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DE LA SOUVERAINETÉ DU PEUPLE. CONTRE M. JURIEU

... Mais, sans encore examiner les conséquences du système, allons à la source, et prenons la politique du ministre par l'endroit le plus spécieux. Il s'est imaginé que le peuple est naturellement souverain ; ou, pour parler comme lui, qu'il possède naturellement la souveraineté, puisqu'il la donne à qui il lui plaît ; or cela, c'est errer dans le principe, et ne pas entendre les termes. Car, à regarder les hommes comme ils sont naturellement, et avant tout gouvernement établi, on ne trouve que l'anarchie, c'est-à-dire dans tous les hommes une liberté farouche et sauvage, où chacun peut tout prétendre S et en même temps tout contester ; où tous sont en garde, et par conséquent en guerre continuelle contre tous ; où la raison ne peut rien, parce' que chacun appelle raison la passion qui le transporte ; où le droit même de la nature demeure sans force, puisque la raison n'en a point, où par conséquent il n'y a ni propriété, ni domaine, ni bien, ni repos assuré, ni, à dire vrai, aucun droit, si ce n'est celui du plus fort : encore ne sait-on jamais qui Test, puisque chacun tour à tour le peut devenir, selon que les passions feront conjurer ensemble plus ou moins de gens. Savoir si le genre humain a été tout entier dans cet état, ou quels peuples y ont été et en quels endroits, où, comment et par quels degrés on en est sorti, il faudrait pour le déci-

l . Tout prétendre. Grammaire : Vtrbt.

der compter l'infini, et comprendre toutes 'les pensées qui peuvent monter dans le cœur de Fhomme. Quoi qu'il en soit, voilà l'état où Ton imagine les hommes avant tout gouvernement. S'imaginer maintenant avec M. Jurieu, dans le peuple considéré en cet état, une souveraineté, qui est déjà une espèce de gouvernement, c'est mettre un gouvernement avant tout gouvernement, et se contredire soi-même. Loin que le peuple en cet état soit souverain, il n'y a pas même de peuple en cet état. Il peut bien y avoir des familles, et encore mal gouvernées et mal assurées ; il peut bien y avoir une troupe ^, un amas de monde, une multitude confuse ; mais il ne peut y avoir de peuple, parce qu'un peuple suppose déjà quelque chose qui réunisse quelque conduite réglée et quelque droit établi ; ce qui n'arrive qu'à ceux qui ont déjà commencé à sortir de cet état malheureux, c'est-à-dire de l'anarchie.

C'est néanmoins du fond de cette anarchie que sont sorties toutes les formes de gouvernements ; la monarchie, l'aristocratie, l'état populaire et les autres ; et c'est ce qu'ont voulu dire ceux qui ont dit que toutes sortes de magistratures ou de puissances légitimes venaient originairement de la multitude ou du peuple. Mais il ne faut pas conclure de là, avec M. J.urieu, que le peuple comme un souverai'i ait distribué les pouvoirs à un chacun : car pour cela il faudrait déjà qu'il y eût ou un souverain ou un peuple réglé ; ce que nous voyons qui n'était pas. Il ne faut non plus s'imaginer que la souveraineté ou la puissance publique soit une chose comme subsistante, qu'il faille avoir pour la donner ; elle se forme et résulte de la cession des particuliers, lorsque, fatigués de l'état où tout le monde est le maître et où personne ne l'est, ils se sont laissé persuader de renoncer à ce droit qui met tout en confusion, et à cette liberté qui fait tout craindre à tout le monde, en faveur d'un gouvernement dont on convient *.

S'il plaît à M. Jurieu d'appeler souveraineté cette liberté indocile qu'on fait céder à la loi et au magistrat, il le peut ; mais c'est tout confondre ; c'est confondre l'indé-

1. Troupe, Lex. — 2. Cf. J.-J. Roussbau, Contrai êocial^ Ht. 1", chap II, Vil.

pendance de chaque homme dans l'anarchie, avec la souveraineté. Mais c'est là tout au contraire ce qui la détruit Où tout est indépendant, il n'y a rien de souverain : car le souverain domine de droit ; et ici le droit de dominer n'est pas encore ; on ne domine que sur celui qui est dépendant ; or nul homme n'est supposé tel en cet état, et chacun y est indépendant, non seulement de tout autre, mais encore de la multitude, puisque la multitude, ellemême, jusqu'à ce qu'elle se réduise à faire un peuple réglé, n'a d'autre droit que celui de la force.

