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partager avec ce personnage quelques travers très-excusables, donnerait superbement à entendre qu'il était l'aimable original en entier; comme si le peintre, avec un grain de leur bonne ppinion en tête, n'eût pu s'écrier aussi de son côté : Anch' io son poeta, et revendiquer ou s'appliquer à titre égal la part bonne ou mauvaise qu'ils prétendaient avoir à son tableau. Mais fussé-je plus pool" cent fois qu'eux et moi nous ne le sommes, à Dieu ne plaise que jamais j'eusse, à leur place, osé me plaindre ou me parer d'une si glorieuse ressemblance! Le caractère moral de M. de l'Empyrée l'emportant sur notre prétendu mérite littéraire, autant que la belle âme l'emporte sur ce qu'on veut bien appeler bel esprit, se plaindre ici de la personnification, c'est moins se plaindre que se glorifier j c'est moins jouer le rôle d'ua homme offensé, que celui d'un Fier-en-fat, Cela dit une bonne fois, je me repose de mon apologie auprès des complaignants, sur leur modestie, ou sur le secret témoignage de leur conscience.
Véritablement, voyant avec chagrin que dans tous les temps, et chez toutes les nations, les poètes en général étaient livrés à la risée du public par les poètes mêmes, et de plus les voyant taxés, par ce public, de bien des vices, qui sont, quoi qu'en puisse dire le beau monde, pires que des ridicules, j'avais pris à tâche de présenter sur la scène un poète, qui, sans sortir do son caractère singulier, fût une fois fait de façon à nous relever d'an préjugé si peu favorable; un poëte tel qu'il y en eut sans doute, et qu'il y en peut avoir encore; un poëte enfiv lequel après qu'on a dit :
On peut être honnête homme et faire mal des vers,
pût «".lire aussi dire et pencer,
Qu'en faisant bien des vers, on peut être honnête homme.
J'eus seulement grand soin d'éviter le ton de la nouvelle comédie, qui, tristement guindi.-e sur les échasses de la morale, n'aurait pas manqué de nous régaler ici d'un poète grave et rengorgé, d'un pédant hérissé de ces trivialités édifiantes auxquelles on applaudit en bâillant, et qui ne passent en effet guère plus à l'âme des spectateurs, qu'elles ont l'air de venir de celle de l'auteur. Je crus donc devoir m'y prendre tout d'une autre façon. M. de t'Empyrée, honnêtement fourni des ridicules de son état, ne laisse pas d'être leste, gai, doux, sociable et galant; qualités engageantes, qui, jointes aux essentielles, en le rendant agréable et divertissant, ont eu le bonheur d'intéresser pour lui jusqu'à m'attirer des reproches d'avoir négligé sa fortune au dénoùment. Du moins l'Aristarque de ce temps-là le veut-il ainsi persuader. « On est fâché, dit-il ', de lui voir prendre congé des spectateurs, pauvre et déshérité. » Peut-être ce qu'il donne ici pour le sentiment général n'est -il que le sien particulier; et certes, en ce cas, il y aurait à me féliciter d'avoir su l'attendrir : mais ne serait-ce pas, aussi bien que son sentiment particulier, une critique déguisée, qui m'avertit que, selon lui, le renvoie les spectateurs mécontents? A quoi je réponds qu'il faut savoir mieux entrer dans le caractère des gens, quand on veut décider de leur bonheur ou de leur malheur. Si le journaliste eût voulu s'abaisser ou s'élever jusqu'à l'âme d'un vrai poète, dont, sans en avoir les talents, je conçois très-bien la rare façon de penser, il n'eût pas eu, ou plutôt il n'eût pas affecté une commisération que celui-ci ne demande point. Il se trouve fort bien comme il est. Que M. l'abbé Desfontaines, avant de publier ses Observations et son extrait, n'avait-il parcouru la brochure un peu moins légèrement que de coutume? M. de VEm-
1 . Observations sur les Écrits modernes , lettre axxv. — C'est le titre d'une feuille périodi(iue fondée par l'abbé Desfontaines.
nu LA MËTROMANIE
pyrée l'aurait, avant moi, redressé là-dessus en vingt endroits; entre autres, quand il dit positivement, çwe sa vertu se borne au mépris des richesses, etc., et ailleurs :
Ce mélange de gloire et de gain m'importune. On doit tout à l'iionneur, et rien à la fortune. Le Nourrisson du Pinde , ainsi que le Guerrier , A tout l'or du Pérou préfère un beau laurier.
