CHAPITRE PREMIER LES COUVRES DE PIÉTÉ DE BOSSUET
§ 1. — La piété de Bossuet.
La piété de Bossuet a sa source dans la théologie et dans la métaphysique. La théologie lui enseigne que Dieu a créé le monde, qu'il le conserve, et qu'il a pour les élus des soins minutieux et continuels. La sagesse de ce gouvernement le frappe d'admiration, et la tendresse de cette sollicitude divine lui inspire une entière confiance. La métaphysique lui a appris la prodigieuse ditîércnce qui sépare ce qui est relatif de l'Absolu, ce qui est imparfait du Parfait, ce qui passe de l'Éternel. Pour Dieu, qui est l'Absolu et le Parfait, il a conçu une vénération profonde: il est devant la majesté de Dieu comme « transi de respect ^ ». Ce sentiment de respect lui inspire une véritable répulsion pour « les dévotions qui déshonorent » et qui viennent de ce que « nous n*estimons pas assez Dieu 2 ».
En face de ce Dieu, l'homme n'est que néant ; toute sa valeur lui vient de ses rapports avec Dieu. « Tout est vain en l'homme si nous considérons le cours de sa vie mortelle; mais tout est précieux, tout est important, si nous contemplons le terme où elle aboutit et le compte qu'il en faut rendre 3. » C'est la doctrine de Pascal.
Il faut donc que l'homme aille à ce Dieu. L'homme ne se préoccupera pas du chemin à prendre : Dieu ne lui demdnde que la bonne volonté ; il ira, bonnement, rondement, simplement, sans discuter et sans raffiner. Il ne peut rien pour Dieu, mais il peut l'aimer. Et Bossuet s'abandonne à cet amour métaphysique qui a toutes les tendresses et toutes les inventions caressantes de l'amour humain. Pour soutenir cet amour
1. Pascal, Lettres à Mlle de Roannez. — 2. Le mot est de Charron, d^ns la Sagesse. — 3. Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, exorde.
MÉDITATIONS SUR l'ÉVANGILE 527
par des objets sensibles, il considère le Médiateur, Jésus-Christ plus accessible dans sa vie d'homme, dans ses faiblesses d'enfant et dans sa douleur.
Voilà la piété de Bossuet : elle nous explique la solidité, la gravité, la simplicité et la tendresse de toutes les œuvres qu'elle lui a inspirées.
§ 2. — Les Méditations sur l'Évangile (1695).
Les Méditations sur V Evangile furent écrites pour les religieuses delà Visitation de Meaux, comme en fait foi la lettre que Bossuet leur écrivit en leur adressant son ouvrage: « Je vous adresse, mes filles, les Béflexions surlEuangile, comme à celles en qui j'espère qu'elles porteront les fruits les plus abondants. C'est pour quelques-unes d'entre vous qu'elles ont été commencées, et vous les avez reçues avec tant de joie que ce m'a été une marque qu'elles étaient pour vous toutes. » (6 juillet 1695.) — Ces Réflexions iurent publiées en 1731 par l'abbé Bossuet, sous le titre de Méditations qui leur est resté. Le ton en est plein d'une douceur et d'une onction qui pénètrent.
LA CÈNE {deuxième partie).
IV* JOUR. — [// taille la branche chargée de fruits (Joan., XV, 21 )].
Mais le céleste laboureur ne tranchera-t-il que le mauvais bois incapable de produire le fruit ? Non : il a une seconde opération sur le bon bois, il le taille, il le purifie ; il coupe dans le vif; et non content de retrancher le bois sec, il n'épargne pas le vert . Ainsi en est-il du chrétien. Que de choses à retrancher en toi, chrétien ! Veux -tu porter un fruit abondant? Il faut qu'il t'en coûte; il faut retrancher ce bois superflu ; cette fécondité de mauvais désirs ; cette force qui pousse trop, et se perdrait ellemême en se dissipant, tu./îroia q fil faut toujours agir, toujours pousser au dehoirs, et tu deviens tout extérieur. Non, il faut non seulement ôter les mauvais désirs, mais ôter le trop qui se trouve souvent dans les bons, le trop agir S l'excessive activité qui se détruit et se consume elle-même, qui épuise les forces de l'âme, qui la remplit d'elle-même et la rend superbe. Ame chrétienne, abandonne-toi aux mains, au couteau, à l'opération de [ce] céleste vigneron ; laisse-le trancher jusqu'au vif. Le temps de tailler est venu: Tempus putationis advenit *. Dans le