‹ Œuvres choissiesChapitre 152 sur 232 · DISCOURS SUR LA VIE GACHEE EN DIEU 64È · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR LA VIE GACHEE EN DIEU 64È

chrétiens, qui louez Dieu durant les ténèbres, dignes observateurs des beautés du ciel, vous verrez Tétoile qui mènera au grand Roi qui vient de naître.

§4. — Le Discours sur la vie caohée en Dieu (1692).

Ce discours fut écrit en 1692 pour Mme de Luynes, religieuse d6 Jouarre. Il ne fut publié qu'en 1731. Mme de Luynes se souvenait des grandeurs du monde et qu'elle aurait pu y prétendre par sa naissance: Bossuet lui rabat l'orgueil en lui proposant un idéal d humilité et de silence.

... Qu*on est heureux, qu'on est tranquille ! Affranchi des jugements humains, on ne compte plus pour véritable que ce que Dieu voit en nous, ce qu'il en sait, ce qu'il en juge. Dieu ne juge pas comme l'homme : Thomme ne voit que le visage, que l'extérieur ; Dieu pénètre le fond des cœurs. Dieu ne change pas comme l'homme ; son jugement n*a point d'inconstance : c'est le seul sur lequel il faut s'appuyer ; qu'on est heureux alors, qu'on est tranquille ! On n'est plus ébloui des apparences ; on a secoué le joug des opinions, on est uni à la vérité, et on ne dépend que d'elle.

Ou me loue, on me blâme, on me tient pour indifférent, on me méprise, on ne me connaît pas, ou Ton m'oublie ; tout cela ne me touche pas ; je n'en suis pas moins ce que je suis : l'homme se veut mêler d'être créateur ; il me veut * donner un être dans son opinion ou dans celle des autres; mais cet être qu'il me veut donner est un néant. Car qu'est-ce qu'un être qu'on me veut donner, et qui néanmoins n'est pas en moi, sinon une illusion, une ombre, une apparence, c'est-à-dire, dans le fond, un néant ? Qu'est-ce que mon ombre qui me suit toujours, tantôt derrière, tantôt à côté ? Est-ce mon être, ou quelque chose de mon être ? Rien de tout cela. Mais cette ombre semble marcher et se remuer avec moi ? Ce n'en est pas plus mon être. Ainsi en est-il du jugement des hommes qui veut me suivre partout, me peindre, me figurer ^, me faire mouvoir à sa fantaisie, et il croit par là me donner une sorte d'être. Mais au fond, je le sens bien, ce n'est qu'une ombre»

1^ Figurer. Lex.

6i6 BOSSUET

qu'une lumière changeante, qui me prend tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, allonge, apetisse S augmente, diminue cette ombre qui me suit ; la fait paraître en diverses sortes à ma présence, et la fait aussi disparaître en se retirant tout à fait, sans que je perde rien du mien. Et qu'est-ce que cette image de moi-même que je vois encore plus expresse et en.apparence plus vive ^ dans cette eau courante ? Elle se brouille, et souvent elle s'efface ellemême ; elle disparaît quand cette eau est trouble; qu'ai-je perdu ? Rien du tout qu'un amusement inutile. Ainsi en est-il des opinions, des bruits, des jugements fixes si vous voulez, où les homme's^ avaient voulu me donner un être à leur mode. Cependant non seulement je m'y amusais comme à un rien, mais encore je m'y arrêtais comme à une chose sérieuse et véritable ; et cette ombre et cette image fragile me troublait et m'inquiétait en se changeant, et je croyais perdre quelque chose. Désabusé maintenant d'une erreur dont jamais je ne me devais ^ laisser surprendre et encore moins entêter, je me contente d'une vie cachée et je consens que le monde me laisse tel que je suis. Qu'on est tranquille alors ! Encore un coup, qu'on est heureux !

0 homme qui me louez, que voulez-vous faire ? Je ne parle pas de vous, homme malin qui me louez artifîcieu- , sèment par un côté pour montrer mon faible de l'autre ; ou qui me donnez froidement de fades, de faibles louanges, qui sont pires que des blâmes ; ou qui me louez fortement peut-être pour m'attirer de Tenvie, ou pour me mener où vous voulez par la louange, ou pour faire dire que j'aime à être loué, et ajouter ce ridicule, le plus grand de tous, aux autres que j'ai déjà : ce n'est pas de vous que je parle, louangeur faible ou malin : je parle à vous qui me louez de bonne foi ; ef c'est à vous que je demande : « Que voulez-vous faire de moi ?» Me cacher mes défauts, m'empôcher de me corriger, me faire fol ^ de moimême, m'enfler de mon mérite prétendu ; dès là me le faire perdre, et m'attirer trois ou quatre fois de la bouche

1. Apetisse. Lei. — 2. Vive. Lex. — 3. Devais. Grammaire î Verbe. — » 4. Fol. Grammaire : Adjectif.

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