Ou si, pressé par le jour de la vente, il n'eut que le temps de faire transcrire les huit ou neuf pages de vers dont il nourrit sa feuille, et dans lesquelles même ceux-ci se trouvent sans qu'il y ait pris garde, du moins pouvait-il d'un coup d'oeil apercevoir ces deux derniers de la pièce :
Vous à qui cepeudaut je consacre mes jours, Muses, tenez -moi lieu de fortune et d'amours!
Faute de cela, il se laisse entraîner à sa façon de penser, laquelle a trop influé sur son raisonnement. Voilà les écrivains périodiques. Sérieusement et par état occupés de ce qu'ils appellent le solide, ils n'ont garde de concevoir ni de soupçonner l'héroïsme ou la folie du vrai poëte, qui, vis-à-vis de la misère, pense, en parlant de sa Muse, comme, vis-à-vis d'un avenir menaçant, en parlant de son fils, pensait Agrippine : Moriar modb regnet. Quel soin en effet prirent de leur fortune le divin Homère, l'immortel Plaute, le grand Corneille, le délicieux La Fnnuine, etc.? Furent-ils pour cela des objets de pitié? Pas plus que la mémoire des Midas de leurs temps et des nôtres est digne d'envie.
Je ne dois pas unir sans dire un mot du personnage singulier
PRÉFACE m
de Francaleu , et d'une partie de son rôle, ni sans bien marquer la distinction qu'il faut faire de ce personnage, en entier de mon imagination, et de son rôle qui, renfermant un événement du temps, semblerait par là démentir l'attention que j'eus d'écarter toute application maligne. Voici quel fut cet événement.
Un homme d'esprit, de talent et de mérite s'était diverti pendant deux ou trois ans au tond de la Bretagne, à nous donner le change, en publiant tous les mois, dans les Mercures, des pièces fugitives en vers, sous le nom supposé d'une Mademoiselle de Malcrais de la Vigne. La mascarade avait parfaitement réussi. Ces pièces ingénieuses et joliment versifiées , en droit par conséquent de plaire déjà par elles-mêmes, ne perdaient rien, comme on peut croire, à se produire sous l'enveloppe d'un sexe dont la seule et charmante idée sufQt pour disposer les cœurs à la complaisance, et les esprits à l'admiration. La Sapho supposée fit donc honneur et profit à ces Mercures. Elle triompha au point que la galanterie bientôt mit pour elle en jeu la plume de plus d'un bel esprit qui vit encore, et qui, s'il écrivait jamais son histoire amoureuse, nous soufflerait assurément cette anecdote. Us rimèrent des fadeurs à Mademoiselle de Malcrais. Elle, de riposter; l'intrigue se noue; les galants prennent feu de plus en plus; tout allait le mieux du monde au gré du public amusé; et la comédie n'était pas pour finir si tôt, si notre poëte breton, ayant ri ce qu'il en voulait, et désirant jouir de sa gloire à viitage découvert, n'eût précipité le dénoûment en venant mettre le masque bas à Paris. Il y perdit peu sous les yeux du public, qui, désabusé sur le sexe, ne rabattit presque rien de ses éloges; en cela plus sage et plus équitable que nos beaux esprits, chez qui la chose se passa bien différemment, lorsqu'en leurs cabinets, où peut-être ils étaient à polir encore un madrigal pour Mademoiselle de Malcrais, on la leur vint annoncer. Grand cri
de joie! La plume tombe des mains; les portes s'ouvrent à deux battants; on vole au-devant de la muse les bras en l'air, que... d'ici l'on voit s'abaisser brusquement à l'aspect de M. Desforjes-Maillard^. La politesse, après un court éclaircissement, eut beau les relever peur en venir à la froide accolade : la barbe du poëte y piqua si fort, qu'on ne la lui pardonna point. Il faut dire aussi la vérité : certaine espérance frustrée met de bien mauvaise humeur. On ne se souvint pas que M. Desforges- Maillard eût seulement fait un bon vers en sa vie. Les talents et les éloges tombèrent avec le cotillon. Voilà, s'écrie ici Francaleu, dans la même situation que ce poëte aussitôt méconnu que démasqué :
Voilà de vos arrêts, Messieurs les gens de goût ! L'ouvrage est peu de chose ; et le nom seul fait tout.
