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QUATRIÈME DISCOURS

De la modération en tout :

dans l'étude, dans l'ambition, dans les plaisirs.

A M. Helvétius *

Tout vouloir est d'un fou, l'excès est son partage ;

La modération est le trésor du sage ;

Il sait régler ses goûts, ses travaux, ses plaisirs,

Mettre un but à sa course, un terme à ses désirs.

Nul ne peut .avoir tout. L'amour de la science 5

A guidé ta jeunesse au sortir de l'enfance ;

La nature est ton livre et tu prétends y voir

Moins ce qu'on a pensé que ce qu'il faut savoir.

La raison te conduit : avance à sa lumière ;

Marche encor quelques pas, mais borne ta carrière. 10

Au bord de l'infini ton cours doit s'arrêter ;

Là commence un abîme, il le faut. respecter.

Modérons-nous surtout dans notre ambition :

C'est du cœur des humains la grande passion.

L'empesé magistrat, le financier sauvage,

La prude aux yeux dévots, la coquette volage,

Vont en poste à Versaille essuyer des mépris, 75

Qu'ils reviennent soudain rendre en poste2 à Paris.

Les libres habitants des rives du Permesse

Ont saisi quelquefois cette amorce traîtresse ;

Platon va raisonner à la cour de Denys ;

Racine, janséniste, est auprès de Louis ; 80

L'auteur voluptueux qui célébra Glycère3

Prodigue au fils d'Octave un encens mercenaire4.

(1) Helvétius, alors âgé de vingt-trois ans. commençait sa carrière de fermier général. Il s'intéressait beaucoup aux lettres et à la philosophie. Son livre de l'Esprit ne parut qu'en 1758. (v. p. 362.)

(2) En poste, ces mots portent sur reviennent.

(3) Horace.

(4) Après son retour de Berlin, Voltaire ajouta :

Moi-même, renonçant à mes premiers desseins. J'ai vécu, je l'avoue, avec des souverains;

0 vous, qui ramenez dans les murs de Paris

Tous les excès honteux des mœurs de Sybaris; 100

Qui, plongés dans le luxe, énervés de mollesse,

Nourrissez dans votre âme une éternelle ivresse,

Apprenez, insensés qui cherchez le plaisir,

Et l'art de le connaître, et celui de jouir.

Les plaisirs sont les fleurs que notre divin maître 105

Dans les ronces du monde autour de nous fait naître.

Chacun i a sa saison, et par des soins prudents

On peut en conserver pour l'hiver de nos ans.

Mais s'il faut les cueillir, c'est d'une main légère ;

Un flétrit aisément leur beauté passagère. 110

... Le travail est souvent le père dû plaisir : 115

Je plains l'homme accablé du poids de son loisir.

Le bonheur est un bien que nous vend la nature.

11 n'est point ici-bas de moisson sans culture.

Tout veut des soins sans doute, et tout est acheté.

Jadis trop caressé des mains de la Mollesse,

Le Plaisir s'endormit au sein de la Paresse ; LîO

La langueur l'accabla : plus de chants, plus de vers,

Plus d'amour; et l'ennui détruisait l'univers.

Un dieu qui prit pitié de la nature humaine

Mit auprès du Plaisir le Travail et la Peine :

La Crainte l'éveilla, l'Espoir guida ses pas; 135

Ce cortège aujourd'hui l'accompagne ici-bas.

O divine amitié, félicité parfaite, 150

Mon vaisseau ht naufrage aux mers de ces sirènes :

Leur voix flatta mes sens, ma main porta leurs chaînes

On me dit : « Je vous aime, » et je crus comme un sot

(Ju'il était quelque idée attachée à ce mot.

J'y fus pris; j'asservis au vain désir de plaire

La mâle liberté qui fait mon caractère;

Et perdant la raison, dont je devais m'armer,

J'allai m'imaginer qu'un roi pouvait aimer.