LV. Réponse à une demande de M. Jurieu : pourquoi les peuples auraienl fait les vois si puissants. — M. Jurieu nous demande quelle raison pourrait avoir eu un peuple de se donner un maître si puissant à lui foire du mal. Il m'est aisé de lui répondre. C'est la raison qui a obligé les peuples les plus libres, lorsqu'il les faut mener à la guerre, de renoncera leur liberté pour donner à leurs généraux un pouvoir absolu sur eux ; on aime mieux hasarder de périr même injustement par les ordres de son général, que de s'exposer par la division à une perte assurée de la main des ennemis plus unis. C'est par le même principe qu'on a vu un peuple très libre, tel qu'était le peuple romain, se créer même dans la paix un magistrat absolu, pour se procurer certains biens et éviter certains maux, qu'on ne peut éviter ni se procurer qu'à ce prix. C'est encore ce qui obligeait le même peuple à se lier par des lois que lui-même ne pût abroger : car un peuple libre a souvent besoin d'un tel frein contre lui-même, et il peut arriver des cas où le rempart dont il se couvre ne sera pas assez puissant pour le défendre, si lui-même le peut forcer. C'est ce qui fait admirer à Tite-Live la sagesse du peuple romain, si capable de porter le joug d'un commandement légitime, qu'il opposait volontairement à sa liberté quelque chose d'invincible à elle-même, de peur qu'elle ne devînt trop licencieuse : Adeo sibi invicia quœdam patienlissima jusli imperii civilas feceral. C'est par de semblables raisons qu'un peuple qui a éprouvé les maux, les confusions, les horreurs de l'anarchie, donne tout pour les éviter ; et comme il ne peut donner de pouvoir sur lui qui ne puisse tourner contre

lui-même, il aime mieux hasarder d'être maltraité quelquefois par un souverain, que de se mettre en état d'avoir à souffrir ses propres fureurs, s'il se réservait quelque pouvoir II ne croit pas pour cela donnera ses souverains un pouvoir sans bornes. Car, sans parler des bornes de la raison et de Téquité, si les hommes n'y sont pas assez sensibles, il y a les bornes du propre intérêt, qu'on ne manque guère de voir, et qu'on ne méprise jamais quand on les voit. C'est ce qui a fait tous les droits des souverains, qui ne sont pas moins les droits de leurs peuples que les leurs.

LVI. Uinîérêl mutuel des souverains et des peuples fait la borne la plus naturelle de la souveraineté. — Le peuple, forcé par son besoin propre à se donner un maître, ne peut rien faire de mieux que d'intéresser à sa conservation celui qu'il établit sur sa tête. Lui mettre l'État entre les mains, afin qu'il le conserve comme son bien propre, c'est un moyen très pressant de l'intéresser. Mais c'est encore l'engager au bien public par des liens plus étroits, que de donner l'empire à sa famille afin qu'il aime l'État comme son propre héritage et autant qu'il aime ses enfants. C'est même un bien pour le peuple que le gouvernement devienne aisé ; qu'il se perpétue par les mêmes lois qui perpétuent le genre humain et qu'il aille, pour ainsi dire, avec la nature. Ainsi les peuples où la royauté est héréditaire, en apparence se sont privés d'une faculté qui est celle d'élire leurs princes : dans le fond, c'est un bien de plus qu'ils se procurent ; le peuple doit regarder comme un avantage de trouver son souverain tout fait, et de n'avoir pas, pour ainsi parler, à remonter un si grand ressort. De cette sorte ce n'est pas toujours abandonnement ou faiblesse, de se donner des maîtres puissants, c'est souvent, selon le génie des peuples et la constitution des États, plus de sagesse et plus de profondeur dans ses vues.

C'est donc une grande erreur de croire, avec M. Jurieu, qu'on ne puisse donner des bornes à la puissance souveraine, qu'en se réservant sur elle un droit souverain. Ce que vous voulez faire faible à vous faire du mal, par la condition des choses humaines le devient autant à propor-

tion à vous faire du bien ; et, sans borner la puissance par la force que vous vous pouviez réserver contre elle, le moyen le plus naturel pour l'empêcher de vous opprimer, c'est de l'intéresser à votre salut...

