JoAN, Epist.y I, V, îo
474 iBOSSUEt
sez que ce songe est vraiment divin. « Elle s'éveilla làdessus, dit-elle, et se trouva dans le même état où elle s'était vue dans cet admirable songe, c'est-à-dire tellement changée qu'elle avait peine à le croire. » Le miracle qu'elle attendait est arrivé ; elle croit, elle qui jugeait la foi impossible; Dieu la change par une lumière soudaine, et par un songe qui tient de l'extase* Tout suit en elle de la même force. « Je me levai, poursuit-elle, avec précipitation; mes actions étaient mêlées d'une joie et d'une activité extraordinaire. » Vous le voyez, cette nouvelle vivacité, qui animait ses actions, se ressent encore dans ses paroles. « Tout ce que je lisais sur la religion me touchait jusqu'à répandre des larmes. Je me trouvais à la messe dans un état bien différent de celui où j'avais accoutumé d'être. » Car c'était de tous les mystères celui qui lui paraissait le plus incroyable. « Mais alors, dit-elle, il me semblait sentir la présence réelle de Notre-Seigneur, à peu près comme l'on sent les choses visibles, et dont l'on ne peut douter. » Ainsi elle passa tout à coup d'une profonde obscurité à une lumière manifeste; les nuages de son esprit sont dissipés: miracle aussi étonnant que celui où Jésus-Christ fit tomber en un instant des yeux de Saul converti cette espèce d'écaillé dont ils étaient couverts*. Qui donc ne s'écrierait à un si soudain changement: « Le doigt de Dieu est ici 2! » La suite ne permet pas d'en douter, et l'opération de la grâce se reconnaît dans ses fruits. Depuis ce bienheureux moment, la foi de notre princesse fut inébranlable ; et même cette joie sensible qu'elle avait à croire lui fut continuée quelque temps. Mais au milieu de ces célestes douceurs la justice divine eut son tour.
L'humble princesse ne crut pas qu'il lui fût permis d'approcher d'abord des saints sacrements; trois mois entiers furent employés à repasser avec larmes ses ans écoulés parmi tant d'illusions et à préparer sa confession. Dans l'approche du jour désiré où elle espérait de la faire ^, elle tomba dans une syncope qui ne lui laissa ni couleur
1. Acf., IX, 18. — 2. Exod., VIII. 19. — 3. Espérait de la faire. Grammaire : Préposition et Verbe.
ORAISON FUNÈBRE d'aNNE DE GONZAGUE 47B
ni pouls, ni respiration. Revenue d'une si longue et si étrange défaillance, elle se vit replongée dans un plus grand mal; et après les affres de la mort, elle ressentit toutes les horreurs de Fenfer... Dans cet état pitoyable, pendant qu'elle se regardait comme une personne réprouvée, et presque sans espérance de salut. Dieu, qui fait entendre ses vérités en telle manière et sous telles figures qu'il lui plaît, continua de Tinstruire comme il a fait Joseph et Salomon* et durant Tassoupissement que Taccablement lui causa, il lui mit dans Tesprit cette parabole si semblabe à celle de l'Évangile. Elle voit paraître ce que Jésus-Christ n'a pas dédaigné de nous donner* comme l'image de sa tendresse, une poule devenue mère, empressée autour des petits qu'elle conduisait: un d'eux s'étant écarté, notre malade le voit englouti par un chien avide ; elle accourt, elle Jiui arrache cet innocent animal : en même temps on lui crie d'un autre côté qu'il le fallait rendre au ravisseur, dont on éteindrait l'ardeur en lui enlevant sa proie. < Non, dit-elle, je ne le rendrai jamais. > En ce moment elle s'éveilla, et l'application de la figure qui lui avait été montrée se fit en un instant dans son esprit, comme si on lui eût dit: « Si vous, qui êtes mauvaise, ne pouvez vous résoudre à rendre ce petit animal que vous avez sauvé, pourquoi croyez-vous que Dieu infiniment bon vous redonnera au démon après vous avoir tirée de sa puissance 3 ? Espérez, et prenez courage.» A ces mots elle demeura dans un calme et dans une joie qu'elle ne pouvait exprimer, « comme si un ange lui eût appris (ce sont encore ses parolee) que Dieu ne l'abandonnerait pas ». Ainsi tomba tout à coup la fureur des vents et des flots k la voix de Jésus-Christ qui les menaçait^; et il ne fit pas un moindre miracle dans Pâme de notre sainte pénitente, lorsque, parmi les frayeurs d'une conscience alarmée et les douleurs de l'enfer^, il lui fit sentir tout à coup par une vive confiance, avec la rémission de ses péchés, cette paix qui surpasse toute intelligence^. Alors une joie céleste saisit tous ses sens, « et ses os humiliés tressaillirent^ ».
t. Comme il a fait. Grammaire : Verbe. — - 2. Mallh., XXIII, 37. — 3. Matth., VII, 11. — 4. Marc, IV. 39. — 5. Psalm,, XVII, 6. — 6. Philipp IV, 7. — 7. Psalm., L, 10.
J. Calybt. — Bossuet.
Souvenez-vous, ô sacré pontife, quand vous tiendrez en vos mains la sainte victime qui ôte les péchés du monde, souvenez-vous de ce miracle de sa grâce; et vous, saints prêtres, venez; et vous, saintes filles et vous, chrétiens; venez aussi, ô pécheurs: tous ensemble commençons d'une même voix le cantique de la délivrance, et ne cessons de répéter avec David : « Que Dieu est bon ! que sa miséricorde est éternelle M »