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DEUXIEME DISCOURS

De la- liberté.

« On entend par le mot Liberté le pouvoir de faire ce qu'on veut. Il n'y a et ne peut y avoir d'aulre liberté. C'est pourquoi Locke l'a si bien définie Puissance. »

Dans le cours de nos ans, étroit et court passage, Si le bonheur qu'on cherche est le prix du vrai sage, Qui pourra me donner ce trésor précieux? Dépend-il de moi-même? est-ce un présent des cieuv? Est-il, comme l'esprit, la beauté, la naissance, 5

Partage indépendant de l'humaine prudence ? Suis-je libre en effet? Ou mon âme et mon corps Sont-ils d'un autre agent les aveugles ressorts? Enfin ma volonté, qui me meut, qui m'entraîne, Dans le palais de rame est-elle esclave ou reine? U)

Obscurément plongé dans ce doute cruel, Mrs yeux chargés de pleurs, se tournaient vers le ciel, Lorsqu'un de ces esprits que le Souverain Etre Plaça près de son trône, et fit pour le connaître,

(1) Cette pensée paraît être le développement d'une maxime de La Rochefoucauld: « Quelque différence qui paraisse entre les fortunes, il y a une certaine compensation de biens et de maux qui les rend égales. ..

Qui respirent dans lui, qui brûlent de ses feux, 15

Descendit jusqu'à moi do la voûte des cieux...

« Ecoute, me dit-il, prompt à me consoler,

Ce que tu peux entendre et qu'on peut révéler.

J'ai pitié de ton trouble, et ton âme sincère, 25

Puisqu'elle sait douter, mérite qu'on l'éclairé.

Oui, l'homme sur la terre est libre ainsi que moi:

C'est le plus beau présent de notre commun roi.

La liberté, qu'il donne à tout être qui pense,

Fait des moindres esprits et la vie et l'essence. 30

Qui conçoit, veut, agit, est libre en agissant :

C'est l'attribut divin de l'Etre tout puissant;

11 en fait un partage à ses enfants qu'il aime ;

Nous sommes ses enfants, des ombres de lui-même :

Il conçut, il voulut, et l'univers naquit : 35

Ainsi, lorsque tu veux, la matière obéit.

Souverain sur la terre, et roi par la pensée,

Tu veux, et sous tes mains la nature est forcée :

Tu commandes aux mers, au souffle des zéphyrs,

A ta propre pensée, et même à tes désirs. 40

Ah ! sans la liberté que seraient donc nos âmes ?

Mobiles agités par d'invisibles flammes1,

Nos vœux, nos actions, nos plaisirs, nos dégoûts,

De notre être, en un mot, rien ne serait à nous:

D'un artisan suprême impuissantes machines, 45

Automates pensants, mus par des mains divines,

Nous serions à jamais de mensonge occupés,

Vils instruments d'un Dieu qui nous aurait trompés. »

A l'objection tirée de la faiblesse humaine et des égarements de notre volonté, l'esprit céleste répond :

« La liberté, dis-tu, l'est quelquefois ravie : 81

Dieu te la devait-il immuable, infinie,

Égale en tout état, en tout temps, en tout lieu?

Tes destins sont d'un homme et tes vœux sont d'un Dieu2.

(1) Mobiles agités. V. Notes gramm., p. 983. II, 2.

(2) Belle traduction du vers d'Ovide (Métam. II, 56): Sors lua mortalis, non est mortale quod optas. « Ta destinée est mortelle, l'objet de ton désir ne l'est, pas. »

Quoi ! dans cet océan, cet atome qui nage 85

Dira : « L'immensité doit être mon partage. »

Non ; tout est faible en toi, changeant et limité,

Ta force, Ion esprit, tes talents, ta beauté.

La nature en tous sens a des bornes prescrites,

Et te^ïouvoir humain serait seul sans limites ! 90

Mais, dis-moi, quand ton cœur, formé de passions,

Se rend malgré lui-même à leurs impressions,

Qu'il seul dans ces combats sa liberté vaincue,

Tu l'avais donc en toi, puisque lu l'as perdue.

t ne lièvre brûlante, attaquant tes ressorts i, 95

Vient à pas inégaux miner ton faible corps :

Mais quoi ! par ce danger répandu sur ta vie,

Ta santé pour jamais%n'est point anéantie ;

On te voit revenir des portes de la mort :

Plus ferme, plus content, plus tempérant, plus fort. 100

Connais mieux l'heureux don que ton chagrin réclame:

La liberté dans l'homme est la santé de L'âme.

On la perd quelquefois... »

Ceux mêmes qui nient la liberté, agissent comme s'ils y croyaient. Leur conduite et leurs sentiments réfutent leur doctrine.

« Vois de la liberté cet ennemi mutin, 415

Aveugle partisan d'un aveugle destin :

Entends comme il consulte, approuve, délibère;

Entends de quel reproche il couvre un adversaire,

Vois comment d'un rival il cherche à se venger,

Comme il punit son fils et le veut corriger. 120

11 le croyait donc libre? Oui, sans doute, et lui-même

Dément à chaque pas son funeste système;

Il mentait à son cœur en voulant expliquer

Ce dogme absurde2 à croire, absurde à pratiquer :

Il reconnaît en lui le sentiment qu'il brave ; 1*25

11 agit comme libre, et parle comme esclave. »

(Il Ressorts. V. Lex.

(2) Le dogme, ou le système, du fatalisme.

volt vint:

TROISIEME D1SCOI lis

De l'envie.