Apostrophe qui, tous les jours, serait bien de mise en plus
1. Desforges-Maillard, né au Croisic en Bretagne en 169P, mort le 10 décembre 1772. Il doit toute sa réputation aui Poésies de IfWe Materais de la Vigne. Le Mercure n'avait rien voulu insérer de lui sous son vrai nom. H prit alors le parti de se déguiser en demoiselle et d'envoyer, sous on masque féminin, des vers de province signés du nom d'un vignoble, appelé Malcrais. De La Roque, rédacteur du Mercure, qui avait refusé précédemment à Desforges-Maillard tontes yps poésies, répondit à M"« Malcrais par une déclaration:* Je vous aime, uii cljère Bretonne; pardonnez-moi cet aveu; mais le mot est lâclié. » Voltaire y fut pris tout le premier; ce prince des beaux esprits de son temps lui adressa l'Epître : « Toi dont la voix brillante a volé sw nos rives. » En peu de temps il ne fut plus question que de MU' Malcrais, Mtl* Malcrais fut à la mode. C'était la Muse du jour. La Muse enhardie crut au succès de ses vers; elle n'avait qu'à conserver son seie supposé pour devenir un grand poëte ; elle revint à Paris, montra son menton, mais le masque ôté, le charme cessa. Tout ce que MU* Malcrais avait vu de loin à ses pieds se releva et tourna le dos à Desforges. Voltaire cependant lui conserva sa protection un peu railleuse, mais généreuse encore, car il lui écrivaii en avril 1735 : « Je me souviens toujours des coquetteries de MU' Malcrais.
d'un cas. Suivons celui-ci. De bonne foi, était-ce une aventure à dérober au plaisir public, sur un théâtre d'où nos mauvais sérieux (car il en est pour le moins autant que de mauvais plaisants) n'ont que trop banni le plaisir et la joie? Pouvais-je imaginer jamais une scène plus comique et plus du ton de mon sujet? Je la produisis donc, mais avec l'attention de 'le la produire que sous le jeu d'un personnage dépouillé de tout ce qui pouvait faire tourner les yeux sur le poète estimable à qui nous la devons d'original, ni sur quelque autre que ce fût. Plutôt que de manquer à cette bienséance, j'aimai mieux pécher à mon escient contre les bonnes règles de la comédie qui n'admet que des caractères tels que la société, chaque jour, en présente sur la scène du monde. J'en forgeai de ma tète un qui vraisemblablement n'exista jamais : un bonhomme qui se plaît à faire de méchants vers, les sachant tels, et ne les faisant que pour son amusement, et que pour celui de ses amis qui s"en
malgré votre barbe et la mienne; et s'il n'y a pas moyen de vous faire des déclarations, je cherche celui de vous rendre service. Je compte voir cet été M. le contrôleur général. Je chercherai moltia fandi tempora, et je me croirai trop heureux si je puis obtenir quelque chose du Plutus de Versailles en faveur de l'Apollon de Bretagne. » Malgré le procédé gracieux de Voltaire, la spirituelle supercherie d'un poète médiocre à laquelle tant de beaux esprits s'étaient laissé prendre, et lui surtout, resta célèbre^et attachée à son nom comme une bonne plaisanterie dont il avait été dupe. Piron la releva encore, — c'était de trop bonne guerre, et en tira parti contre Voltaire dans la Métromanie. Voltaire aiguillonné écrivait à Thieriot le 25 janvier 1738 , dixhuit jours après la première représentation de la nouvelle comédie, et au plus beau moment de son succès : • Je suis bien aise que Piron gagne quelque chose à me tourner en ridicule. L'aventure de la Malcrais- Maillard est asse» plaisante. Elle prouve au moins que nous sommes très-galants ; car , quand Maillard nous écrivait, nous ne lisions pas ses vers; quand Mlle De La Vigne nous écrivit, nous lui fîmes des déclarations. > Piron a beau défendre Desforges-Maillard; après le jugement de Voltaire, il ne reste plu.< que M"e Materais de la Vigne.