LX. Les flatteurs des peuples sont les flatteurs des tyrans et établissent la tyrannie : exemple de nos jours, — M. Jurieu ne rougit pas de flatter un tel peuple, et il appelle ses adversaires les flatteurs des rois. Mais puisqu'il trouve plus beau d'être le flatteur du peuple, il doit songer que les gens d'un caractère si bas, sous prétexte de flatter les peuples, sont en effet les flatte/ir^s des usurpateurs et des tyrans. Car en parcourant toutes ^es histoires des usurpateurs, on les verra presque toujours flatteurs des peuples. C'est toujours ou leur liberté qu'on leur veut rendre, ou leurs biens qu'on leur veut assurer, ou leur religion qu'on veut établir. Le peuple se laisse flatter et reçoit le joug. C'est à quoi aboutit la souveraine puissance dont on le flatte ; et il se trouve que ceux qui flattaient le peuple sont en effet les suppôts de la tyrannie, c'est ainsi que les États libres se font des monarques absolus, et deviennent insensiblement, mais que dis-je, ils deviennent manifestement l'annexe d'une monarchie étrangère. C'est ainsi que les Etats monarchiques se font des maîtres plus absolus que ceux qu'on leur fait quitter sous prétexte de les afi'ranchir. Les lois qui servaient de rempart à ia liberté publique s'abolissent,' etnle prétexte d'affermir une domination naissante rend tout plausible. Deux peuples se lient l'un l'autre *, et concourent ensemble à rendre invincible la puissance qui les tient tous également sous sa main : on a fait cet ouvrage en les flattant.

1. Les Ecossais presbytériens s'allièrent au Parlement en 1642, pour la résistance à Tautorité militaire de Charles I"; plus tard Cromwell, après sa victoire de Worcester, fit prononcer l'union de l'Angleterre et de de l'Ecosse (1651). Mais il s'agit ici à mots couverts de la révolution de 1688, qui lia l'Angleterre à la Hollande, et asservit, selon Bossuet, les deux pays à la maison d'Orange. (Strowski.)

§ V. — Bossuet et Leibnitz (1679-1698).

Malgré les colères de Jurieu, Bossuet apparaissait aux protestants comme le plus libéral des catholiques, et tous ceux qui désiraient l'union avec Rome sentaient qu'ils pouvaient compter sur lui. D'ailleurs, les difficultés de l'Église gallicane avec le Pape faisaient espérer aux protestants de France que cette Église, devenue indépendante, se montrerait moins exigeante pour les accueillir. C'est dans cet esprit que certains ministres engagèrent avec Bossuet des négociations qui n'aboutirent pas, mais qui manifestèrent un désir et un besoin d'unité communs à tous.

Une preuve plus éclatante de ce désir et de ce besoin fut donnée par un protestant allemand, Leibnitz. Cet illustre philosophe entra en relations avec Bossuet, qu'il considérait lui aussi comme le représentant autorisé et libéral de son Église. Leibnitz était poussé par ses doctrines philosophiques et par les idées politiques du milieu hanovrien où il vivait. La dispersion des forces chrétiennes et Témiettement des sectes lui étaient une souffrance, parce qu'elles contrariaient son plan d'organisation religieuse de la terre.

M. Baruzi (1) a mis en relief le caractère particulier de la controverse Leibnitz-Bossuet. Leibnitz et Molanus du côté protestant, Spinola, Mme de Brinon, Pellisson et Bossuet du côté catholique, prennent part à la discussion qui dure plusieurs années avec des phases diverses que je n'ai pas à raconter ici. Au fond, Leibnitz est convaincu du devoir qui s'impose aux protestants de s'unir à l'église de Rome ; mais il croit qu'on peut s'unir sans être d'accord sur tous les points; qu'on s'unisse d'abord, on discutera ensuite. Uossuet est d'un avis contraire. La principale difficulté qui les arrête ensuite est le concile de Trente où TÉglise de Rome, séparée des églises protestantes, a défini sa croyance et condamné celle des protestants. Leibnitz comprend que l'Église de Rome garde le concile de Trente comme la règle de sa foi; il ne comprend pas qu'elle l'impose aux Églises séparées comme une condition préalable de l'union. Bossuet lui répond : « Il n'y a rien à espérer pour la réunion quand on voudra supposer que les décisions de foi du concile de Trente peuvent demeurer en suspens. Assurez-vous que c'est un point sur lequel on ne passera jamais de notre part. J'aurais beaucoup de choses à dire sur les lettres que vous avez pris la peine de m'écrire, mais il faut donner des bornes à ces

1. Bàruzi, Leibnitz et VOrganisation religieux de la terre, Parii« Alcan, 1908.

disputes quand les choses en sont venues à un certain point d'éclaircissement. »

