VOLTAIRE ET VAUVENARG LES
place de vingt sottises inintelligibles qui étaient dans le manuscrit. Vous^ne m'avez fait aucune critique. J'en suis d'autant plus fâché contre vous, que je le suis contre moimême et que je crains d'avoir fait un ouvrage indigne d'être jugé par vous. Cependant je mériterais vos avis et parle cas infini que j'en fais, et par mon amour pour la vérité, et par une envie de me corriger qui ne craint jamais le travail, et enfin par ma tendre amitié pour vous.
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Mai 1740.
Je vais lire vos portraits 1. Si jamais jo veux faire celui du génie le plus naturel, de l'homme du plus grand goût, de l'âme la plus haute et la plus simple, je mettrai votre nom au bas.
Je vous embrasse tendrement.
Quand Vauvenargues mourut, en 1747, Voltaire l'apostrophait ainsi dans VEloge des officiers morts dans la campagne de Bohème : ' « Tu n'es plus, ô douce espérance «lu reste de nos jours. Accablé de souffrances au dedans et au dehors, privé de la vue, perdant chaque jour une partie de toi-même, ce n'était que par un excès de vertu que lu n'étais point malheureux et que cette vertu ne le coûtait point d'effort... Par quel prodige avais-tu, à l'âge de vingt-cinq ans, la vraie philosophie et la vraie éloquence, sans autre étude que les secours de quelques bons livres ? Comment avais-tu pris un essor si haut dans le siècle des petitesses? Et comment la simplicité d'un enfant timide couvrail-elie cette profondeur et cette force de génie? Je sentirai longtemps avec amertume le prix de ton amitié; à peine en ai-je goûté les charmes. »
(1) Allusion aux Caractères, dont le manuscrit est chargé de notes de
Œuvres, 1741.
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GHAPITKEXIII
Un grand tournant dans la vie de Voltaire. (1746 1750) Quelques lettres. Zadig. Épîtres à Mme Denis • et au Président Hénault.
NnH.iir.', en 1746, semblait parvenu au but de ses, ambitions. Historiographe et gentilhomme de la chambre, membre de l'Académie française, réconcilie avec les puissances et protégé par ses titres, il n'avait plus, pourrait-on croire, qu'à se laisser vieillir en jouissant tranquillement de la situation qu'il s'était créée et eu l'exploitant au mieux de ses intérêts et des idées qui lui étaient chères. On sait qu'il n'en fut rien. 11 ne devait pas garder la grande faveur qu'il avait acquise. Le roi, toujours en défiance à son endroit, se blessa d'un madrigal impertinent adressé à Mme de Pompadour. 11 fut choqué de la forme un peu familière d.-s flatteries de Voltaire'. Mme de Pompadour ellemême se détacha du poète philosophe. Elle accorda avec éëlal sa protection à Crébillon, que l'on affectait de considérer comme le roi de notre scène tragique, au détriment de Voltaire.
Celui-ci, sentant que Versailles lui échappait, s'en dédommagea en se réfugiant soit à la petite cour de la duchesse du Maine à Sceaux, soit eu Lorraine à la cour du bon Stanislas. Il payait son écbt en pièce de vers et divertissements variés.
(1) Après le Temple de la Gloire, 27 novembre 1745, où l'on voyait Trajan couronné de la main des Muses, Voltaire s'adressa au roi en lui demandant : <■ Trajan est-il content? » Le roi goûta peu cette liberté.
IV TOURNANT DANS LA VIE DE VOLTAIRE llil
Surtout il se ruail avec un acharnement furieux contre le rival qu'où venait de lui susciter.
En traitant te sujet de Sémiramis, Voltaire avait mis le pied sur le terrain de Crébillon, qui, treille ans auparavant, avait composé une tragédie du menu; nom. Les partisans du vieux poète voulurent combattre la pièce nouvelle. A ces ce soldats de Corbulon » comme on les appela, Voltaire opposa les siens et dressa cabale, contre cabale. Il s'adressa au lieutenant général de police et lui demanda de placer deux exempts sur la scène pour faire ranger les jeunes seigneurs qui gênaient le jeu des acteurs. Dans Sémiramis, en effet, se souvenant de la liberté et de la hardiesse du théâtre de Shakespeare, il avait voulu, malgré le fâcheux précédent (Fariphile, introduire un spectre, l'ombre de Ninus, sur le théâtre. Le premier jour, l'aflluence des spectateurs s'opposa à l'arrivée du fantôme cl donna lieu à un incident burlesque'.
Voltaire, proi oqué par la cabale de Sémiramis, voulut user de représailles-. Crébillon venait défaire représenter, à soixante-douze ans, un Calilina qui faisait violence à l'histoire et injure à Cicéron. Mme de Pompadour, qui soutenait de plus en plus Grébilion. obtint du roi des frais de mise en scène pour la tragédie, mais elle ne réussit pas à lui assurer le succès. Voltaire, encouragé par, la duchesse du Maine, entreprit de refaire l'œuvre manques de son rival. Il commença un Catilina des» façon, qui devait être joué plus tard (24 février 1752), sous le nom de Rome sauvée: Mis en goût par cette émulation, il devait aussitôt s'attaquer à l'Electre de Crébillon, et, le 12 juin 17.~>0, il faisait jouer Orcstc. Ses lettres à la duchesse du Maine, et à Mlle Clairon que nous citons, pp. 4S8 et 445, montrent quelle importance il attachait à ces manifestations de sa supériorité scénique.
C'est en se jouant qu'il écrivit pour la duchesse du Maine différents contes, dont le plus célèbre est Zadig. 11 créait ainsi le roman philosophique, genre nouveau dans lequel il allait remporter des succès plus grands encore que ceux de la scène.
Cependant le déclin rapide de sa faveur le détachait de son goût si vif pour la vie de cour et même pour la vie de Paris. Ce progrès dans le chemin de la philosophie s'accuse dans Y a pitre à Mme Denis, sa nièce, de même que dans l'Epitre au président. Hénault on retrouve, sous une forme légère et plaisante, quelque chose du dçpil inspiré à l'auteur par les attaques dont il était L'objet.
La mort prématurée et si peu attendue de Mme du Châteletfut pour Voltaire un coup terrible. 11 perdait en elle une amie, une sage conseillère, qui l'avait sauvé de plus d'un péril et le disputait à l'influence de Frédéric. Après cette mort, il ne devait pas tarder à prendre le chemin de Berlin.
(i) V. plus loin, [i 436, n. 4.
Voltaire s'est- toujours montré très bienveillant et très encourageant pour les jeunes gens qui, à leurs débuts, venaient se ranger sous son patronage. La lettre à d'Alembert, alors âgé de vingt-neuf ans, est la première que Voltaire adressa au futur encyclopédiste. Marmontel n'avait que vingt-cinq ans, quand il recul la lettre que imus citons, p. 434.
Eloge de Montaigne l.