(U LA METROMANIE
divertissent. Aussi le critique observateur ne manque-t-il pas son coup : «C'est, dit-il fort bien, un Mécène bourgeois, un riche et vieux rimailleur, qui, connaissant distinctement son impertinence et la confessant hautement, forme un caractère purement IDÉAL ET SANS EXEMPLE '. )) J'ai donc très-bieiî pris mes mesures pour ne compromettre personne. Ainsi Francaleu, non plus que mademoiselle de Materais , n'est qu'un fantôme qui n'entraîne a HP une application. Ainsi la partie du rôle relative à l'événement du jour ne se peut nommer qu'une réalité encadrée dans une chimère.
Qu'un fait public et tout arrangé comme celui-là, mis sur le théâtre, fasse grand honneur à l'imagination du poëte : je ne le dis pas; mais que nous devions être jaloux aussi de nous tout devoir à nous-mêmes, jusqu'à aédaigner de nous accommoder quelquefois, en passant, d'un incident qui se trouve heureusement sous la main, et que n'eût peut-être jamais créé celte imagination ; ce n'est pas non plus mon sentiment. Qu'importe au plaisir public d'où lui viennent ses sources? Et que fait tant à notre gloire, après tout, le mérite de l'invention ? Tels auteurs à qui ce don ne fut que médiocrement départi, en ont vu, du haut des nues, d'autres, qui le possédaient supérieurement, ramper bien au-dessous d'eux, n'eussé-je à citer que Malherbe et Saint- Amant, que Racine et Th. Corneille. Pour moi, je prétends si peu me targuer ici de ce don particulier, qu'au contraire je n'entends qu'à regret appeler souvent le sujet de cette pièce, une pointe d'aiguille sur laquelle on s'étonne, dit-on, que j'aie entrepris d'élever un édifice de cinq actes. Ouij loin de me prévaloir de l'erreur ou du compliment, j'en reviens au début de cette préface en la finissant. L'édifice fût-il mieux étoffé cent fois, des seules recoupes l'architecte en élèverait un,
I . iMême 'eltie. citée plus haut des Observations mir les Écrits modernes.
bien supérieur à celui que, taillant en pleins matériaux, présente ici le maçon. Enfin, je le répète : sous la plume d'un auteur tel que celui du Misanthrope, la Métrcûutnie, sans en être plus longue ni moins régulière, contiendrait, à coup sûr, une fois plus, et mille fois mieoj..
PER80KNAGBS
FRANCALEU, père de Lucile.
BALIVEAU, Capitoiil, oncle de Damis.
DAMIS, poëte.
DORANTE, amant de Lucile. LUCILE, fille ae Francaleu.
LISETTE, suivante de Lucile.
MONDOR, valet de Damis.
La teine est chez M. Francaleu, dans les jardins d'vne maison de plaisance aux portes de Pari*.
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