‹ Œuvres choisiesChapitre 92 sur 199 · A M . DE N A L VENA RG U ES · texte numérisé non relu

A M . DE N A L VENA RG U ES

Décembre 1744.

L'état où vous m'apprenez que sont vos yeux3 a tiré, monsieur, des larmes des miens et l'éloge funèbre 4 que vous m'avez envoyé a augmenté mon amitié pour vous, en augmentant mon admiration pour cette belle éloquence avec laquelle vous êtes né. Tord ce que vous dites5 n'est

(1) Le philosophe préféré de Voltaire, auteur de l'Essai sur l'entendement humain (1690). V. plus haut, p. 222.

(2) Bayle (1647-1706), auteur du Dictionnaire historique et critique (1697). (V. p. 568, n. 1.)

(3) Vauvenargues était menacé de perdre la vue.

(4) Éloge d'un ami et compagnon d'armes de Vauvenargues, M. de Gaumont, mort à Prague, en avril 1742. .

(5) Voici ce qu'avait dit Vauvenargues : » Il n'est pas besoin d'avoir fait beaucoup d'expériences des hommes pour connaître leur dureté. En vain cherchent-ils à la mort, par de pathétiques discours, à surprendre la compassion ; comme ils l'ont rarement connue, il est rare aussi qu'ils l'excitent, et leur mort ne touche personne, elle est attendue, désirée, ou du moins oubliée de ceux qui leur sont les plus proches. Tout ce qui les environne ou les hait, ou les méprise, ou les envie, ou les craint; tous semblent avoir à leur perte quelque intérêt détourné; les indif.érents mêmes osent y ressentir la barbare joie du spectacle. Après avoir recherché l'approbation du monde pendant tout le cours de leur vie, telle est leur fin déplorable. »

que trop vrai en général. Vous en exceptez sans doute l'amitié. C'est elle qui vous a inspiré, et qui a rempli votre âme des sentiments qui condamnent le genre humain. Plus les hommes sont méchants, plus la vertu est précieuse; et l'amitié m'a toujours paru la première de toutes les vertus, parce qu'elle est la première de nos consolations. Voilà la première oraison funèbre que , le cœur ait dictée, toutes les autres sont l'ouvrage de la vanité1. Vous craignez qu'il n'y ait un peu de déclamation. 11 est bien difficile que ce genre d'écrire se garantisse de ce défaut ; qui parle longtemps, parle trop sans doute. Je ne connais aucun discours oratoire où il n'y ail des longueurs. Tout art a son endroit faible ; quelle tragédie est sans remplissage, quelle ode sans strophes inutiles? Mais, quand le bon domine, il faut être satisfait ; d'ailleurs ce n'est pas pour le public que vous avez écrit, c'est pour vous, c'est pour le soulagement de votre cœur; le mien est pénétré de l'état où vous êtes. Puissent les belles-lettres vous consoler ! elles sont en effet le charme de la vie, quand on les cultive pour elles-mêmes, comme elles le méritent ; mais quand on s'en sert comme d'un organe de la renommée, elles se vengent bien de ce qu'on ne leur a pas offert un culte assez pur, elles nous suscitent des ennemis qui nous persécutent jusqu'au tombeau. Zoïle 2 eût été capable de faire tort à Homère vivant. Je sais bien que les Zoïles sont délestés, qu'ils sont méprisés de toute la terre, et c'est là précisément ce qui les rend dangereux. On se trouve compromis, malgré qu'on en ait3, avec un homme couvert d'opprobres. Je voudrais, malgré ce que je vous dis là, que votre ouvrage fût public ; car, après tout, quel Zoïle pourrait médire cte ce que l'amitié, la douleur et l'éloquence ont inspiré à un jeune officier ; et qui ne serait étonné de voir le génie de M. Bossuet à

(1) Voir cependant (p. 564,) ce que dit Voltaire lui-même de l'oraison funèbre de Madame (Henriette d'Angleterre.)

(2) Zoïle vivait à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ. La liberté de ses remarques sur Homère lui a valu la réputation d'un critique inintelligent et jaloux.