Que je suis revenu de cette erreur grossière !

(1) Chaque plaisir

Seul mouvement de l'âme où l'excès soit permis,

Change en bien tous les maux où le ciel m'a soumis ;

Compagne de mes pas dans toutes mes demeures,

Dans toutes les saisons et dans toutes les heures :

Sans toi tout homme est seul, il peut par ton appui 155

Multiplier son être et vivre dans autrui.

ldole-d'un cœur juste, et passion du sage,

Amitié, que ton nom couronne cet ouvrage !

Qu'il prcside à mes vers comme il règne en mon cœur,

Tu m'appris à connaître, à chanter le bonheur. 160

Dans les derniers discours, le caractère épicurien de l'ouvrage se inarque plus encore. Le plaisir vient de Dieu, dil l'auteur. La nature

a Vous appelle à ce Dieu par la voix des plaisirs. »

C'est une morale très douce, qui deviendrait très dangereuse, si on la prenait au sérieux. Nous ne sommes que trop portés à nous illusionner sur la nature de nos plaisirs et nous nous égarons souvent dans la recherche du bonheur. Voltaire veut nous rassurer. 11 a surtout à cœur de s'élever contre les « rêveurs fanatiques » qui nous représentent un Dieu sévère et sinistre. Il cherche > un roi plus doux. ■•

Le sixième discours « sur la nature de l'homme > et sur sa destinée, est surtout intéressant par ses réticences. Voltaire, en face de celte grande question, hésite à se prononcer.

o Vous me pressez en vain ; celte vaste science 31

Ou passe ma portée ou me force au silence.

Mon esprit, resserré sous le compas français,

N'a point la liberté des Grecs et des Anglais.

Pope a droit de tout dire, et moi je dois me taire... »

Il se tire de la difficulté par une fable. 11 raille la prétention qu'a l'homme de se croire le centre du monde. Il nous compare à des souris qui s'imaginent que tout ce qui est dans la maison où elles se trouvent, a été créé exprès pour elles. C'est une manière de raisonner chère à Voltaire el à laquelle il reviendra plus tard. Il conclut que sans rechercher ce que l'on ne peut savoir (et par là il écarte toutes les spéculations métaphysiques), il faut observer le monde et profiter des biens qu'il produit '.

Dans le septième discours. « sur la vraie vertu », discours plus agressif que les précédents, Voltaire s'emporte contre les « fanati-

(1) C'est^à la lin le ce discours que se trouve le vers souvent cité : « Le secret d'ennuyer est celui de tout dire »■

ques » les convulsionnaires et, en général, contre tous ceux qui prêchent l'austérité, les mortifications ou la piété. Il fait consister, quant à lui, toute la religion dans l'amour des hommes, qui est, en effet, une très helle chose, très bonne et très utile, mais distincte de la religion. It sacrifie le dogme à la morale: 11 préconise la bienfaisance.

Certain législateur l, dont la plume féconde 117

Fit tant de vains projets pour le bien de ce monde Et qui depuis trente ans écrit pour des ingrats, Vient de créer un mot qui manque à Vaugelas : 120 Ce mot est bienfaisance ; il me plaît ; il rassemble, Si le cœur en est cru, bien des vertus ensemble. Petits grammairiens, grands précepteurs des sots, Qui pesez la parole et mesurez les mots, Pareille expression vous semble hasardée, 125

Mais l'univers entier doit en chéjir l'idée.

(1) L'abbé de Saint-Pierre (Charles Castel de Saint-Pierre, 1655- 1743) passa, en effet, sa vie à faire des projets de réforme, qui restèrent à l'état de rêves. Il voulait en particulier constituer un tribunal suprême des Nations (Projet de Paix perpétuelle, Utrecht, 1713y. Dans son Discours sur la Polysydonie, il proposait une refonte de l'organisation politique.

Candide. 1759.

En-tète tiré de la Henriade, [édition de 1741.

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