C'était la rupture (19 août 1693). Cependant les négociation* reprirent en 1698 ; cette fois, elles étaient appuyées d'une action diplomatique. Brusquement, après quelques lettres qui pro mettent beaucoup, Leibnitz déclare qu'il ne peut pas continuer. Pourquoi ? M. Baruzi a montré que la cause de la rupture définitive fut d'ordre politique : l'Europe protestante, voyant que l'union avec Rome devenait possible et qu'elle seraitun triomphe pour les nations catholiques, prit peur. Le roi d'Angleterre fit agir ses représentants, les princes allemands s'émurent, et on obligea la cour de Hanovre à défendre à Leibnitz toute négociation ultérieure. Ce n'est pas Leibnitz qui recula ; ce sont les nations protestantes qui crurent à un danger politique et qui mirent de côté les préoccupa'tions religieuses pour lutter contre les nations catholiques. La politique détruisait ainsi un beau rêve d'unité religieuse. Les difficultés doctrinales auraient peut-être suffi à en empêcher la réalisation ; mais on peut regretter qu'elle n'ait pas été tentée en dehors de toute préoccupation d'intérêt matériel.

Je cite ici quelques fragments des lettres de Bossuet à Leibnitz.

Versailles, ce 26 août 1692.

Monsieur,

... Voilà, Monsieur, ce que j'ai pu faire pour entrer dans les desseins d'union : mais je ne puis vous dissimuler qu'un des plus grands obstacles que j'y vois est dans l'idée qui paraît dans plusieurs protestants, sous le beau prétexte de la simplici\iè de la doctrine chrétienne, d'en vouloir retrancher tous' les mystères, qu'ils nomment subtils, abstraits et métaphysiques, et réduire la religion à des vérités populaires. Vous voyez où nous mènent ces idées ; et j'ai deux choses à y opposer du côté du fond : la première que TÉvangile est visiblement rempli de ces hauteurs, et que la simplicité de la doctrine chrétienne ne consiste pas à les rejeter ou à les affaiblir, mais seulement à se renfermer précisément dans ce qui en est révélé, sans vouloi»* aller plus avant et aussi sans demeurer en arrière ; la ^^econde, que la véritable

J. Calvet. — Bossuet. ^^

m BOSSUET

simplicité de la doctrine chrétienne consiste principalement et essentiellement à toujours se déterminer, en ce qui regarde la foi, par ce fait certain : Hier on croyait ainsi ; donc encore aujourd'hui il faut croire de même.

Si l'on parcourt toutes les questions qui se sont élevées dans rÉglise, on verra qu'on les y a toujours décidées par cet endroit-là : non qu'on ne soit quelquefois entré dans la discussion pour une plus pleine déclaration de la vérité, et une plus entière conviction de Terreur ^ ; mais enfin on trouvera toujours que la raison essentielle de la décision a été : On croyait ainsi quand vous êtes venus; donc à présent, vous croirez de wAme, ou vous demeurerez séparés de la tige de la sbcTété chrétienne. C'est ce qui réduit les décisions à la chose du monde la plus simple ; c'est-à-dire au fait constant et notoire de l'innovation ^, par rapport à l'état où Ton avait trouvé les choses en innovant.

C'est ce qui fait que l'Église n'a jamais été embarrassée à résoudre les plus hautes questions, par exemple celles de la Triniîé, de la Grâce, et ainsi du reste, parce que lorsqu'on a commencé à les émouvoir^, elle en trouvait la décision déjà constante dans la foi, dans les prières, dans le culte, dans la pratique unanime de toute l'Église, Cette méthode subsiste encore dans l'Église catholique : c'est donc elle qui est demeurée en possession de la véritable simplicité chrétienne. Ceux qui n'y peuvent entrer sont bien loin du royaume de Dieu, et doivent craindre d'en venir enfin à la fausse simplicité, qui voudrait qu'on laissât la foi des hauts mystères à la liberté d'un chacun.

Au reste, les luthériens, quoi qu'ils se vantent d'avoir ramené les dogmes des chrétiens à la simplicité primitive de l'Évangile, s'en sont visiblement éloignés ; et c'est de là que sont venus leurs raffinements sur l'ubiquité, sur la nécessité des bonnes œuvres, sur la distinction de la justification d'avec la sanctification, et sur les autres articles où nous avons vu que tout consiste en pointillé *, et qu'ils en sont revenus à nos expressions et à nos

!• Convictions de Verrear» Grammaire : Nom. — î. Innovation. Lez 3. Emouvoir, hex.. —A. Pointillé Lex.

sentiments, lorsqu'ils ont voulu parler naturellennent.