(3) Malgré ijue. V. Notes gramm , p. 9S7, VII, 3.

\ Dl, TAIRE .ET VAUVENARGUES 425

Prague? Adieu, monsieur; soyez heureux, si les hommes peuvent l'être ; je compterai parmi mes beaux jours celui où je pourrai vous revoir i.

Je suis avec les sentiments les plus tendres, etc.

Sur le comique de Molière.

À M. de Vauvenargues.

Versailles, le 7 janvier 1745.

Le dernier ouvrage 2 que vous avez bien voulu m' envoyer, monsieur, est une nouvelle preuve de votre grand goût, dans un siècle où tout me semble un peu petit, et où le faux bel esprit s'est mis à la place du génie.

Je crois que si on 3 s'est servi du terme d'instinct pour caractériser La Fontaine, ce mot instinct signifiait génie. Le caractère de ce bon homme était si simple, que dans la conversation il n'était guère au-dessus des animaux qu'il faisait parler ; mais comme poète, il avait un instinct divin, et d'autant plus instinct qu'il n'avait que ce talent. L'abeille est admirable, mais c'est dans sa ruche ; hors de là Pabeille n'est qu'une mouche.

J'aurais bien des choses à vous dire sur Boileau et sur Molière 4. Je conviendrais sans doute que Molière est inégal dans ses vers ; mais je ne conviendrais pas qu'il ait choisi des personnages et des sujets trop bas. Les ridicules fins et déliés dont vous parlez ne sont agréables que pour un petit nombre d'esprit déliés. Il faut au public des traits plus marqués. De plus, ces ridicules si délicats ne peuvent guère fournir des personnages de théâtre. Un défaut presque imperceptible n'est guère plaisant. Il faut des ridicules forts, des impertinences dans lesquelles il entre

(1) Vauvenargues était alors à Aix, en Provence.

(2) Réflexions critiques sur quelques poêles.

(31 Voltaire lui-même dans le Temple du Goût. V. p. 186. Dans son Essai sur La Fontaine et ses fables (1853), Taine se rencontre sur ce point avec Voltaire.

(4) Vauvenargues avait écrit : « On trouve dans Molière tant de négligences et d'expressions bizarres et impropres, qu'il y a peu de poètes, si j'ose le dire, moins corrects et moins purs que lui. »

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de la passion, qui soient propres à L'intrigue. 11 faut lin joueur, un avare, un jaloux, etc. Je suis d'autant plus frappe de cette vérité, que je suis actuellement occupé d'une fête pour le mariage de M. le Dauphin, dans laquelle il entre une comédie l, et je m'aperçois plus que jamais que ce délié, ce fin, ce délicat, qui font le charme delà conversation, ne conviennent guère au théâtre. C'est cette fête qui m'empê.che d'entrer avec vous, monsieur, dans un plus long détail, et de vous soumettre mes idées; mais rien ne m'empêche de sentir le plaisir que me donnent les vôtres.

... Votre état me touche à mesure que je vois les productions de votre esprit si vrai, si naturel, si facile et quelquefois si sublime. Qu'il serve à vous consoler, comme il servira à me charmer. Conservez-moi une amitié que vous devez à celle que vous m'avez inspirée. Adieu, monsieur, je vous embrasse tendrement.

La sensibilité et le goût de Vauvenargues.

A- M. DE \ AUVENARGIES. .

A Versailles, «e 3 avril 1 7.4 à .

Vous pourriez, monsieur, me dire comme Horace :

Sic raro scribis, ut loto non quater anno 2.

Ce ne serait pas la seule ressemblance que vous auriez avec ce sage aimable. Il a pensé quelquefois comme vous dans ses vers ; mais il me semble que son cœur n'était pas si sensible que le vôtre. C'est cette extrême sensibilité que j'aime ; sans elle vous n'auriez point fait cette belle oraison funèbre 3 dictée par l'éloquence et la tendre amitié. La première façon dont vous l'aviez commencée me paraît sans comparaison plus touchante, plus pathé-

(1) La Princesse de Navarre. V. p. 383, note 7.

