A M. LE COMTE DE TRESSAIS
A Paris, ce 21 août 1746.
Je dois passer, monsieur, dans votre esprit, pour un ingrat et pour»un paresseux. Je ne suis pourtant ni l'un ni l'autre ; je ne suis qu'un malade dont l'esprit est prompt et la chair très infirme. J'ai été pendant un mois entier accablé d'une maladie violente, et d'une tragédie qu'on me faisait faire pour les relevailles de Madame la Dauphine. C'était à moi naturellement de mourir, et c'est Madame la Dauphine qui est morte, le jour que j'avais achevé ma pièce. Voilà comme on se trompe dans tous ses calculs !
Vous ne vous êtes assurément pas trompé sur Montaigne. Je vous remercie bien, monsieur, d'avoir pris sa défense. Vous écrivez plus purement que lui, et vous pensez de même, il semble que votre portrait, par lequel vous commencez, soit le sien. C'est votre frère que vousdéfendez, c'esl vous-même. Quelle injustice criante de dire que Montaigne n'a fait que commenter les anciens ! Il les cite à propos, et c'est ce que les commentateurs ne font pas. Il pense, et ces messieurs ne pensent point. 11 appuie ses pensées de celles des grands hommes de l'antiquité;
(1) Sur Montaigne, V. p. 411. Cf. p. 254, note 2T
(2) Militaire et littérateur (1705-1TS3). Avait pris part à la bataille de Fontenoy : Voltaire l'avait mis à contribution pour son poème. Fut plus tard gouverneur de la Lorraine française, membre de l'Académie de Nancy, puis de l'Académie française, et de celle des sciences. Le comte de Tressan, dans ses voyages en Italie, avait découvert un manuscrit qu'il publia plus tard, eu 17S2, Corps d'Extraits de romans de cheva-
i vol.). C'étaient nos plus anciennes chansons de gestes, qui faisaient ainsi retour a la France : on ne s'aperçut qu'au dix-neuvième siècle de l'importance de cette trouvaille.