclare qu'il est innocent, il s'écrie :
■< Plus vous le défendez, plus il devient coupable; C'est vous qui le perdez, vous qui l'assassinez, Vous, par qui tous nos jours étaient empoisonnés... »
Enfin, il olïre à ia malheureuse une dernière fois sa main, lui disant que ce mariage est le seul moyen de sauver Nemours. Adélaïde refuse. Vendôme est près de succomber à la rage. Coucy essaie en vain d'apaiser son maître, qui lut commande le meurtre de Nemours. Coucy, voyant que tout est inutile, promet d'obéir. Un coup de canon annoncera la mort du prince.
Acte V. — Vendôme commence à sentir quelques remords. 11 veut donner contre-ordre. A ce moment, il appiend qu'on emporte un corps souillé de sang et l'on entend le canon. Alors il se désole. Adélaïde;- croyant qu'il est encore temps de sauver Nemours, vient se sacrifier. Elle accompagnera Vendôme à l'autel, puis se frappera, comme avait résolu de le faire Andromaque. Apprenant qu'il es* trop tard, elle est près de défaillir et Vendôme s'apprête à se faire justice à lui-même. Coucy survient alors et voyant le désespoir de son maître, il lui apprend qu'il lui a désobéi : Nemours est sain et sauf. Le cadavre qu'on avait vu transporter est celui d'un assassin que Coucy a tué. Nemours parait. Vendôme plein de remords, lui cède Adélaïde et obtient le pardon de son frère ' .
Voltaire avait fait précéder la pièce de cet avertissement :
« Le fond de cette tragédie n'est point une fiction. Un duc de Bretagne, en 1337. commanda au seigneur de Bavalan d'assassiner le connétable de Clisson. Bavalan, le lendemain, dit au duc qu'il avait obéi : le duc alors, voyant toute l'horreur de son crime et en redoutant les suites funestes, s'abandonna au plus violent désespoir. Bavalan le laissa quelque temps sentir sa faute et se livrer au repentir; enfin, il lui apprit qu'il l'avait aimé assez pour désobéir à ses ordres, etc.
•< On a transporté cet événement dans d'autres temps et dans d'autres pays pour des raisons particulières. »
En 1751, pendant son séjour en Prusse, Voltaire reprit cette tragédie et l'envoya à Paris, où elle fut jouée sous le nom du Duc de Foix. L'année suivante, Frédéric II, très frappé du sujet de cette pièce, voulut la faire jouer sur son théâtre particulier par les princes de sa famille. Il obtint même de l'auteur que celui-ci la mît en trois actes en supprimant les rôles de femmes, car les acteurs et surtout les actrices ne se trouvaient pas toujours en nombre. La pièce fut jouée ainsi plusieurs fois sous le nom du Duc d'Alençon, avec un grand succès. Le prince Henri, frère du roi, y montrait un talent dont Voltaire parlait encore avec intérêt longtemps plus tard.
(1) C'est alors que se tournant vers Coucy qui. après tant de bons conseils, lui a rendu un si grand service, Vendôme dit :
« Es-tu content, Coucy ? »
On sait qu'un loustic du parterre répondit . Couçi-Couça.et que cette plaisanterie, dit-on, rit tomber la pièce. Mais ce mot se trouvant à lavant-dernier vers de la tragédie, il n'était plus temps de faire du tort à l'œuvre de Voltaire, si par ailleurs elle avait eu du succès.
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Tragédie représentée le 11 août 1735 au collège cT ftàrcourt l ,
et le 21 août 11 ' U3 au Théâtre Français.
Offre de sa tragédie. Recommandation.
Lettre a M. l'abbé Asselin, • Proviseur du collège d'Harcourt.
Mai 1735.
En me parlant de tragédie, monsieur, vous réveillez en moi une idée que j'ai depuis longtemps de vous présenter la Mort de César, pièec de ma façon, toute propre* pour un eollège, où l'on n'admet point de femmes sur le théâtre. La pièce n'a que trois actes, mais c'est de tous mes ouvrages celui dont j'ai le plus travaillé la versification. Je m'y suis proposé pour modèle votre illustre compatriote2, et j'ai fait ce que j'ai pu pour imiter de loin
« La main qui crayonna « L'âme du grand Pompée et celle de Cinna. »
TI est vrai que c'est un peu la grenouille qui s'enfle pour être aussi grosse que le bœuf; mais enfin je vous offre ce que j'ai. 11, y a une dernière scène à refondre, et sans cela, il. y a longtemps que je vous aurais fait la proposition. Eu un mol, César, Brutus, Cassais et Antoine sont à voti'C service quand vous voudrez.
Je suis bien sensible à la bonne volonté que vous voûte/ bien témoigner pour le petit Champbonin, que je vous ai recommandé. C'est un jeune enfant qui ne demande qu'à travailler, et qui peut, je crois, entrer, tout d'un coup en rhétorique ou en philosophie. Nous sommes bon gentilhomme et bon enfant, mais nous sommes pauvre. Si l'on pouvait se contenter d'une pension modique, cela
(1) Le collage d'Harcourt est aujourd'hui le lycée Saint-Louis.
(2) Corneille. M. Asselin était normand.
nous accommoderait fort : et elle serait au moins payée régulièrement, car les pauvres sont les seuls qui payent bien.
Enfin, monsieur, si vous saviez quelque débouché pour ce jeune homme, je vous aurais une obligation infinie. Je voudrais qu'il fùl élevé sous vos yeux, car il aime les bons Vers.
Adieu, monsieur ; comptez sur l'amitié, sur l'estime, sur la reconnaissance de V. Point de cérémonie ; je suis quaker avec mes amis. Signez-moi un A.