LE MONDAIN
Regrettera qui veut Je bon vieuv temps3, Et l'âge d'or, et Je règne d'Astréc1, Et les beaux jours de Saturne et de hhée, EL le jardin de nos premiers parents ; Moi je rends grâce à la nature sage, Y>
Qui, pour mon bien, m'a fait naître en cet âge Tant décrié par- nos tristes frondeurs : Ce temps profane est tout fait pour mes mœurs. J'aime le luxe '■' et même la mollesse, Tous les plaisirs, les arts de toute espèce, 10
La propreté0, le goût, les ornements :
Tout honnête homme a de tels sentiments. Il est bien doux pour mon cœur très immonde De voir ici l'abondance à la ronde, Mère des arts et des heureux travaux, 45
Nous apporter de sa source féconde,
(1) Pourpre. V. Lex.
(2) V. la notice, p. 283.
(3) On ne peut s'empêcher de rapprocher le vers d'Ovide : « Prisca juvent alios, me nunc modo denique natum gratulor. » Que d'autres se laissent charmer par l'antiquité, moi je me félicite d'être né seulement aujourd'hui.
(4) Astrée, déesse de la Justice, qui habitait la terre au temps de l'âge '1 or. — Rhée (ou Cybèle), épouse de Saturne. Quand ce dieu fut détrôné par Jupiter, son fils, elle se retira en Italie avec Saturne et y fit fleurir l'Sge d'or.
(5) Ce n'est pas une confession, mais une profession de foi. ((>) La propreté. V. Lex.
Et des besoins et des plaisirs nouveaux.
L'or de la terre et les trésors de Fonde*
Leurs habitants et les peuples de l'air,
Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde. 20
O le bon temps que ce siècle de fer !
Le superflu, chose très nécessaire ',
A réuni l'un el l'autre hémisphère.
Voyez-vous pas ces agiles vaisseaux.
Qui du Texel 2, de Londres, de Bordeaux, 25
S'en vont chercher, par un heureux échange,
De nouveaux biens, nés aux sources du Gange,
Tandis qu'au loin, vainqueurs des Musulmans,
Nos vins de France enivrent les sultans ?
Quand la nature était dans son enfance, 30
Nos bons aïeux vivaient dans l'ignorance,
Ne connaissant ni le tien ni le mien.
Qu'auraient-ils pu connaître ? ils n'avaient rien;
Ils étaient nus ; et c'est chose très claire
Que qui n'a rien n'a nul partage à faire... 35
Après quelques vers fort peu respectueux sur Adam et Eve, qu'il représente malpropres et tout semblables aux bêtes, Voltaire revient à la peinture de la vie moderne. Il montre « l'honnête homme » chez lui, entouré des chefs-d'œuvre du Corrège, du Poussin, de Bouchaidon. Les murs sont recouverts de tapisseries des Gobelins. Tous les objets sont répétés vingt fois dans des trumeaux. Les fenêtres donnera sur des jardins remptis de bosquets et de cascades.
Mais du logis j'entends sortir le maître :
Un char commode, avec grâces orné,
Par deux chevaux rapidement traîné,
Paraît aux yeux une maison roulante.
Moitié dorée et moitié transparente : 85
Nonchalamment je l'\ vois promené;
De deux ressorts la liante souplesse
Sur deux pavés le porte avec mollesse...
Il faut se rendre à ce palais magique 94
Où les beaux vers, la danse, la musique,
(1) Vers souvent cité, qui répond bien aux goûts raffinés de Voltaire. 12) Ile hollandaise au N.-O. du Zuyderzee. mise ici pour fa Hollande
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L'art de tromper les yeux parles couleurs,
L'art plus heureux de séduire les cœurs,
De cent plaisirs font un plaisir unique.
Il va siffler quelque opéra nouveau,
Ou, malgré lui, court admirer Rameau1. 100
Allons souper. Que ces brillants services,
Que ces ragoûts ont pour moi de délices !
Qu'un cuisinier est un mortel divin !
Gloris, Églé, me versent de leur main
D'un vin d'Aï, dont la mousse pressée, 105
De la bouteille avec force élancée,
Comme un éclair fait voler le bouchon ;
Il part, on rit ; il frappe le plafond.
De ce vin frais l'écume pétillante
De nos Français est l'image brillante. 110
Voltaire termine en raillant « M. du Télémaque » et ses descriptions naïves d'Ithaque ou de Salente. Ce n'est pas là qu'il ira chercher le bonheur. Les Huet'2 et les Calmet ont en vain recherché la place du paradis. —
u Le paradis terrestre est où je suis. »