LIVRE IX
DOGTfllNE ET CARACTÈRE DE CALVIN
I. Le génie de Calvin, — Je ne sais si le génie de Calvin se serait trouvé aussi propre à échauffer les esprits et à émouvoir les peuples, que le fut celui de Luther : mais après les mouvements excités, il s'éleva en beaucoup de pays, principalement en France, au-dessus de Luther même, et se fit le chef d'un parti qui ne cède guère à celui des luthériens. Par son esprit pénétrant et par ses décisions hardies, il raffina sur tous ceux qui avaient voulu en ce siècle-là faire une Église nouvelle, et donna un nouveau tour à la réforme prétendue.
LXXVI. Quelle opinion on eut des calvinislef^ parmi les proieslants. — Par ces moyens, Calvin raffina au-dessus des premiers auteurs de la nouvelle Réforme. Le parti qui porta son nom fut extraordinairement haï par tous les autres protestants, qui le regardèrent comme le plus fier, le plus inquiet et le plus séditieux qui eût encore paru. Je n'ai pas besoin de rapporter ce qu'en a écrit en divers endroits Jacques, roi d'Angleterre et d'Ecosse. Il fait néanmoins une exception en faveur des puritains des autres pays, assez content pourvu qu'on sût qu'il ne connaissait rien de plus dangereux, ni de plus ennemi de la royauté que ceux qu'il avait trouvés dans ces royaumes. Calvin fit de grands progrès en France, et ce grand royaume se vit à la veille de périr par les entreprises de ses sectateurs ; de sorte qu'il fut en France à peu près ce que Luther fut en Allemagne. Genève, qu'il gouverna '^r» fut guère moins considérée que Wittenberg, où le nouvel évangile avait commencé, et il se rendit chef du second parti de la nouvelle Réforme.
LXXVI. Orgueil de Calvin. — Combien il fut touché de cette gloire, un petit mot qu'il écrit à Mélanchton nous le fait sentir : € Je me reconnais, dit-il, de beaucoup audessous de vous ; mais néanmoins, je n'ignore pas en quel degré de son théâtre Dieu m'a élevé, et nostre amitié ne peut estre violée sans faire tort à l'Église ^. »
Se voir exposé aux yeux de toute l'Europe comme sur un grand théâtre, s'y voir par son éloquence dans les premiers rangs, et s'y être fait un nom et une autorité qu'on respecte dans un grand parti : Calvin ne s'en peut taire ; c'est pour lui un doux appât, et c'est celui qui a fait tous les hérésiarques.
LXXVIII. Ses vanleries. — C*est ce charme secret qui lui a fait dire dans sa réponse à Baudouin, son grand adversaire: « Il me reproche que je n'ay point d'enfans et que Dieu m'a osté un fils qu'il m'avait donné. Fallait-il me faire ce reproche à moy qui ay tant de milliers d'enfants dans toute la chrétienté ?» A quoi il ajoute : « Toute la France connoist ma foy irréprochable et mon intégrité^
i. Ep. Calv., 145.
ma patience, ma vigilance, ma modération et mes travaux assidus pour le service de l'Église : choses qui sont prouvées par tant de marques illustres dès ma première jeunesse . Il me suffît de pouvoir par une telle confiance me tenir toujours dans mon rang jusques à la fin de ma vie ^. »
LXXIX. Différence de Luther et de Calvin, — Il a tant loué la sainte jactance et la magnanimité de Luther qu'il était malaisé qu'il ne Timitât, encore que pour éviter le ridicule où tomba Luther, il se piquât surtout d'être modeste comme un homme qui voulait pouvoir se vanter d'être sans faste et de ne craindre rien tant que Tostentation : de sorte que la différence entre Luther et Calvin, quand ils se vantent, c'est que Lutker, qui s'abandonnait à son humeur impétueuse sans jamais prendre aucun soin de se modérer, se louait lui-même comme un emporté : mais les louanges que Calvin se donnait sortaient par force du fond de son cœur, malgré les lois de modération qu'il s'était prescrites, et rompaient violemment toutes ces barrières.
Combien se goûtait-il lui-même, quand il élève si haut € sa frugalité, ses continuels travaux, sa constance dans les périls, sa vigilance à faire sa charge, son application infatigable à étendre le règne de Jésus- Christ, son intégrité à défendre la doctrine de piété, et la sérieuse occupation de toute sa vie dans la méditation des choses célestes ? » Luther n'en a jamais tant dit, et tout ce que ses emportements lui ont tiré de la bouche n'approche pas de ce que Calvin dit froidement de lui-même.
LXXX. Comme Calvin vantail son éloquence. — Rien ne le flattait davantage que la gloire de bien écrire ; et Westphale, luthérien, l'ayant appelé déclamateur : € Il a beau faire, dit-il, jamais il ne le persuadera à personne ; et tout le monde sait combien je sais presser un argument, et combien est précise la brièveté avec laquelle j'écris. »
C'est se donner en trois mots la plus grande gloire que l'art de bien dire puisse attirer à un homme. Voilà du moins une louange que jamais Luther ne s'était donnée,