Si l'homme est créé libre, il doit se gouverner ; Si l'homme a des tyrans, il les doit détrôner. On ne le sait que trop, ces tyrans sont les vices. Le plus cruel de tous dans. ses sombres caprices, Le plus lâche à la fois et le plus acharné, Qui plonge au fond du cœur un trait empoisonné. Ce bourreau de l'esprit, quel est-il ? c'est l'envie. L'orgueil lui donna l'être au sein de la folie: Rien ne peut l'adoucir, rien ne peut l'éclairer ; Quoique enfant de l'orgueil, il craint de se montrer. Le mérite étranger est un poids qui l'accable : Semblable à ce géant si connu dans la Fable l, Triste ennemi des dieux, par les dieux écrasé, Lançant en vain les feux dont il est embrasé ; Il blasphème, il s'agite en sa prison profonde ; Il croit pouvoir donner des secousses au monde ; Il fait trembler l'Etna dont il est oppressé : L'Etna sur lui retombe, il en est terrasse.

J'ai vu des courtisans, ivres de fausse gloire, Détester dans Villars l'éclat de la victoire. Us haïssaient le bras qui faisait leur appui; Il combattait pour eux, ils parlaient contre lui. Ce héros eut raison quaud, cherchant les batailles, Il disait à Louis : « Je ne crains que Versailles ; Contre vos ennemis je marche sans effroi : Défendez-moi des miens, ils sont près de mon roi... » ... Lorsqu'aux jeux du théâtre, écueil de tant d'esprits, L ne affiche nouvelle entraine tout Paris : Ouand Dufresne 2 et Gaussin:i, d'une voix attendrie.

(1) Le géant Encelade, enseveli 8dus l'Etna.

(2) (Juinault-Dufresiie, acteur célèbre, qui créa le rôle d'Orosmane dans Zaïre.

(3) Mlle Gaussin, actrice, qui créa le rôle de Zaïre.

POESIES DE VOLTAIRE ACIRLï

Foui parler Orosmane, Alzire, Zénobie 1,

Le spectateur content, qu'un beau trait vient saisir,

Laisse couler des pleurs, enfants de son plaisir ;

Rufus 2 désespéré, que ce plaisir outrage,

Pleure aussi dans un coin, Tiiais ses pleurs sont de rage

Château as Girby, demeure <!<• Mme <ln Çhâhelst,

habité par Voltaire do 1738 à 1740.

lié bien ! pauvre affligé, si ce fragile honneur, 45

Si ce bonheur d'un antre a déchiré ton cœur,

Mets du moins à profit le chagrin qui l'anime;

Mérite un tel SUCeès, compose, efface, lime.

Le public applaudit aux vers du Glorieux \

Lst-ee un affront pour toi? Courage, écris, fais mieux. 50

... Souvent, dans ses chagrins, un misérable auteur Descend an rôle affreux de calomniateur... Pour lui tout est scandale, et tout impiété. 81

Assurer que ce globe, en sa course emporté,

(1) Héroïne de Crébillon (Rhadamiste et Zénobie, 1717).

(2) J.-B. Rousseau. V. p. 286.

(3) Comédie de Destouches. 173-2

S'élève à i'équateur, en tournant sur lui-même,

C'est un raffinement d'erreur et de blasphème.

Malbranche J est spinosistc, et Locke 2, en ses écrits, 85

Du poison d'Épicurc infecte les esprits ;

Pope 3 est un scélérat, de qui la plume impie

Ose vanter de Dieu la clémence infinie,

Qui prétend follement, ô le mauvais chrétien!

Que Dieu nous aime tous et qu'ici tout est bien4. 90

Cent fois plus malheureux et plus infâme encore

Est ce fripier d'écrits 5 que l'intérêt dévore,

Qui vend au plus offrant son encre et ses fureurs,

Méprisable en son goût, détestable en ses mœurs ;

Médisant qui se plaint des brocards0 qu'il essuie ; 95

Satirique ennuyeux, disant que tout l'ennuie ;

Criant que le bon goût s'est perdu dans Paris,

Et le prouvant très bien, du moins par ses écrits.

On peut à Despréaux pardonner la satire, Il joignit l'art de plaire au malheur de médire ; 100

Le miel que cette abeille avait tiré des fleurs Pouvait de sa piqûre adoucir les douleurs ; Mais pour un lourd frelon " méchamment imbécile, Qui vit du mal qu'il fait et nuit sans être utile, On écrase à plaisir cet insecte orgueilleux, 105

Qui fatigue l'oreille et qui choque les yeux.

(1) Malebranche (1638-1715), oratorien, célèbre philosophe, auteur de la Recherche de la Vérité et autres ouvrages remarquables. — Spinosiste, disciple de Spinosa (1632-1677), philosophe hollandais, fondateur d'un système qui, supprime toute personnalité et toute liberté.

(2) Locke, v. plus haut, p. 222. — Épicure (341-270 av. J.-C), célèbre philosophe grec, d'après lequel le souverain bien était le plaisir.

(3) Pope, v. plus haut, p. 230, n° 4.

(4) C'est la fameuse théorie de {'Optimisme, sur laquelle Voltaire reviendra souvent plus tard, en particulier dans Candide. Pope, dans son Essai sur l'homme, venait de mettre en vers la théorie de Leibnitz sur le bonheur.

(5) L'abbé Desfontaines (v. p. 283, n. 3). — Fripier. V. Lex. (0) Brocard. V. Lex.

(7) Frelon. Voltaire, plus; lard, désignera ainsi Frèron . V. plus loin, p. 743, n" 1 et p. 747; mais, à cette date (1734). Fréron n'avait que quinze ans.

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