Je prends, Monsieur, la liberté de vous dire ces choses en général comme à un homme que son bon esprit fera aisément entrer dans le détail nécessaire ; et je finirai cette lettre en vous avançant deux faits constants : le premier, qu'on ne trouvera dans TÉglise catholique aucun exemple où une décision ait été faite autrement qu'en maintenant le dogme qu'on trouvait déjà établi ; le second, qu'on n'en trouvera non plus aucun où une décision déjà faite ait jamais été affaiblie par la postérité.

11 ne me reste qu'à vous supplier de vouloir bien avertir vos grandes princesses, sf elles jettent les yeux sur mes réflexions, qu'il faudra qu'elles se résolvent à me pardonner la sécheresse à laquelle il a fallu se réduire dans cette manière de traiter les choses. Vous en savez les raisons, et sans perdre le temps à m'en excuser, je vous dirai seulement toute l'estime avec laquelle je suis, Monsieur, votre très humble serviteur.

J. BÉNIGNE, év. de Meaux.

Meaux, 27 décembre 1692.

Monsieur,

Parmi tant de belles choses dont M. Pellisson m'a régalé en m'envoyant trois de vos lettres, j*ai trouvé quelques plaintes contre moi, qui, toutes modestes qu'elles sont, n'ont pas laissé de me faire beaucoup de peine. Mais je ne puis me résoudre à me défendre contre vous. Renvoyez à M. Pellisson mon Apologie, qu'il a déjà commencée avec tant de bonté, et je vous dirai seulement que je suis prêt à effacer tout ce qui vous a déplu.

Au lieu. Monsieur, de répondre à ces plaintes, je vous dois de grands remerciements pour deux lettres que vous ave» pris la peine de m'écrire. Vous me donnez une joie extrême en me disant que vous et M. l'abbé de Lokkum étiez contents de la première vue de mes réflexions. J'espère que la seconde et la troisième vous feront encore en-

trer plus avant dans ma pensée. Vous m'apprenez une chose qui me ravit; c'est que mon écrit sera vu non seulement de vos incomparables princesses, mais encore d'un prince aussi éclairé et aussi sage que le vôtre. Je ne connais personne plus capable que ce grand prince d'entrer dans un dessein comme celui-ci ni de l'appuyer davantage, et il ne reste qu'à prier Celui qui tient les cœurs en sa main d'ouvrir le sien à la vérité.

Vous me demandez, Monsieur, dans une des lettres dont vous m'honorez, s'il ne pourrait pas y avoir des instances contraires à ce quç je crois avoir été invariable dans l'Église, qui est qu'on'a toujours maintenu ce, qu'on a trouvé établi en matière de foi, car c'est ainsi qu'il le faut entendre Je vous réponds hardiment, Monsieur, que jamais vous ne trouverez d'exemple contraire. Vous alléguez celui des monothélites...

Pour ce qui regarde les images, qui est le second exemple que vous produisez, il est bien certain que nos pères, qui tinrent le concile de Francfort, et qui s'opposèrent si longtemps au second concile de Nicée, ne le rejetèrent que sur un malentendu; car c'est un fait bien constant qu'ils honoraient les reliques et qu'ils adoraient la croix de ce genre d'adoration que le concile second de Nicée a établi pour les images. 11 n'y a personne qui ne sache ce que le fameux Anastase, bibliothécaire de l'Église romaine, leur reprochait : « Vous voulez bien, disait-il, vous prosterner devant l'image de la croix, et vous ne voulez pas en faire autant devant l'image de Jésus-Christ même I Est-ce donc que sa croix vous paraît d'une plus grande dignité que sa personne, ou que l'image de l'une soit plus digne de vénération que celle de l'autre?» Il est donc clair que dans le fond ils recevaient ce culte relatif, qui faisait la question de ces temps-là. S'ils rejetaient le concile de Nicée, c'est qu'ils croyaient, comme ils le déclarent dans le concile de Francfort, qu'on y adorait les images comme on y adorait la Trinité; c'était donc visiblement un malentendu, dont aussi on est revenu naturellement quand on a bien compris le vrai état de la question. La diversité qui était dans le surplus n'était que de pure dis cipline, et on voit, par ce qui vient d'être dit, ce qui esl