(2) « Tu écris si rarement que tu le fais à peine quatre fois en tout l'année. » (Horace, Sat. II, 3, v. 1.)

(3) V. plus haut, p. 423.

VOLTAIRE ET VAUTENARGDES li>7

tique, que la seconde; il n'y aurait seulement qu'à en adoucir quelques traits et à ne pas comprendre tous les hommes dans le portrait funeste que vous. en faites; il y a sans doute de belles âmes et qui pleurent leurs amis avec des larmes véritables. N'en ètes-vous pas une preuve bien frappante et croyez-vous être assez malheureux pour être le seul qui soyez sensible? Ne parlons plus de La Fontaine. Qu'importe qu'en' plaisantant on ait donné le nom d'instinct au talent singulier d'un homme qui avait toujours vécu à l'aventure* qui pensait et parlait en enfant sur toutes les choses de la vie et qui était si loin d'être philosophe ? Ce qui me charme surtout de1 vos réflexions, monsieur, et de tout ce que vous voulez bien me communiquer,'c'est cet amour si vrai que vous témoignez poulies beaux-arts ; c'est ce goût vif et délicat qui se manifeste dans toutes vos expressions. Venez donc à Paris ; j'y profiterai avec assiduité de votre séjour. Vous serez peut-être étonné de recevoir une lettre de moi, datée de Versailles. La cour ne semblait guère faite pour moi ; mais les grâces que le roi m'a faites % m'y arrêtent et j'y suis à présent plus par reconnaissance que par intérêt. Le roi part3, dit-on, les premiers jours du mois prochain pour aller nous donner la paix, à force de victoires. Vous avez renoncé à ce métier, qui demande un corps plus robuste que le vôtre, et un esprit peu philosophique ; c'est bien assez d'y avoir consacré vos plus belles années. Employez, monsieur, le reste de votre vie à vous rendre heureux et songez que vous contribuerez à mon bonheur quand vous m'honorerez de votre commerce, dont je sens tout le prix.

Il) De. V. Notes gramm., p. 989, VIII, 5.

(8) Voltaire venait d'être nommé historiographe et gentilhomme de la Chambre On notera le ton détaché dont il parle de ces charges, qu'il avait tant recherchées.

(3) Le roi partit en eft'et pour lo camp de Tournai, où il arriva le 8 mai 1745, Le 11, eut lieu la bataille de Fontenov.

A M. de Vauvenakgues en lai envoyant ses critiques.

Versailles, mai 1746.

J'ai usé, montrés aimable philosophe, delà permission que vous m'avez donnée. J'ai crayonné un des meilleurs livres i que nous ayons en notre langue, après l'avoir relu avec un extrême recueillement. J'y ai admiré de nouveau cette belle âme si éloquente et. si vraie, cette foule d'idées neuves ou rendues d'une manière si hardie, si précise, ces coups de pinceau si fiers et si tendres. Il ne tient qu'à vous de séparer cette profusion de diamants de quelques pierres fausses ou enchâssées d'une manière étrangère à notre langue. Il faut que ce livre soit excellent d'un bout à l'autre. Je vous conjure de faire cet honneur à notre nation et à vous-même et de rendre ce service à l'esprit humain. Je me garde bien d'insister sur mes critiques ; je les soumets à votre raison, à votre goût et j'exclus l'amour-propre de notre tribunal. J'ai la plus grande impatience de vous embrasser.

Adieu, belle âme et beau génie.

Au MÊME

en sollicitant des critiques de sa part.

Mai 174»;.

La plupart de vos pensées me paraissent dignes de votre âme et du petit nombre d'hommes de goût et de génie qui restent encore dans Paris, et qui méritent de vous lire. Mais plus j'admire cet esprit de profondeur et de sentiment qui domine en vous, plus je suis affligé que vous me refusiez vos lumières. Vous avez lu superficiellement une tragédie2 pleine de fautes de copiste, sans daigner même vous informer de ce qui pouvait être à la

(1) L'Introduction à la Connaissance de l'esprit humain.

(2) Sémiramis. V. p 436. notes 3 et 4.

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