UN TOURNANT DAMS LÀ VIE DE VOLTAIRE
il les juge, il les combat, il converse avec eux, avec son lecteur, avec lui-même; toujours original dans la manière dont il présente les objets, toujours plein d'imagination, toujours peintre, et, ce que j'aime, toujours sachant douter. Je voudrais bien savoir, d'ailleurs, s'il a pris chez les anciens tout ce qu'il dit sur nos modes, sur nos usages, sur le Nouveau Monde découvert, presque de son temps, sur les guerres civiles dont il était le témoin, sur le fanatisme des deux sectes qui désolaient la France. Je ne pardonne-à ceux qui s'élèvent contre cet homme charmant, que parce qu'ils nous ont valu l'apologie que vous avez bien voulu en faire...
Adieu, monsieur, conservez à ce pauvre malade des bontés qui font sa consolation, et croyez que l'espérance de vous voir quelquefois et de jouir des charmes de votre commerce me soutient dans mes longues infirmités.
Remerciements et félicitations.
A M. d'Alembert 1.
Le 13 décembre 1746.
Eu vous remerciant, monsieur, de vos bontés et de votre ouvrage sur la cause générale des vents 2. Du temps de Voiture on vous aurait dit que vous n'avez pas lèvent contraire en allant à la gloire. Mme du Ghàtelet est trop newtonienne pour vous dire de telles balivernes. Nous étudierons votre livre, nous vous applaudirons, nous vous
(1) D'Alembert, 17171783. Élu à vingt-quatre ans, membre de l'Académie des sciences, un des esprits les plus remarquablement doués pour les mathématiques. Il devait jouer dans la philosophie un rôle fort important, puisque c'est lui qui fut, avec Diderot, le principal directeur de \*Encyclopédie, dont il écrivit la préface. Il fut élu membre de l'Académie française en 1754.
(2) Réflexions sur la cause générale des vents, mémoire couronné par l'Académie de Berlin, qui élut l'auteur par acclamation. Frédéric II fit à d'Alembert les offres les plus avantageuses pour l'attirer à Berlin, mais le jeune savant déclina ces avances. (V. sa Lettre au marquis d'Argens, \& septembre 1752, citée par M. Lnnson, Choix de Lettres du dix-huitième siècle.)
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entendrons l même. Jl n'y a point do maison où vous soyez plus estimé.
Piirtem aliquam, vcnli, divum referatis ad aures*.
J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments d'estime qui vous sont dus, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Encouragements à un jeune auteur.
A M. MarmOi\tel3.
A Lunéville, le 15 février 17is.
Je vous avais déjà écrit, mon cher ami, pour vous dire combien votre succès m'intéresse, .lavais adressé ma lettre chez un marchand de vin. 11 doit avoir à présent pour enseigne du laurier au lieu de lierre, quoiqu'on ait dit:
« Hedera crescentem ornate poëtam4. »
Je reçois votre billet. L'honneur que vous voulez me faire en est un pour les belles lettres. Vous laites renaître le temps où les auteurs adressaient leurs ouvrages à leurs amis. Il eût été plus glorieux à Corneille de dédier Cinna à Rotrou qu'au trésorier de l'épargne Montauron. Je vous avoue que je suis bien flatté que notre amitié soit aussi publique qu'elle est solide et je vous remercie tendrement de ce bel exemple que vous donnez aux gens de lettres. J'espère revenir à Paris assez à temps pour voir jouer
11) Entendrons. V. Lex.
(2) « O vents, portez-en quelque chose aux oreilles des dieux. » (Virgile, Égl. VIII, 73.)
(3) Marmontel (1723-1799) venait de donner sa première tragédie, Demis. Voltaire s'intéressait à ce jeune auteur de vingt-cinq ans. Il l'avait fait venir de Toulouse, quelques années auparavant, et le soutenait de sa bourse aussi bien que de ses conseils. Marmontel lui dédia sa tragédie. Ses ouvrages les plus célèbres furent les Contes moraux, Belisaire, roman. 17&7; les Ihcas, poème en prose. 1777; les Eléments de littérature ; les Mémoires sur sa vie.
(4) « Couronnez de lierre le poète grandissant. •
Virgile, Égl. Vil 85.
Portrait de d'Alembert par A. Pujos, gravé par Maleuvre, 177.",.
votre pièce, quelque tard que j'y arrive. Comptez que tous les agréments de la cour de Pologne 1 ne valent ni l'honneur que vous me faites, ni le plaisir que votre réussite m'a causé. Je vous mandais dans ma dernière lettre que c'est à présent qu'il faut corriger les détails ; c'est une besogne aisée et agréable, quand le succès est confirmé. Adieu, mon cher ami, il faut songer à présent à être de notre Académie ; c'est alors que ma place m« deviendra chère. Je vous embrasse de tout mon cœur et je compte à jamais sur votre amitié.
Voltaire requiert deux exempts pour le bon ordre d'une représentation.