BOSSUET A LlLlbJMlTZ

contestable entre personnes de Donne fol, qu'ils étaient d'accord du fond. Du reste le concile de Nicée second n'était pas encore reconnu. Nos Pères n'y avaient pas assisté, et de tous les évêques d'Occident le Pape fut le seul qu'on y appela. C'est donc un de ces conciles qui n'a été réputé pour général que par le consentement subséquent, encore qu'il ne le fût dans son origine non plus que beaucoup d'autres qui ont depuis été très reçus. Ainsi, je vous dirai encore une fois, Monsieur, que la maxime est constante, qu'en matière de dogmes de foi, ce qui a été cru un jour l'a été et le sera toujours; autrement la chaîne de la succession serait rompue,. L'autorité anéantie et la promesse détruite. Je vois, JVTôlîsieur, dans votre, lettre à M. Pellisson, que vous croyez que je n'ai pas voulu expliquer tout ce que je sais sur ce que vous m'avez objecté du concile de Bâle. Je vous assure que j'ai dit très sincèrement tout ce que j'avais dans le cœur... Qu'y a-t-il donc à dire à cela ? Rien du tout. Monsieur, et vous le direz comme moi quand il vous plaira de vous élever au-dessus de la prévention; mais il faut que Dieu s'en mêle, et j'espère qu'il le fera; il a mis dans les esprits de nos cours de trop favorables dispositions. M. l'abbé de Lokkum a fait des pas très essentiels; vous-même, vous pensez trop bien de l'autorité des conciles pour demeurer en si beau chemin. Tout ce qui peut rester de difficulté est infiniment au-dessous de celles qui sont résolues par les expositions de M. l'abbé et par la propre confession d'Augsbourg et nos autres livres symboliques. Je trancherai hardiment le mot : il faut ou fermer l'ès'^^yeux aux conséquences les plus naturelles, ou sortir du luthéranisme; il faut, dis-je, ou faire des pas vers nous ou reculer en arrière, ce que Dieu ne permettra pas. Ne craignez point. Monsieur, qu'on demeure court de notre côté. Vous dites à M. Pellisson que s'il ne s'agissait que d'exposition, j'aurais tout gagné, et j'ose vous dire, Monsieur, que ce n'est que de cela qu'il s'agit. Les difficultés sont résolues dans le fond par les principes posés de votre côté; il n'y a plus qu'à en faire l'application, et vous serez catholiques. Ne vous lassez donc point. Monsieur, de travailler à cet ouvrage, et je vous promets que nous ne nous lasserons point de vous

seconder. Cen est trop, mais je n'ai pu refuser ces réflexions à vos lettres.

Je suis de toute mon âme, Monsieur, votre très humble serviteur.

J. Bénigne, év. de Meaux,

A Germigny, ce 12 août 1701.

Vous vous attachez, Monsieur, à nous proposer pour préliminaires la suspension du concile de Trente, sous prétexte qu'il n'est pas reçu en France. J'ai eu l'honneur de vous dire, et je vous le répéterai sans cesse, que sans ici regarder la discipline, -il était reçu pour le dogme. Tous tant que nous sommes d'évêques, et tout ce qu'il y a d'ecclésiastiques dans l'Église catholique, nous avons sousscrit la foi de ce concile. Il n'y a, dans toute la communion romaine, aucun théologien qui réponde aux décrets de foi qu'on en tire, qu'il n'est pas reçu dans cette partie: tous au contraire, en France ou en Allemagne, comme en Italie, reconnaissent d'un commun accord que c'est là une autorité dont aucun auteur catholique ne se donne la liberté de se départir. Lorsqu'on veut noter ou qualifier, comme on appelle, des propositions censurables, une des notes des plus ordinaires est qu'elle est contraire à la doctrine du concile de Trente : toutes les facultés de théologie, et la Sorbonne comme les autres, se servent tous les jours de cette censure ; tous les évêques l'emploient, et en particulier, et dans les assemblées générales du clergé ; ce que la dernière a encore solennellement pratiqué. Il ne faut point chercher d'autre acceptation de ce concile quant au dogme, que des actes si authentiques et si souvent réitérés...

l VI. — Bossuet et les protestants. Conclusion.

J'a dû laisser de côté le rôle de Bossuet dans la révocation de l'Édit de Nantes. Il ne fut pas de ceux qui provoquèrent cette mesure de rigueur ; mais avec tous les catholiques de son temps, il l'approuva. Dans VOraison funèbre de Le Tellier^ il fait plus que l'approuver ; il la célèbre sur un ton lyrique

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